Accueil / Chroniques / L’essor de la finance sans banque
37,6
π Économie

L’essor de la finance sans banque

RISK_FORUM_2025
Julien Prat
chercheur CNRS au CREST et responsable de la chaire Blockchain de l'École polytechnique (IP Paris)

Pou­vez-vous nous expli­quer le concept de finance décen­tra­li­sée, la “DeFi” comme on l’appelle désormais ?

La finance décen­tra­li­sée donne accès à des ser­vices finan­ciers tels que le cré­dit ou les échanges d’actifs (essen­tiel­le­ment des cryp­to-mon­naies). A la dif­fé­rence de la finance tra­di­tion­nelle, il n’y a pas d’intermédiaires ban­caires ou juridiques.Les échanges sont gérés entre ordi­na­teurs grâce à la blo­ck­chain qui per­met de géné­rer des contrats qui s’auto-exécutent sous cer­taines condi­tions (exemple : rem­bour­ser un cré­dit à inter­valle régu­lier ou s’engager à vendre un actif à un prix don­né). C’est ce qu’on appelle les « smart contracts ». Ils rem­placent les banques pour les opé­ra­tions et l’ar­se­nal juri­dique (régu­la­teur, avo­cats, tri­bu­naux) auquel on fai­sait aupa­ra­vant appel en cas de rup­ture de contrat. La blo­ck­chain est neutre, inal­té­rable et per­met de retra­cer en toute trans­pa­rence toutes les étapes d’un contrat. C’est un livre ouvert par­ta­gé par tous.

Une pla­te­forme comme Unis­wap enre­gistre en moyenne pour plus d’un mil­liard de dol­lars de tran­sac­tion par jour1. Assiste-t-on au décol­lage de la finance décentralisée ?

Com­pa­ré à la finance tra­di­tion­nelle, c’est minus­cule, mais ces volumes sont à leur échelle mas­sifs et en pleine crois­sance. On peut effec­ti­ve­ment par­ler d’un décol­lage, notam­ment pour les pro­to­coles de prêt (Com­pound, Aave), les échanges décen­tra­li­sés (Unis­wap, Curve) et les « sta­ble­coins » (Maker). Ce suc­cès est en par­tie por­té par l’explosion de la capi­ta­li­sa­tion des cryp­to-mon­naies qui avoi­sine tout de même les 2 000 mil­liards de dol­lars2.

La finance décen­tra­li­sée n’est-elle pas réser­vée aux déten­teurs de crypto-monnaies ?

Effec­ti­ve­ment, seules les cryp­to-mon­naies peuvent être échan­gées. Les échanges d’actifs régle­men­tés, tels les actions, ne sont pas pos­sibles pour des rai­sons de non-confor­mi­té au cadre légis­la­tif. Il est impor­tant de com­prendre que le mar­ché clas­sique fonc­tionne à l’in­verse du mar­ché des cryp­to-mon­naies. En finance de mar­ché, on connaît l’identité des acteurs (grâce aux pro­cé­dures know your cus­to­mer d’identification des clients), mais leurs opé­ra­tions demeurent par­fois opaques. En finance décen­tra­li­sée, l’identité peut être pseu­do­ny­mi­sée, mais toutes les opé­ra­tions sont transparentes. 

Quelles sont les pro­messes de la “DeFi” ?

La finance décen­tra­li­sée est acces­sible. Pour prendre un cas extrême, la ver­sion ini­tiale d’Uniswap ne repré­sen­tait que 300 lignes de codes. Par oppo­si­tion, les coûts d’entrée dans la finance tra­di­tion­nelle sont très éle­vés (agré­ment, capi­tal ini­tial, avo­cats). Si ces coûts baissent, cela sti­mu­le­ra la concur­rence et l’accès aux pro­duits finan­ciers com­plexes qui sont aujourd’hui réser­vés aux plus riches. Cette démo­cra­ti­sa­tion est la pro­messe forte de la DeFi. Cela dit, elle n’est pas sans dan­ger. La plu­part des régu­la­teurs estiment qu’il ne faut pas don­ner un accès trop facile à la finance car les petits por­teurs risquent d’y perdre leur che­mise faute de maî­trise du sujet. C’est ce que l’on observe par­fois sur des appli­ca­tions mobiles de tra­ding d’actions hyper sim­pli­fiées comme Robinhood.

Quels sont les obs­tacles à l’adoption de la “DeFi” ?

En dehors du frein régle­men­taire évo­qué plus haut, le sec­teur doit éga­le­ment sur­mon­ter des obs­tacles tech­no­lo­giques. Le prin­ci­pal d’entre eux est le pas­sage à une échelle beau­coup plus large. En dépit du nombre rela­ti­ve­ment modé­ré d’échanges, on observe déjà une cer­taine conges­tion de la blo­ck­chain Ethe­reum. Il y a sou­vent trop de demandes de tran­sac­tions par rap­port à la capa­ci­té de vali­da­tion d’Ethereum. Par ailleurs, le minage est struc­tu­rel­le­ment lent com­pa­ré aux mil­lièmes de secondes néces­saires à un échange dans le cadre de la finance cen­tra­li­sée. Un réseau inter­opé­rable de plu­sieurs blo­ck­chains et des chaînes secon­daires seront pro­ba­ble­ment néces­saires pour déve­lop­per la DeFi. Il s’agit d’un défi tech­no­lo­gique impor­tant, mais de nom­breux déve­lop­peurs y tra­vaillent et, vu le dyna­misme du sec­teur, il ne faut pas sous-esti­mer leur ingéniosité.

La finance décen­tra­li­sée ne favo­rise-t-elle pas la spéculation ?

Comme la finance en géné­ral, aurais-je ten­dance à répondre. Cela dit, on observe bien une fré­né­sie spé­cu­la­tive autour des cryp­to-mon­naies. Si on porte son regard vers un hori­zon plus loin­tain, on peut espé­rer que cette spé­cu­la­tion retombe pour lais­ser place à des mar­chés solides basés sur la tech­no­lo­gie blo­ck­chain, avec un coût d’intermédiation cir­cons­crit à la rému­né­ra­tion de l’in­fra­struc­ture de réseau. 

Quel est le risque de retour­ne­ment du mar­ché des cryptomonnaies ?

Il ne doit pas être négli­gé. Dans un contexte d’évaluation éle­vée des actifs finan­ciers, on peut effec­ti­ve­ment craindre un retour­ne­ment violent du mar­ché des cryp­to-mon­naies. Qui plus est, on est en droit de dou­ter de la rési­lience des sta­ble­coins3 face à un tel scé­na­rio. Il est facile d’imaginer une panique ban­caire simi­laire à celle subie par les fonds moné­taires durant la crise de 2008, à la dif­fé­rence près que les banques cen­trales refu­se­ront pro­ba­ble­ment de sau­ver les sta­ble­coins – afin de sau­ve­gar­der la sta­bi­li­té du sys­tème finan­cier actuel – en exer­çant leur pou­voir de prê­teur en der­nier res­sort. Il est donc urgent de construire des outils per­met­tant d’anticiper les risques sys­té­miques dans la DeFi, une tâche sur laquelle nous tra­vaillons acti­ve­ment au sein de notre chaire.

La consom­ma­tion d’énergie impor­tante de la blo­ck­chain peut-elle ralen­tir sinon empê­cher son développement ?

Alors que nous fai­sons face à l’accélération du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, on ne peut effec­ti­ve­ment pas ima­gi­ner que la DeFi s’appuie sur la preuve de tra­vail du Bit­coin et son empreinte car­bone déme­su­rée (entre 0,3% et 0,5% de la consom­ma­tion élec­trique mon­diale). L’avenir appar­tient pro­ba­ble­ment à la preuve d’enjeu, beau­coup moins éner­gi­vore. Dans la preuve de tra­vail, les mineurs char­gés de mettre à jour la blo­ck­chain doivent résoudre un pro­blème cryp­to­gra­phique coû­teux en éner­gie. Dans la preuve d’enjeu, au lieu de sélec­tion­ner les mineurs en fonc­tion de leur quan­ti­té de tra­vail, le pro­to­cole uti­lise la quan­ti­té de cryp­to-mon­naies qu’ils détiennent. L’idée est que les mineurs qui détiennent des cryp­to-mon­naies natives à la Blo­ck­chain ont aus­si inté­rêt à ce qu’elle fonc­tionne correctement.

La preuve d’enjeu a déjà été mise à l’épreuve, notam­ment par Tezos, une blo­ck­chain cofon­dée par un poly­tech­ni­cien, Arthur Breit­man, et dont le centre de recherche Noma­dic Labs est l’un des spon­sors de notre chaire. Nous condui­sons des tra­vaux pour éta­blir for­mel­le­ment et, dans la mesure du pos­sible, amé­lio­rer la soli­di­té de la preuve d’enjeu.

Propos recueillis par Clément Boulle
1https://​info​.unis​wap​.org/#/
2https://​defi​pulse​.com/
3Un sta­ble­coin est une cryp­to-mon­naie qui réplique la valeur faciale d’une mon­naie fidu­ciaire, comme le dol­lar ou l’euro.

Auteurs

RISK_FORUM_2025

Julien Prat

chercheur CNRS au CREST et responsable de la chaire Blockchain de l'École polytechnique (IP Paris)

Julien Prat est titulaire d’un Ph.D. en sciences économiques de l’Institut universitaire européen. Il travaille en tant que chercheur CNRS rattaché au CREST et professeur chargé de cours à l’École polytechnique. Avant de rejoindre le CREST en 2012, il a travaillé, de 2004 à 2008, en tant que maître de conférences à l’université de Vienne et, de 2009 à 2012, en tant que chercheur à l’Institut d’analyse économique de Barcelone.

👋 Nous avons besoin de votre avis ! Prenez quelques minutes pour répondre à notre enquête de lectorat

Je participe à l'enquête