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Crise économique : « un rattrapage complet en 2023 est possible »

Patrick_Artus
Patrick Artus
professeur d'économie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur de la recherche et des études chez Natixis

Quelles seront les con­séquences de la crise économique que nous traversons ?

Tout dépend du niveau de nor­mal­i­sa­tion de l’ac­tiv­ité dans les secteurs en dif­fi­culté : tourisme, restau­ra­tion, cul­ture, dis­tri­b­u­tion physique, immo­bili­er de bureau, événe­men­tiel et aéro­nau­tique. Cela représente en moyenne 25% de l’économie et un emploi sur qua­tre, avec des pays très exposés comme l’Espagne et d’autres moins comme l’Allemagne. En 2020, la France a subi une diminu­tion de 8% de son PIB ; l’Allemagne de 5%. Les 3 points d’écart sont essen­tielle­ment dus au tourisme et non à des dif­férences dans la ges­tion de crise, qui est en réal­ité très similaire. 

Ces secteurs retrou­veront-ils leur niveau d’avant crise ? Pour cer­tains d’entre eux, on sait déjà que ce ne sera pas le cas : l’immobilier de bureau, en rai­son du main­tien d’une par­tie du télé­tra­vail ; la dis­tri­b­u­tion physique en rai­son des gains de part de marché du e‑commerce qui, par exem­ple, va pass­er en France de 10% à 15% ; et peut-être le trans­port aérien d’affaires long cour­ri­er, dont la crise a mon­tré qu’il est par­tielle­ment rem­plaçable par des visioconférences. 

Pour le reste, on peut imag­in­er un retour à la nor­male. C’est ce qu’il s’est passé en Chine, où la crise est ter­minée depuis avril 2020. Le e‑commerce y est passé de 20% à 30%, et les gens tra­vail­lent un peu plus de chez eux (15 % de télé­tra­vail), mais les autres secteurs ont retrou­vé leur niveau d’activité normal. 

Quels sont les scé­nar­ios pos­si­bles pour les pays qui subis­sent encore des restrictions ?

Si la sit­u­a­tion san­i­taire s’améliore grâce à la vac­ci­na­tion et qu’elle n’est pas bous­culée par les vari­ants, nous aurons un pre­mier semes­tre 2021 très per­tur­bé aux États-Unis et en Europe, puis une reprise au troisième trimestre avec une crois­sance de 4% à 4,5% sur l’année. On peut espér­er un retour au niveau de pro­duc­tion du qua­trième trimestre 2019 vers la mi-2022, mais cela ne suf­fi­ra pas à empêch­er le sous-emploi ou les fail­lites, car il faut pour cela attein­dre le niveau qui aurait été le nôtre sans cette crise et cela ne se fera pas avant 2023. 

Le déficit de pro­duc­tion à la fin de 2022 restera en France de 3,5 % par rap­port à la pro­duc­tion poten­tielle, d’où un sup­plé­ment de chô­mage de 2,5 points. Ce rat­tra­page sera vari­able d’une économie à l’autre. Cer­tains secteurs ont d’ailleurs béné­fi­cié de la crise : c’est le cas de la phar­ma­cie, de la sécu­rité ou encore de la tech­nolo­gie. Les États dans lesquels ces secteurs sont dévelop­pés, comme les pays nordiques ou les États-Unis, ont ain­si un avan­tage. Glob­ale­ment, l’industrie va bien, les ser­vices souffrent. 

C’est pour per­me­t­tre ce rat­tra­page qu’il faut main­tenir les aides d’État ?

Le « quoi qu’il en coûte » doit se pour­suiv­re pour per­me­t­tre aux entre­pris­es de con­tin­uer à exis­ter ; il est bien trop tôt pour « aban­don­ner » cer­taines entre­pris­es, car on ne sait pas lesquelles sont vouées à dis­paraître. Si on le savait, il ne faudrait pas les sub­ven­tion­ner. La ques­tion de la con­tin­u­a­tion est cru­ciale, comme l’est celle de la nor­mal­i­sa­tion de l’activité, car si elle n’a pas lieu, les fail­lites, dont le niveau est his­torique­ment bas en rai­son des aides (35 000 en 2020 con­tre 50 000 en 2019 en France), seront nom­breuses et poten­tielle­ment un salarié sur qua­tre sera con­cerné par une recon­ver­sion faute de débouchés dans les secteurs sin­istrés. Mais je ne crois pas à ce scé­nario, dans la mesure où les poli­tiques publiques d’aide sont les bonnes et que nous sommes dans une per­spec­tive de reprise à moyen terme, y com­pris pour les secteurs en souf­france. On a vu en Chine une nor­mal­i­sa­tion com­plète de l’hôtel­lerie, de la restau­ra­tion et du trans­port aérien.

Un salarié sur qua­tre sera con­cerné par une recon­ver­sion faute de débouchés dans les secteurs sinistrés.

Com­ment qual­i­fi­er cette crise ?

Ce qui car­ac­térise cette crise, c’est son extrême « hétérogénéité ». Pre­mière­ment, elle est hétérogène car elle touche unique­ment cer­tains secteurs, nous l’avons vu, et surtout les PME. On le con­state dans l’augmentation du crédit en 2020 : +13% en tout, +4% pour les grands groupes, mais +20% pour les PME. C’est donc une crise des PME de cer­tains secteurs en grande dif­fi­culté ou à l’arrêt. 

Deux­ième­ment, cette crise est hétérogène car elle ne touche pas tous les pays. En Asie, l’économie est nor­mal­isée depuis avril 2020, avec une reprise au deux­ième trimestre 2020 en rai­son des mesures strictes, intru­sives et par­fois vio­lentes qui ont per­mis d’éradiquer le virus dans la quin­zaine de pays qui con­stituent la zone du RCEP1 (ces pays vont avoir en 2021 une crois­sance de l’or­dre de 6,5 % et ont déjà à la fin de 2020 un niveau de PIB supérieur de 3% à celui de la fin de 2019) . Sur ce point, per­son­ne ne croit que les pop­u­la­tions européennes et améri­caines auraient accep­té les mesures asi­a­tiques. Hormis la Fin­lande, qui a été très stricte, il y a eu un con­sen­sus en Europe sur ce sujet. Ex-post, et au prix de leur lib­erté, les pays asi­a­tiques ont un an d’avance dans la sor­tie de crise, ce qui est très impres­sion­nant. Je note au pas­sage qu’il y a un débat en Alle­magne, où l’on pense à main­tenir le con­fine­ment jusqu’à attein­dre un tout petit nom­bre de cas pour maîtris­er l’épidémie, puis isol­er les nou­veaux cas à la manière de ce qui se fait en Asie. 

Troisième­ment, c’est une crise hétérogène car elle touche cer­taines per­son­nes et d’autres moins : les jeunes et les con­trats courts sont en dif­fi­culté, alors que les CDI sont préservés. 

Qua­trième­ment, c’est une crise hétérogène car elle accroît les iné­gal­ités pat­ri­mo­ni­ales. En effet, la poli­tique moné­taire engen­dre une disponi­bil­ité de liq­uid­ité, qui crée des bulles sur les act­ifs (la valeur des entre­pris­es et l’immobilier).

Cela représente-t-il un danger ?

Qu’il y ait une bulle sur le bit­coin et qu’Elon Musk fasse le malin quand il y place la tré­sorerie de Tes­la est par­faite­ment anec­do­tique. Sur les entre­pris­es, ce n’est pas si grave non plus. En revanche sur l’immobilier, c’est inquié­tant. Le marché améri­cain a aug­men­té de 11% en 2020, en pleine crise. Il faut s’attendre à une forte hausse en Europe dans les mois à venir. C’est inquié­tant car on a vu en 2008 les con­séquences que cela pou­vait avoir : les bulles immo­bil­ières déclenchent des crises ban­caires quand elles écla­tent, et ren­dent l’accès au loge­ment dif­fi­cile tant qu’elles perdurent.

Com­ment lim­iter les désor­dres de l’ex­pan­sion monétaire ?

On peut met­tre en place des mesures de poli­tique économique, en restreignant l’accès au crédit immo­bili­er, ou en tax­ant les plus-val­ues immo­bil­ières à court terme pour décourager la spécu­la­tion, comme au Cana­da. Mais le sym­bole poli­tique demeure : que vont dire les opin­ions ? Est-il nor­mal que la poli­tique moné­taire enrichisse les plus rich­es ? On peut met­tre en place des sou­tiens aux bas salaires comme le pro­pose Joe Biden pour ren­dre accept­able les iné­gal­ités de revenu, mais ça ne comble pas les iné­gal­ités de patrimoine.

Com­ment l’Europe peut-elle tir­er par­ti de la reprise ?

Si vous vous pro­jetez sur dix ans, on attend 4% de crois­sance par an en Asie, 2% aux USA et 1% en Europe. Il y a donc une énorme inci­ta­tion à déplac­er le cap­i­tal vers l’Asie, qui cumule deux avan­tages décisifs : une demande forte et des coûts de pro­duc­tion faibles. Sachant que les chaînes de valeur seront de plus en plus régionales, la pro­duc­tion sera d’autant plus présente dans les marchés de con­som­ma­tion. C’est la fin du mod­èle mer­can­tiliste expor­ta­teur allemand. 

Beau­coup de gens en Europe pense que cette région­al­i­sa­tion est une bonne nou­velle, mais c’est une erreur, le cap­i­tal ira là où il est le mieux rémunéré même si quelques relo­cal­i­sa­tions sub­ven­tion­nées auront lieu pour des raisons stratégiques (médica­ments). Je ne crois pas aux relo­cal­i­sa­tions ou au rat­tra­page sur les retards pris sur la Chine dans le solaire ou la pre­mière généra­tion de bat­terie. La stratégie d’investissement européenne est bonne car elle est ori­en­tée vers les bat­ter­ies de deux­ième généra­tion, autour de l’éolien ou de l’hydrogène, qui sera sans doute le gigan­tesque marché de l’énergie de demain. La bonne stratégie, c’est d’investir aujourd’hui dans les secteurs de demain afin d’avoir une longueur d’avance sur les autres. 

Propos recueillis par Clément Boulle 
1RCEP, Region­al Com­pre­hen­sive Eco­nom­ic Part­ner­ship : Aus­tralie, Bir­manie, Brunei, Cam­bodge, Chine, Corée du Sud, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Nou­velle-Zélande, Philip­pines, SIn­gapour, Thaï­lande, Viet­nam

Auteurs

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Patrick Artus

professeur d'économie à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur de la recherche et des études chez Natixis

Diplômé de l'Ecole Polytechnique, de l'Ecole Nationale de la Statistique et de l'Administration Economique et de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Patrick Artus a été jusqu’en 2020 Directeur de la Recherche et des Etudes de NATIXIS puis Chef économiste et Membre du Comité Exécutif. Il cumule ses fonctions d'enseignant avec ses travaux de recherche et s'associe à diverses revues ou associations économiques. Aujourd’hui Patrick Artus est membre des Conseils d’administration de TOTAL et d'IPSOS en qualité d'Administrateur, et Conseiller économique de Natixis.