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« Le défi climatique est une chance pour le capitalisme »

Pierre Dockès
Pierre Dockès
professeur honoraire d'histoire de l'économie à l’université Lyon 2

Dès les ori­gines et tout au long de son his­toire, le capi­ta­lisme a fait l’objet de cri­tiques sévères. Quel est son secret pour y survivre ?

Pour com­prendre cette his­toire, il faut aban­don­ner l’idée qu’elle s’écrit au sin­gu­lier. Le capi­ta­lisme ne se laisse pas enfer­mer dans une seule for­mule. Il a constam­ment plu­sieurs fers au feu, et c’est le secret de sa résilience. 

Voyez la Chine : c’est une varié­té de capi­ta­lisme bien dif­fé­rente de celles que nous connais­sons en Europe ou de la forme américaine. 

Si on le défi­nit comme un sys­tème éco­no­mique fon­dé sur la libre ini­tia­tive, le mar­ché, la pro­prié­té pri­vée, on manque une bonne par­tie du sujet. Cer­tains sys­tèmes capi­ta­listes sont mar­qués par la pré­sence très forte d’un État régu­la­teur, inter­ven­tion­niste, voire autoritaire.

De la même façon, une défi­ni­tion à la Marx, insis­tant sur les rap­ports de pro­duc­tion et l’émergence du sala­riat, ne capte qu’une par­tie des pos­sibles : la pre­mière et la deuxième révo­lu­tion indus­trielle. Or cer­taines formes de capi­ta­lisme se sont déve­lop­pées avec des esclaves ou des popu­la­tions asser­vies, alors que d’autres, hier ou aujourd’hui, mobi­lisent des tra­vailleurs semi-dépendants.

Une défi­ni­tion à la Schum­pe­ter, insis­tant sur l’entreprise et la figure de l’entrepreneur manque, elle aus­si, une par­tie de la ques­tion. Elle n’est d’ailleurs appa­rue que tardivement.

Ce qui fait l’unité et la cohé­rence his­to­rique du capi­ta­lisme, c’est la domi­na­tion de l’argent et de la classe de déten­teurs de moyens finan­ciers – la bour­geoi­sie, pour faire court. Quand il émerge au XVIe siècle, ce nou­veau modèle est d’abord mar­gi­nal au sein d’une éco­no­mie encore peu moné­ta­ri­sée domi­née par la pro­duc­tion agri­cole. Ce qui va assu­rer son suc­cès et l’amener à contrô­ler, puis absor­ber, une part gran­dis­sante de la pro­duc­tion et des échanges, c’est sa capa­ci­té d’innovation ou – mieux – de « des­truc­tion créa­trice », selon Schum­pe­ter, mais déjà saluée dans le Mani­feste du par­ti com­mu­niste

La puis­sance inno­va­trice du capi­ta­lisme lui aurait donc per­mis de répondre aux défis qu’il a pu rencontrer ? 

Oui, et elle ne se réduit pas à la tech­no­lo­gie. Au XIXe siècle, la révo­lu­tion indus­trielle fait sur­gir la « ques­tion sociale » du fait de l’accroissement du nombre d’ouvriers et des condi­tions de vie dra­ma­tiques que le libre mar­ché du tra­vail leur impose. Dès les années 1880, Bis­marck crée les pre­mières assu­rances sociales. Dans les années 1930 et après 1945, ani­mée par la contes­ta­tion sociale et poli­tique, s’opère en réponse à ce défi, une « grande trans­for­ma­tion » (au sens de Karl Pola­nyi) qui régé­nère le capitalisme.

L’intervention de l’État, la lutte contre les inéga­li­tés, les trans­ferts consti­tuent une reprise de contrôle du poli­tique sur l’économique (le « réen­cas­tre­ment » dont parle Pola­nyi) qui vient cor­ri­ger les consé­quences des­truc­trices des mar­chés auto­ré­gu­la­teurs. Et ce qui est remar­quable, c’est la façon dont le capi­ta­lisme a trans­for­mé ces contraintes en un puis­sant moteur.

Le for­disme est l’une des formes de cette méta­mor­phose. Ce n’est pas pour vendre ses voi­tures que Hen­ry Ford a davan­tage payé ses ouvriers, mais pour résoudre le pro­blème du turn-over asso­cié aux bas salaires. Cette réponse à une pro­blé­ma­tique interne d’une entre­prise va deve­nir, sous la hou­lette de l’État, le paran­gon d’un nou­vel âge du capi­ta­lisme. Consom­ma­tion et pro­duc­tion de masse, explo­sion de la pro­duc­ti­vi­té, essor des classes moyennes urbaines, éco­no­mie des loi­sirs, déve­lop­pe­ment des ser­vices… ont cor­res­pon­du à l’exceptionnelle crois­sance des Trente Glo­rieuses

L’histoire du capi­ta­lisme est une his­toire qui se laisse sai­sir par ses rythmes, ses crises majeures – éco­no­miques, sociales, poli­tiques – et ses phases de rebond.

Défis et secousses marquent ain­si l’histoire du capi­ta­lisme, une his­toire qui se laisse sai­sir par ses rythmes, ses crises majeures – éco­no­miques, sociales, poli­tiques – et ses phases de rebond : sur­gis­se­ment par­fois violent d’un pro­blème (les guerres jouent un rôle majeur), réponse et trans­for­ma­tion du sys­tème, nou­veau pro­blème (par­fois issu de la réponse), nou­velle réponse… Et cela continue ! 

Ain­si c’est de la crise du for­disme, qui ne par­ve­nait plus à éle­ver sa pro­duc­ti­vi­té, qu’est née la révo­lu­tion des années 1970–1980 incar­née par That­cher et Rea­gan : moné­ta­risme, finan­cia­ri­sa­tion de l’économie et recen­tre­ment autour de la valeur action­na­riale, déré­gu­la­tion, mon­dia­li­sa­tion… Une nou­velle « grande trans­for­ma­tion », cette fois néo-libé­rale, où la finance est omni­pré­sente, appuyée sur la troi­sième révo­lu­tion indus­trielle, a relan­cé la machine à inno­ver, d’où la crois­sance des années 1994–2006 (the fabu­lous decade). Mais elle a géné­ré à nou­veau les condi­tions d’une grande crise finan­cière qui a écla­té en 2008, et l’épuisement des gains de productivité.

Dans votre livre sur Le Capi­ta­lisme et ses rythmes (Gar­nier, deux tomes, 2017 et 2019), vous insis­tez sur le carac­tère endo­gène de ces crises, et sur le fait que le capi­ta­lisme va tou­jours à ses limites. C’est une marque de son dyna­misme, mais n’est-ce pas aus­si sa faiblesse ?

Le capi­ta­lisme est mar­qué par une logique accu­mu­la­tive, qui le dis­tingue radi­ca­le­ment des sys­tèmes éco­no­miques pré­cé­dents (antiques, féo­daux et d’Ancien Régime). « Accu­mu­lez, accu­mu­lez, disait Marx dans le livre I du Capi­tal, c’est la loi et les pro­phètes. » Cette accu­mu­la­tion sans limite amène le capi­ta­lisme à des contra­dic­tions profondes.

C’est en cela que les crises sont endo­gènes, et je ne parle pas seule­ment ici des crises finan­cières. Il a créé la ques­tion sociale, mais éga­le­ment, au tour­nant du XXe siècle, la ques­tion des mono­poles, d’où la réponse de l’anti­trust aux États-Unis, de la décar­tel­li­sa­tion alle­mande après 1945, etc. De la même façon, ce régime de pré­da­tion envers la nature a créé la ques­tion envi­ron­ne­men­tale qui consti­tue aujourd’hui un défi majeur.

Le défi cli­ma­tique et envi­ron­ne­men­tal affole les bous­soles. On voit réap­pa­raître, avec la col­lap­so­lo­gie, une pen­sée apo­ca­lyp­tique : nous serions punis de nos péchés envers la nature, comme hier envers Dieu ! Mais cela a contri­bué à faire com­prendre l’importance du défi, pour les poli­tiques et pour les agents éco­no­miques, les ménages et les entre­prises, qui jouent désor­mais un rôle moteur dans l’élaboration d’une réponse.

Comme ceux qui l’ont pré­cé­dé, ce nou­veau défi aura sa réponse. Les chan­ge­ments des men­ta­li­tés et des com­por­te­ments, la pous­sée régle­men­taire vont pro­duire des inno­va­tions tech­no­lo­giques et sociales dont le capi­ta­lisme, à nou­veau régu­lé par l’État et ses poli­tiques indus­trielles, sera par­tie pre­nante. La nou­velle alliance entre le capi­tal et l’État par­ti­ci­pe­ra acti­ve­ment au déve­lop­pe­ment du monde d’après, un monde d’énergies propres où l’empreinte envi­ron­ne­men­tale du point de PIB sup­plé­men­taire sera tou­jours plus faible, une évo­lu­tion déjà ébauchée. 

J’irai plus loin : le défi cli­ma­tique est peut-être une chance pour le capi­ta­lisme. Celle de répondre à un autre défi : celui de la « stag­na­tion sécu­laire », une inquié­tude déjà ancienne remise à l’honneur en 2013 par Lar­ry Sum­mers, ancien pré­sident du Natio­nal Eco­no­mic Coun­cil de Barack Obama. 

Sum­mers, avec d’autres comme Robert Gor­don, observe la baisse des gains de pro­duc­ti­vi­té depuis trente ans. Il l’explique par un défi­cit crois­sant d’opportunités d’investissement. Une crise de lan­gueur de la demande, une crise de matu­ri­té : les jours heu­reux de la crois­sance facile seraient der­rière nous.

Or il est par­fai­te­ment pos­sible que le défi envi­ron­ne­men­tal apporte une réponse à cette lan­gueur. La tran­si­tion envi­ron­ne­men­tale est un immense chan­tier. Avec la fin du char­bon et du pétrole, l’augmentation du prix de l’énergie est une pro­messe d’investissements ren­tables. Elle offre aus­si un retour bien­ve­nu de l’inflation, qui a déser­té les mar­chés des biens pour se concen­trer sur les seuls actifs immo­bi­liers et finan­ciers. Elle est, en outre, l’occasion de sup­pri­mer les gas­pillages et d’éliminer cer­taines pro­duc­tions inutiles. On peut dis­cu­ter, bien sûr, des effets néga­tifs du ren­ché­ris­se­ment du prix de l’énergie, notam­ment pour les zones comme l’Europe qui seront lea­ders dans cette tran­si­tion. Il y a un prix à payer en termes de com­pé­ti­ti­vi­té, et sauf à vou­loir être le din­don de la farce il fau­dra une taxe car­bone aux fron­tières. Il y a ici un pro­blème de coor­di­na­tion inter­na­tio­nale qui n’est pas une mince affaire puisque la tran­si­tion éco­lo­gique doit être pla­né­taire. Mais les contraintes nou­velles sont aus­si des pro­messes de rebond. La « machine capi­ta­lisme », appuyé sur ce vieux, mais inter­mit­tent, com­plice qu’est l’État, peut trou­ver dans le défi cli­ma­tique une occa­sion de rebon­dir à nouveau.

Propos recueillis par Richard Robert

Auteurs

Pierre Dockès

Pierre Dockès

professeur honoraire d'histoire de l'économie à l’université Lyon 2

Pierre Dockès s’est spécialisé en économie historique (Le Sucre et les Larmes, Descartes, 2009), l’histoire des idées économiques (les Œuvres complètes de A. et L. Walras (dir.) Hobbes. Economie, terreur et politique, Economica, 2008). Il s’est intéressé particulièrement à la mondialisation du capitalisme (Le Sucre et les Larmes, Descartes, 2009), à ses évolutions et à ses crises (Le capitalisme et ses rythmes, 2 tomes, Classiques Garnier 2017-2019).

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