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Comment le changement climatique impacte-t-il les réseaux électriques ?

Philippe Drobinski_VF
Philippe Drobinski
directeur de recherche au CNRS, professeur à l’École polytechnique (IP Paris) et directeur du centre interdisciplinaire Energy4Climate
En bref
  • Le changement climatique fragilise le système électrique, notamment les infrastructures de transport et de distribution.
  • Le fonctionnement du réseau repose à 80 % sur l’eau, une grande utilisation en est faite dans les systèmes de refroidissement des infrastructures.
  • En France, cette dépendance s’explique par une large part de l’hydroélectricité (11,4 % de la production totale d’électricité en 2025) et du nucléaire (68,1%) dans le mix électrique français.
  • Des étés marqués par des épisodes de vague de chaleur induisent une hausse des besoins en électricité, ainsi que des pics de consommation dont RTE anticipe une hausse, passant de 14 à 28 gigawatts en 2050.
  • Les impacts des événements climatiques s’auto influencent en raison de leur interdépendance, augmentant ainsi la pression sur le système électrique.

Cet été, en France, de nom­breux foyers ont été pri­vés d’électricité en rai­son de cani­cule, d’orage ou de feu de forêt. Ces récents évé­ne­ments sou­lèvent les ten­sions qui planent sur le réseau élec­trique du ter­ri­toire tout en inter­ro­geant son adap­ta­tion face au réchauf­fe­ment du cli­mat mon­dial, ain­si que face à l’électrification pro­gres­sive des acti­vi­tés humaines.

Risques sur les infrastructures

Les retom­bées, pro­ba­ble­ment les plus évi­dentes du chan­ge­ment cli­ma­tique sur le sys­tème élec­trique, concernent les infra­struc­tures de trans­port et de dis­tri­bu­tion. Sou­mis à des tem­pé­ra­tures extrêmes, lors des cani­cules, cer­tains équi­pe­ments, comme les trans­for­ma­teurs et les postes élec­triques vieillissent pré­ma­tu­ré­ment, fonc­tionnent à capa­ci­té réduite et peuvent même subir un court-cir­cuit1. Un peu plus en hau­teur, les lignes aériennes, ont une capa­ci­té de trans­port qui dépend direc­te­ment de la tem­pé­ra­ture exté­rieure. De plus, plus elles sur­chauffent, plus elles se dilatent et se rap­prochent du sol, pré­sen­tant un risque pour les popu­la­tions et l’environnement2. Lorsque les tem­pé­ra­tures exté­rieures dépassent 35°C, cer­taines mesures de pilo­tage, comme la redis­tri­bu­tion des flux et la dimi­nu­tion de la pro­duc­tion élec­trique, peuvent être mises en œuvre pour limi­ter les risques3.

Mais « la rési­lience du sys­tème élec­trique au chan­ge­ment cli­ma­tique ne se tra­duit pas uni­que­ment par un pro­blème d’infrastructure, il serait très réduc­teur de s’arrêter à ce constat  », pointe Phi­lippe Dro­bins­ki. L’une des autres réper­cus­sions du chan­ge­ment cli­ma­tique concerne une baisse de la capa­ci­té de pro­duc­tion d’électricité. « En été, notre sys­tème élec­trique va deve­nir de plus en plus vul­né­rable, explique Phi­lippe Dro­bins­ki. Il repose en effet à 80 % sur l’eau, une res­source par­ti­cu­liè­re­ment affec­tée par le chan­ge­ment cli­ma­tique. Cela ne concerne pas que la France, cette forte dépen­dance de l’électricité à l’eau est mondiale. »

Dépendance à l’eau

En France, cette dépen­dance s’explique par une large part de l’hydroélectricité (11,4 % de la pro­duc­tion totale d’électricité en 2025) et du nucléaire (68,1%) dans le mix élec­trique fran­çais4. Pour une cen­trale nucléaire, le recours à l’eau est indis­pen­sable pour le sys­tème de refroi­dis­se­ment. Pré­le­vée dans le fleuve ou en mer, selon l’emplacement, l’eau est injec­tée dans le cir­cuit de refroi­dis­se­ment dont elle res­sort réchauf­fée, puis elle est en très grande par­tie reje­tée dans le milieu natu­rel. Les pré­lè­ve­ments et rejets sont sou­mis à des seuils régle­men­taires : si le débit du fleuve est trop faible ou sa tem­pé­ra­ture trop éle­vée, l’installation peut être mise à l’arrêt pour pro­té­ger le milieu natu­rel. Or, le débit et la tem­pé­ra­ture des fleuves sont affec­tés par les cani­cules et séche­resses, elles-mêmes alté­rées par le chan­ge­ment cli­ma­tique. La fré­quence et l’intensité des cani­cules et séche­resses ont déjà aug­men­té en France hexa­go­nale. Et dans une France à +4°C, le nombre de jours de vagues de cha­leur entre mai et sep­tembre serait mul­ti­plié par dix d’après le der­nier rap­port du Haut conseil pour le cli­mat5.

Les réac­teurs nucléaires les plus sen­sibles au cli­mat pour­raient être 2 à 3 fois plus sou­vent indisponibles.

Résul­tat, les réac­teurs nucléaires les plus sen­sibles au cli­mat pour­raient être 2 à 3 fois plus sou­vent indis­po­nibles, fai­sant chu­ter la pro­duc­tion natio­nale d’électricité ther­mo­élec­trique de 10 à 15 % d’ici 2050 si les émis­sions de gaz à effet de serre conti­nuent à croitre6. Une grande par­tie de l’Europe ver­rait sa pro­duc­tion affec­tée dans des pro­por­tions simi­laires. Quant à la pro­duc­tion hydro­élec­trique, éga­le­ment dépen­dante de la res­source en eau, elle pour­rait bais­ser de 2,5 à 7 % en Méditerranée. 

Une demande électrique qui augmente

Enfin, un der­nier pilier du sys­tème élec­trique est affec­té par le cli­mat : la demande. Avec des étés de plus en plus mar­qués par des épi­sodes de vagues de cha­leur, le recours crois­sant à la cli­ma­ti­sa­tion pose la ques­tion d’une hausse des besoins en élec­tri­ci­té. « À cela s’ajoute l’électrification géné­ra­li­sée des usages et notam­ment de la mobi­li­té, pré­cise Phi­lippe Dro­bins­ki. Or, les bat­te­ries sup­portent mal les tem­pé­ra­tures éle­vées, qui aug­mentent leur consom­ma­tion d’énergie. » Le ges­tion­naire du réseau de trans­port d’électricité en France, RTE, pré­voit une hausse de la consom­ma­tion annuelle d’électricité en rai­son de la sub­sti­tu­tion de l’électricité aux éner­gies fos­siles. Mais lors des vagues de cha­leur, les pics de consom­ma­tion sont l’un des grands défis pour le réseau. Ces besoins plu­tôt brefs d’une puis­sance élec­trique très éle­vée peuvent créer des ten­sions sur le réseau élec­trique. Pour 2050, RTE anti­cipe une hausse des appels de puis­sance à cause de l’utilisation de la cli­ma­ti­sa­tion, pas­sant de 14 à 28 gigawatts.

Et pour cou­ron­ner le tout, l’ensemble de ces effets se conjuguent l’été. Pen­dant une cani­cule, les équi­pe­ments du réseau élec­trique sur­chauffent, la demande en élec­tri­ci­té explose à cause de la cli­ma­ti­sa­tion… et cer­taines cen­trales sont à l’arrêt en rai­son des tem­pé­ra­tures éle­vées et des faibles débits de leurs fleuves. Les évé­ne­ments cli­ma­tiques eux-mêmes se conjuguent en rai­son de leur inter­dé­pen­dance, aug­men­tant ain­si la pres­sion sur le sys­tème élec­trique : la répé­ti­tion des cani­cules engendre des séche­resses, elles-mêmes créant des condi­tions idéales à la pro­pa­ga­tion des feux de forêt. Une étude7 publiée en 2023 iden­ti­fie les trois ingré­dients les plus sus­cep­tibles de pro­vo­quer une défaillance du sys­tème élec­trique dans l’Ouest des États-Unis : des tem­pé­ra­tures anor­ma­le­ment éle­vées, une ano­ma­lie de radia­tion solaire et des vitesses de vents anor­ma­le­ment faibles. Ces para­mètres météo direc­te­ment influen­cés par le chan­ge­ment cli­ma­tique pro­voquent, de façon conco­mi­tante, un dés­équi­libre entre l’offre (qui dimi­nue) et la demande (qui augmente).

Stratégie d’adaptation du réseau

Face aux impacts déjà obser­vés et à venir du chan­ge­ment cli­ma­tique, il ne fait aucun doute sur la néces­si­té d’adapter le réseau élec­trique. RTE pointe les besoins de renou­vel­le­ment des équi­pe­ments du réseau – majo­ri­tai­re­ment construits au cours de la deuxième moi­tié du XXe siècle, dans un cli­mat dif­fé­rent d’aujourd’hui – et pro­pose dans son Sché­ma décen­nal de déve­lop­pe­ment du réseau 20258 une stra­té­gie d’adaptation com­plè­te­ment abou­tie à l’horizon 2060. Reste que le der­nier rap­port du Haut conseil pour le cli­mat pointe tou­jours des risques notables sur l’adaptation du cadre éner­gé­tique : l’instance sou­ligne notam­ment une fai­blesse des stra­té­gies face aux évè­ne­ments rares, mais extrêmes, ou encore face à des épi­sodes où les aléas natu­rels s’accumuleraient. Par exemple : cani­cules à répé­ti­tion, séche­resses pro­lon­gées, incen­dies majeurs…

Anaïs Maréchal

1K. P. Gud­dan­ti, A. K. Bha­ra­ti, S. Nek­ka­la­pu, J. Mcw­her­ter and S. L. Mor­ris, « A Com­pre­hen­sive Review : Impacts of Extreme Tem­pe­ra­tures Due to Cli­mate Change on Power Grid Infra­struc­ture and Ope­ra­tion, » in IEEE Access, vol. 13, pp. 49375–49415, 2025, doi : 10.1109/ACCESS.2025.3548531
2RTE, Futurs éner­gé­tiques 2050 : Rap­port com­plet, Paris, février 2022 (pre­mière édi­tion en octobre 2021), 989 pages.
3Consul­té le 12 août 2026 : https://​www​.rte​-france​.com/​b​a​s​e​s​-​e​l​e​c​t​r​i​c​i​t​e​/​s​y​s​t​e​m​e​-​e​l​e​c​t​r​i​q​u​e​/​c​o​m​m​e​n​t​-​a​d​a​p​t​e​r​-​r​e​s​e​a​u​-​e​l​e​c​t​rique
4RTE, Bilan élec­trique 2025, Rap­port com­plet
5Dan­gers cli­ma­tiques : la France face à ses res­pon­sa­bi­li­tés – Haut conseil pour le cli­mat (HCC), rap­port 2026, le 9 juillet 2026
6MedECC, 2024 : Résu­mé à l’Intention des Déci­deurs (RID). Dans : Inter­ac­tions entre le chan­ge­ment cli­ma­tique et le nexus eau-éner­gie-ali­men­ta­tion-éco­sys­tèmes (WEFE) dans le bas­sin médi­ter­ra­néen.
7Sun­dar, S., Craig, M.T., Payne, A.E. et al. Meteo­ro­lo­gi­cal dri­vers of resource ade­qua­cy fai­lures in cur­rent and high rene­wable Wes­tern U.S. power sys­tems. Nat Com­mun 14, 6379 (2023). https://doi.org/10.1038/s41467-023–41875‑6
8RTE, Sché­ma décen­nal de déve­lop­pe­ment du réseau, Orien­ta­tions pour l’évolution du réseau public de trans­port d’électricité à l’horizon 2040, édi­tion 2025.

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