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Le pari de l’élec​tri​fi​ca​tion dans les pays du Sud pour décarboner le transport routier

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Yao Amedokpo
chargé de recherche au laboratoire LVMT de l’École nationale des ponts et chaussées (IP Paris)
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Manon Eskenazi
docteure en urbanisme et aménagement, et chargée de recherche au Laboratoire Ville Mobilité Transport (LVMT) de l’Université Gustave Eiffel et de l’École Nationale des Ponts et Chaussées (IP Paris)
En bref
  • Le transport routier représente à lui seul 12 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
  • En Afrique, les deux-roues et trois-roues sont les véhicules les plus concernés par l’électrification.
  • En Asie du Sud-Est et en Afrique, la recharge des voitures électriques repose sur le modèle de la « battery-as-a-service » : l’usager est propriétaire de son véhicule, mais pas de la batterie.
  • L’électrification est portée par deux dynamiques différentes : les plateformes de mobilité partagée (comme Grab) et les bailleurs internationaux (comme la Banque mondiale).
  • Au Kenya, l’électrification des minibus, perçue négativement par les chauffeurs, a favorisé l’accès des femmes aux emplois du transport public.

Le trans­port est un sec­teur par­ti­cu­liè­re­ment émet­teur de gaz à effet de serre (GES) : le trans­port rou­tier repré­sente à lui seul 12 % des émis­sions mondiales1. Les émis­sions de CO2 des éco­no­mies déve­lop­pées (majo­ri­tai­re­ment situées dans l’hé​mi​sphère Nord) stag­nent depuis une dizaine d’an​nées. En revanche, celles des éco­no­mies émer­gentes – bien que plus faibles – sont en constante augmentation.

Évo­lu­tion des émis­sions de CO₂ liées au trans­port entre 1990 et 2023 selon le niveau de reve­nu des pays2.

Les ventes de véhicules électriques continuent de progresser à l’é​chelle mondiale – elles représentent plus de 20 % des ventes de voitures en 2024. Mais désormais, la progression est majoritairement portée par la Chine et d’autres marchés émergents d’A​sie et d’A​mé​rique latine3. Est-ce le début de l’élec​tri​fi​ca​tion du transport dans les pays du Sud ?

Yao Tsoe­keo Ame­dok­po. Nos tra­vaux se concentrent sur l’A​frique et l’A​sie. En Afrique, l’élec​tri​fi​ca​tion des véhi­cules est en effet assez récente : les pre­mières ini­tia­tives mar­quantes remontent à 2008, avant de connaître une pro­gres­sion rapide une décen­nie plus tard, en 2019. La crise du Covid-19 a ralen­ti la dyna­mique, avant un nou­vel essor. L’élec​tri​fi​ca​tion touche l’en​semble des véhi­cules, des vélos jus​qu’aux bus, mais les deux-roues et trois-roues sont – de loin – les plus concer­nés [ndlr : par exemple, 46 % des trois-roues ven­dus en Asie en 2022 étaient électriques4.

Quant aux usages, on observe une pré­pon­dé­rance de l’élec​tri​fi​ca​tion des véhi­cules des­ti­nés au trans­port com­mer­cial, contrai­re­ment aux pays du Nord. Les voi­tures élec­triques repré­sentent moins de 1 % des ventes auto­mo­biles en Afrique2. À l’in​verse, en Chine, le taux de péné­tra­tion des voi­tures élec­triques est très éle­vé, avec près de 50 % des ventes en 2024.

Cette tendance à l’élec​tri​fi​ca​tion des deux-roues et trois-roues est très différente des pays du Nord. Qu’est​-ce qui l’ex​plique ?

Manon Eske­na­zi. En Asie et en Afrique, les deux-roues et trois-roues sont les véhi­cules moto­ri­sés les plus uti­li­sés. Il est donc logique que l’élec​tri​fi​ca​tion concerne en prio­ri­té ces derniers.

L’autre dif­fé­rence majeure concerne la ges­tion de la recharge. En France, par exemple, le déploie­ment des infra­struc­tures de recharge a été un gros frein au déve­lop­pe­ment de la voi­ture élec­trique. En Asie du Sud-Est et en Afrique, le modèle repose sur la « bat­te­ry-as-a-ser­vice » : l’u​sa​ger est pro­prié­taire de son véhi­cule, mais pas de la bat­te­rie. Il suf­fit de se rendre dans une sta­tion pour échan­ger la bat­te­rie, bien plus rapide que d’at​tendre une recharge complète.

YA. Grâce à la mise à dis­po­si­tion des bat­te­ries sous forme d’a​bon​ne​ment, les opé­ra­teurs ont réus­si à dimi­nuer les coûts : le prix d’une moto élec­trique devient com­pa­rable à celui de son équi­valent ther­mique. Ce modèle éco­no­mique a favo­ri­sé le déploie­ment des deux-roues électriques.

Et qu’en est-il du transport commercial : les mêmes facteurs portent-ils l’élec​tri​fi​ca​tion des véhicules ?

ME. L’élec​tri​fi​ca​tion est por­tée par deux dyna­miques dif­fé­rentes. D’une part, les pla­te­formes de mobi­li­té par­ta­gée (comme Grab) sont deve­nues un véri­table moteur de l’élec​tri​fi​ca​tion des deux-roues en favo­ri­sant les chauf­feurs rou­lant en véhi­cule électrique.

D’autre part, concer­nant les trans­ports publics, les pro­jets sont finan­cés par des bailleurs inter­na­tio­naux (comme la Banque mon­diale). Leur pou­voir de déci­sion est donc majeur : ils condi­tionnent de plus en plus leurs finan­ce­ments à l’élec​tri​fi​ca​tion des flottes. Plu­sieurs ser­vices de trans­port public élec­trique ont ain­si été déve­lop­pés ces der­nières années : le Bus Rapid Tran­sit à Dakar, les bus élec­triques Liên Ninh à Hanoï ou encore le futur Bus Rapid Tran­sit à Abidjan.

Le rôle des États dans la transition du transport est-il inexistant ?

YA. Nous avons com­men­cé à car­to­gra­phier les poli­tiques publiques à l’é​chelle du conti­nent afri­cain. Plu­sieurs États afri­cains com­mencent à inté­grer des dis­po­si­tifs de sou­tien à la tran­si­tion vers la mobi­li­té élec­trique : mise à l’a​gen​da avec des feuilles de route ; stra­té­gies natio­nales d’élec​tro​mo​bi​li​té ; ou encore mesures iso­lées, par exemple, dans les lois de finances. 

L’a​na​lyse de ces dis­po­si­tifs révèle un arse­nal épars et incom­plet, essen­tiel­le­ment cen­tré sur les mesures fis­cales : exemp­tions de taxe à l’im​por​ta​tion, de TVA ou de droits d’ac​cise visant à réduire le coût des véhi­cules élec­triques. Ces dis­po­si­tifs semblent des­si­ner deux tra­jec­toires de poli­tiques. D’une part, les poli­tiques de flotte sont carac­té­ri­sées par un sou­tien à l’im​por​ta​tion et à l’élec​tri​fi​ca​tion pro­gres­sive des parcs de véhi­cules (Togo, Bénin). D’autre part, les poli­tiques indus­trielles visent à relo­ca­li­ser une par­tie de la valeur ajou­tée de la tran­si­tion (Afrique du Sud, Nigé­ria, Kenya).

ME. En Asie du Sud-Est, on observe éga­le­ment une volon­té de ren­for­cer l’in​dé​pen​dance en sor­tant des éner­gies fos­siles. Ces pays sont par­ti­cu­liè­re­ment tou­chés par les conflits actuels, et l’élec​tri​fi​ca​tion repré­sente pour eux un enjeu géo­po­li­tique majeur. Cer­tains États comme les Phi­lip­pines et l’In​do​né​sie mettent déjà en place des mesures de sou­ve­rai­ne­té autour de la mobilité.

YA. C’est aus­si le cas en Afrique, où cer­tains pays adoptent une vision de plus en plus sys­té­mique. Dans cer­tains pays pro­duc­teurs d’hy​dro​élec​tri​ci​té ou for­te­ment dépen­dants des impor­ta­tions pétro­lières, des poli­tiques sont mises en place pour déve­lop­per les éner­gies renou­ve­lables et la mobi­li­té élec­trique : Nigé­ria, Gha­na, Rwan­da, etc.

Finalement, l’em​preinte carbone de la mobilité est plutôt faible pour les pays du Sud. La transition du secteur est-elle réellement un enjeu important ?

YA. Oui, et cela pour plu­sieurs rai­sons. Nous avons déjà évo­qué l’im​por​tance de la sou­ve­rai­ne­té éner­gé­tique pour ces États. Mais nous pou­vons ajou­ter à cela un enjeu sani­taire cru­cial. Les villes afri­caines font face à des niveaux impor­tants de pol­lu­tion de l’air en rai­son des flottes vieillis­santes de véhi­cules ther­miques. L’élec​tri​fi​ca​tion consti­tue donc un levier impor­tant pour amé­lio­rer la san­té publique.

Enfin, les retom­bées pour le cli­mat sont réelles. L’élec​tri​fi​ca​tion des trans­ports met les États face à la néces­si­té de pro­duire plus d’élec​tri​ci​té, et les pousse vers des poli­tiques de déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables. À cela s’a​joute la crois­sance de l’em​preinte car­bone des trans­ports au Sud, por­tée par une émer­gence récente de la classe moyenne. La période est char­nière et il est impor­tant d’a​gir dès maintenant.

L’élec​tri​fi​ca​tion peut-elle être une opportunité de développement durable dans les pays du Sud ?

YA. Oui tout à fait. Avec l’es​sor mon­dial de l’élec​tri​fi​ca​tion, les pays d’A​frique réflé­chissent à cap­ter la valeur ajou­tée de la tran­si­tion. Cela passe par la réor­ga­ni­sa­tion de la chaîne de valeur des véhi­cules, depuis leur fabri­ca­tion jus​qu’à leur entre­tien. Enfin, à petite échelle, l’élec​tri​fi​ca​tion per­met de divi­ser par deux le coût d’ex​ploi​ta​tion pour les conduc­teurs de moto-taxi. C’est une réelle oppor­tu­ni­té pour les citoyens.

NDLR : un récent rap­port de la Banque Mon­diale ana­lyse les béné­fices éco­no­miques de l’élec​tri​fi​ca​tion de la mobi­li­té dans les pays en déve­lop­pe­ment. Grâce à des inves­tis­se­ments ciblés, de meilleurs modèles de finan­ce­ment et des stra­té­gies de relo­ca­li­sa­tion des indus­tries, le rap­port note que la mobi­li­té élec­trique peut créer des emplois, ren­for­cer l’é​co​no​mie et accom­pa­gner dura­ble­ment la crois­sance de façon inclusive5. 

ME. Cer­tains acteurs locaux se sont éga­le­ment sai­sis de l’élec​tri​fi​ca​tion des trans­ports publics pour fémi­ni­ser les emplois à tra­vers des for­ma­tions aux véhi­cules élec­triques. Au Kenya, par exemple, alors que les trans­ports publics sont per­çus comme des métiers très mas­cu­lins, l’élec​tri​fi​ca​tion des mini­bus est per­çue néga­ti­ve­ment par les chauf­feurs. Cela a per­mis aux femmes d’in​ves​tir ces emplois.

Propos recueillis par Anaïs Maréchal

1Rit­chie, H. (18 sep­tembre 2020). Sec­tor by sec­tor : where do glo­bal green­house gas emis­sions come from ? Our World In Data.↑
2CO₂ emis­sions from trans­port. (15 jan­vier 2026). Our World In Data.↑
3Glo­bal EV Out­look 2025 : Exe­cu­tive sum­ma­ry. (2025). IEA.↑
4Faci­li­ta­ting Decar­bo­ni­sa­tion in Emer­ging Eco­no­mies Through Smart Char­ging. (2023). IEA↑
5Puli­ti, R. (16 mars 2024). In deve­lo­ping coun­tries, the e‑mobility revo­lu­tion is clo­ser than you might think. World Bank Blogs.↑

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