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Dette publique : réduire ou laisser filer ?

Patrick_Artus
Patrick Artus
conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes

Depuis la crise sani­taire, les taux d’endettement publics sont extrê­me­ment éle­vés (116 % du PIB à la fin de 2021 en France, par exemple). Ce phé­no­mène a relan­cé le débat sur les risques asso­ciés à un tel niveau d’endettement et a accou­ché de très grandes diver­gences d’opinions. Pour les uns, nous allons inévi­ta­ble­ment au-devant d’une crise des dettes sou­ve­raines, compte tenu de leur niveau éle­vé et de la remon­tée pré­vi­sible des taux d’intérêt. Pour les autres, il faut pro­fi­ter des très faibles taux d’intérêt à long terme pour s’endetter davan­tage afin de finan­cer des inves­tis­se­ments néces­saires — en par­ti­cu­lier ceux de la tran­si­tion énergétique.

De plus, un autre élé­ment est appa­ru : une par­tie impor­tante des dettes publiques est aujourd’hui déte­nue par les banques cen­trales et donc ins­crite au pas­sif du bilan de ces ins­ti­tu­tions. Faut-il donc l’annuler comme cer­tains éco­no­mistes l’ont suggéré ?

L’émission de « monnaie Covid »

Com­men­çons en effet par l’analyse de cette ques­tion. Juri­di­que­ment, une banque cen­trale est un élé­ment de l’État (une filiale à 100 %). À ce titre, elle lui reverse l’intégralité de ses pro­fits. On doit donc ana­ly­ser le bilan conso­li­dé de l’État et de la banque cen­trale. Au pas­sif, on trouve la par­tie de la dette qui n’est pas déte­nue par la banque cen­trale et la mon­naie créée par cette der­nière pour rache­ter des actifs finan­ciers (essen­tiel­le­ment des obli­ga­tions du sec­teur public). En revanche, la par­tie de la dette publique déte­nue par la banque cen­trale n’apparaît pas, puisqu’il s’agit d’une créance de l’État sur lui-même, qui n’a donc pas d’existence.

Par consé­quent, on peut consi­dé­rer que le taux d’endettement public ne soit qu’en réa­li­té la dette publique non déte­nue par la banque cen­trale. Dans le cas de la France, par exemple, il est de 90 % du PIB — soit du même niveau qu’avant la crise Covid. Il serait donc inutile d’annuler la dette publique déte­nue par la banque cen­trale, car il n’y a pas de dette liée au Covid. Ce que nous avons, c’est de la mon­naie Covid, celle qui était émise par les ban­quiers cen­traux pour finan­cer les rachats d’actif. Pour moi, la réflexion doit alors por­ter sur les consé­quences d’une créa­tion moné­taire mas­sive pen­dant la crise (insta­bi­li­té finan­cière, hausse exces­sive des cours de course et infla­tion des prix de l’immobilier) et non sur les consé­quences de l’existence d’une dette Covid.

Un endettement public en hausse

Les taux d’endettement publics de l’avant Covid étaient déjà très éle­vés. De plus, il appa­raît désor­mais clai­re­ment que de nom­breuses dépenses vont devoir être dura­ble­ment accrues. Non seule­ment en France mais dans tous les pays de l’OCDE : réin­dus­tria­li­sa­tion, for­ma­tion, édu­ca­tion, san­té, sécu­ri­té, tran­si­tion éner­gé­tique, inno­va­tion. La ten­dance spon­ta­née serait donc la pour­suite de la pro­gres­sion des dépenses publiques, le main­tien de défi­cits publics éle­vés, et la pour­suite de la hausse du taux d’endettement public.

Cer­tains éco­no­mistes ne voient pas d’obstacles à cette évo­lu­tion, avec l’argument selon lequel il faut pro­fi­ter des taux d’intérêt bas pour finan­cer les dépenses utiles (la tran­si­tion éner­gé­tique par exemple). Pour autant, cer­taines contraintes vont reve­nir et res­treindre les poli­tiques bud­gé­taires expan­sion­nistes. Pre­nons ici comme exemple le cas de la France. Tout d’abord, une contrainte ins­ti­tu­tion­nelle : l’Europe fini­ra par remettre en place des règles bud­gé­taires. Il s’agira, cer­tai­ne­ment, de règles plus flexibles qu’auparavant, auto­ri­sant par exemple le finan­ce­ment par la dette des dépenses liées à la tran­si­tion éner­gé­tique. Mais ces règles ne per­met­tront sans doute pas que toutes les dépenses publiques, envi­sa­gées plus haut, soient possibles.

Ensuite vient une contrainte finan­cière. Aujourd’hui, les taux d’intérêt à long terme sont très infé­rieurs au taux de crois­sance de long terme de l’économie (pour la France, aujourd’hui le taux d’intérêt à 10 ans est de 0,2 % ; la crois­sance de long terme nomi­nale, en valeur, est de l’ordre de 3 % ; l’écart est donc consi­dé­rable). Cela auto­rise des défi­cits publics plus éle­vés puisque spon­ta­né­ment le taux d’endettement public dimi­nue. Mais le moment vien­dra où la BCE rédui­ra ses achats d’obligations, parce que l’économie de la zone euro se rap­pro­che­ra du plein emploi et que la créa­tion moné­taire rapide condui­ra à une hausse insup­por­table des prix de l’immobilier. La sor­tie de son pro­gramme d’achats par la banque cen­trale fera inévi­ta­ble­ment remon­ter les taux d’intérêt à long terme, d’où une confi­gu­ra­tion où la sta­bi­li­sa­tion du taux d’endettement public exi­ge­ra un effort plus impor­tant de réduc­tion du défi­cit public pri­maire (hors inté­rêts sur la dette publique).

Quelles politiques possibles ?

Ce qui pré­cède montre qu’il y aura dans le futur en Europe le retour d’une contrainte bud­gé­taire, avec la néces­si­té de réduire le défi­cit public (en France, il va pas­ser de 8,4 % du PIB en 2021 à 5 % en 2022, mais envi­ron la moi­tié de cette amé­lio­ra­tion vient de la sor­tie de la crise Covid ; ce qui ne joue­ra plus dans le futur).

Quelles sont alors les options poli­tiques ? Une hausse des impôts est pos­sible, et envi­sa­gée d’ailleurs, dans les pays à pres­sion fis­cale faible (États-Unis, Royaume-Uni), mais dif­fi­cile à ima­gi­ner en France où la fis­ca­li­té est par­mi les plus éle­vées au monde.

Dans le cas de la France, une réforme rédui­sant for­te­ment les dépenses publiques de retraite (près de 14 % du PIB en France contre 8 % dans les autres pays de la zone euro) appor­te­rait les marges de manœuvre bud­gé­taires néces­saires. Mais il ne faut pas sous-esti­mer la résis­tance de l’opinion à une telle réforme. Il reste alors une der­nière piste, l’amélioration de l’efficacité de l’État dans les pays où elle est discutable.

Lorsque l’on com­pare les pays de l’OCDE, on s’aperçoit que la France se situe aux alen­tours de la moyenne pour la qua­li­té des ser­vices publics (san­té, édu­ca­tion, jus­tice, sécu­ri­té, mar­ché du tra­vail). Mais que le niveau des dépenses publiques est très éle­vé, même hors dépenses de retraite. Si la France avait une effi­ca­ci­té com­pa­rable aux autres pays, elle pour­rait four­nir des ser­vices publics de même qua­li­té pour un coût infé­rieur de 7 points de PIB. Il faut donc rou­vrir le chan­tier de l’efficacité et de la pro­duc­ti­vi­té de l’État tout en gar­dant à l’esprit que, mal­gré tous les débats et toutes les com­mis­sions sur ce sujet, aucun pro­grès n’a été réalisé. 

Une crise de la dette ?

En défi­ni­tive, on voit que la contrainte bud­gé­taire va reve­nir, et qu’il va fal­loir réduire les défi­cits publics alors que la ten­dance spon­ta­née serait de les main­te­nir ou de les aug­men­ter. Aucune des trois pistes pos­sibles — accroître les impôts, réfor­mer les retraites, accroître la pro­duc­ti­vi­té de l’État — n’est simple à mettre en œuvre. Si l’on y renonce, le choix se fait alors entre lais­ser une crise de la dette se déclen­cher et renon­cer à aug­men­ter la par­tie utile et effi­cace des dépenses publiques.

Auteurs

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Patrick Artus

conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes

Diplômé de l'Ecole Polytechnique, de l'Ecole Nationale de la Statistique et de l'Administration Economique et de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Patrick Artus a été jusqu’en 2020 Directeur de la Recherche et des Etudes de NATIXIS puis Chef économiste et Membre du Comité Exécutif. Il cumule ses fonctions d'enseignant avec ses travaux de recherche et s'associe à diverses revues ou associations économiques. Aujourd’hui Patrick Artus est membre des Conseils d’administration de TOTAL et d'IPSOS en qualité d'Administrateur, et Conseiller économique de Natixis.

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