« Si la température augmente de 2°C d’ici 2100, le PIB mondial diminuerait de 46 % »
- D’après une évaluation par Adrien Bilal, meilleur Jeune économiste de France 2026, le PIB mondial diminue de plus de 20 % lorsque la température mondiale augmente de 1°C.
- Plus les émissions de gaz à effet de serre seront réduites, plus la croissance économique s’affranchira des dommages climatiques.
- Cependant, il est tout à fait possible d’avoir une croissance économique long terme malgré le changement climatique si celui-ci est maintenu sous la barre de 0,5°C par siècle.
- Il est économiquement intéressant pour une région riche de décarboner son économie, même si les autres ne le font pas.
Vous avez récemment publié un article1 évaluant le coût économique du changement climatique. Quels sont vos résultats ?
Adrien Bilal. Nos estimations montrent que, sur le long terme, le PIB mondial diminue de plus de 20 % lorsque la température mondiale augmente de 1°C. Dans un scénario de changement climatique où la température augmente de 2°C supplémentaires d’ici 2100, le PIB est alors diminué de 46 %.
Au-delà de ces chiffres, notre étude met en évidence l’impact uniformément dommageable du changement climatique. Les économistes ont longtemps pensé que les pays pauvres étaient les plus exposés. Or, nous montrons que la grande majorité des pays sont perdants, même les pays riches au climat initialement tempéré.
Vos estimations tranchent largement avec celles d’autres économistes, en particulier le prix Nobel d’économie William Nordhaus qui estime les pertes2 à environ 2 % du PIB pour un réchauffement de 2°C – contre 46 % pour vous !
Pendant longtemps, les économistes ont évalué les impacts économiques en fonction de la température ressentie localement. Pour cela, la méthode consiste à s’appuyer sur les données historiques de croissance économique et de température au sein même des pays. Cela permet d’estimer la relation entre la température et la croissance économique, et ainsi d’évaluer les tendances futures.
Or, cette méthode se focalise implicitement sur un seul effet du changement climatique : la hausse des températures moyennes sur le territoire. Dans la réalité, les retombées sont bien plus nombreuses et le changement climatique engendre des transformations systémiques : modification des régimes d’évaporation, de précipitations et des vents ; hausse de la sécheresse, des tempêtes côtières, des évènements météorologiques extrêmes, etc. Dans notre étude [ndlr : ainsi que quelques travaux récents d’autres équipes de recherche3], nous prenons en compte l’ensemble de ces phénomènes, ce qui explique les impacts économiques bien plus importants.
Quelle est la différence entre vos travaux et les précédentes études économiques ?
Nous nous appuyons sur l’évolution de la température à l’échelle globale – et non locale comme le fait William Nordhaus par exemple. Nous utilisons les mêmes méthodes statistiques : en comparant les fluctuations du PIB à celles de la température globale, on établit une relation entre les effets du changement climatique et l’activité économique. Cette approche basée sur la température globale est la clé pour intégrer l’ensemble des conséquences du changement climatique.
L’ensemble des modèles économiques, qu’ils s’appuient sur les températures locales ou globales, présentent toujours certaines limites. Par exemple, dans quelle mesure les sociétés vont-elles s’adapter et limiter les retombées négatives du changement climatique ? Cela fait l’objet d’un vif débat parmi les économistes, et il est très difficile d’intégrer cette incertitude. Autre limite : les phénomènes non-linéaires. Aussi appelés points de bascule – par exemple, un effondrement soudain des rendements agricoles, ils sont également difficiles à prendre en compte.
Face à ces limites et à la grande variabilité des résultats, on peut se poser la question de la pertinence de ces modèles…
L’économie est une science jeune et complexe. Contrairement à la climatologie par exemple, on ne peut pas s’appuyer sur des lois physiques stables pour faire des projections ! Et même la climatologie présente de nombreuses incertitudes parce qu’elle étudie des systèmes d’une complexité similaire.
Observer une certaine variabilité des résultats n’est pas inhabituel en économie. En revanche, dans le cas du changement climatique, on peut noter un consensus : la grande majorité des études montrent que le changement climatique a un coût économique. Et avec l’avancée des connaissances, la tendance s’intensifie et les coûts sont sans cesse réévalués à la hausse.
La variabilité est importante et normale dans le débat scientifique, et elle ne doit pas paralyser le débat. Tout développement de politiques publiques se base sur une analyse coût-bénéfice. Être capable de chiffrer, même de façon imparfaite, est crucial pour évaluer les rendements de chaque investissement et ainsi prendre des décisions collectives éclairées pour allouer nos ressources.
Au regard des études économiques, quels choix de société semblent préférables ?
Tout d’abord, il faut comprendre qu’il est tout à fait possible d’avoir une croissance économique long terme malgré le changement climatique. C’est même le scénario le plus plausible. En revanche, elle sera très ralentie et dépendra des mesures d’atténuation. En effet, plus les émissions de gaz à effet de serre seront réduites, plus la croissance économique s’affranchira des dommages climatiques. Bien sûr, réduire les émissions est également coûteux pour l’économie.
Dans une étude plus récente4, nous avons évalué le point d’équilibre entre ces deux effets. Nos travaux montrent que la croissance est optimale si nous contenons le réchauffement sous la barre de 0,5°C par siècle. Si cette politique climatique ambitieuse est mise en œuvre, les bénéfices sont conséquents : la croissance économique long terme est doublée par rapport à ce qu’elle serait sans action climatique. En pratique, cela passe par une décarbonation considérable de l’économie. Il est cependant important de garder en tête que cette politique passe par un ralentissement temporaire et modéré de la croissance, dans le court terme, de façon à apporter de grands bénéfices dans le long terme.
Cet argument de l’intérêt économique ne suffit pourtant pas à modifier drastiquement les activités humaines, puisqu’on constate que les émissions de gaz à effet de serre continuent de croitre à l’échelle mondiale.
Il existe de nombreux verrous politiques à l’action climatique : la hausse du prix de l’énergie, les limites politiques internes aux pays, les problèmes de gouvernance dans le temps long, ou encore la cohésion mondiale nécessaire.
Mais ces verrous sont peut-être plus fragiles que ce qu’on imaginait. Dans une autre étude5, nous avons évalué le rapport coût-bénéfice de la décarbonation à l’échelle régionale. Or, en prenant en compte le coût climatique régional – et non le coût social, mondial – de la tonne de carbone, on observe qu’il est économiquement intéressant pour une région riche de décarboner son économie, même si les autres ne le font pas. C’est le cas par exemple pour les États-Unis et l’Union européenne : si ces régions décarbonaient de façon unilatérale plus de 60 % de leurs activités économiques, l’investissement serait économiquement rentable, peu importe les actions du reste du monde.

