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π Énergie

Pourquoi la stabilisation des éoliennes flottantes freine-t-elle leur développement ?

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Luc Pastur
enseignant-chercheur en mécanique des fluides à l’ENSTA (IP Paris)
En bref
  • D’ici 2035 la Programmation pluriannuelle de l’énergie prévoit d’augmenter la production d’électricité par l’éolien en mer à environ 59 TWh.
  • Selon la profondeur du fond marin, il existe deux grands types d’éoliennes en mer : l’éolien posé (inférieure à 70 m) et l’éolien flottant (dépasse 70 m).
  • La stabilisation est une des difficultés à relever pour les éoliennes flottantes, car les courants marins, les vagues et les vents engendrent différents mouvements pour la structure : roulis, tangage et pilonnement.
  • Le pilonnement d’une éolienne flottante ou semi-flottante correspond à un mouvement vertical de la structure.
  • Des techniques actives ou passives existent déjà pour atténuer ce pilonnement, comme des plaques anti-pilonnement ou encore l’utilisation de la rotation des pales de l’éolienne pour contre-balancer.

La Pro­gram­ma­tion plu­ri­an­nuelle de l’énergie pré­voit d’augmenter la pro­duc­tion d’électricité par l’éolien en mer à envi­ron 59 TWh d’ici 2035, dépas­sant ain­si la pro­duc­tion actuelle de l’éolien ter­restre1. En mer, si les éoliennes flot­tantes consti­tuent un gise­ment très impor­tant pour la France, seules quelques fermes pilotes ont été inau­gu­rées jusqu’à pré­sent. Les actuels parcs éoliens fran­çais sont consti­tués d’éoliennes posées sur le fond marin. Pour mieux com­prendre l’enjeu mari­time de la filière de l’éolienne, Luc Pas­tur, pro­fes­seur asso­cié de l’ENSTA et spé­cia­liste de méca­nique des fluides, répond à nos questions. 

Quels verrous technologiques limitent le développement de l’éolien flottant ?

Luc Pas­tur. L’éolien flot­tant n’a pas encore atteint son stade com­mer­cial, car l’un des pro­blèmes prin­ci­paux est de réus­sir à sta­bi­li­ser les éoliennes. Les cou­rants marins, les vagues et les vents engendrent dif­fé­rents mou­ve­ments pour la struc­ture : rou­lis, tan­gage, pilon­ne­ment – ce der­nier étant par­ti­cu­liè­re­ment délé­tère. Cela a pour consé­quence de fati­guer les struc­tures, et, donc, d’accélérer leur vieillis­se­ment tout en dégra­dant l’efficacité de la pro­duc­tion éner­gé­tique. Les construc­teurs cherchent donc à mini­mi­ser ces mou­ve­ments, en par­ti­cu­lier pour répondre aux exi­gences de per­for­mance des exploitants.

Les ins­tal­la­tions éoliennes en mer

Il existe deux grands types d’éoliennes en mer : l’éolien posé, quand la pro­fon­deur de la mer est infé­rieure à 70 m ; et l’éolien flot­tant est le seul qui peut être viable quand les fonds marins dépassent 70 m de pro­fon­deur2. Les éoliennes posées et flot­tantes peuvent coexis­ter sur une même gamme de pro­fon­deur du fond marin lorsque celui-ci est com­pris entre 50 et 70 mètres. Au total, quatre types d’éoliennes flot­tantes existent. Elles dif­fèrent en fonc­tion de la typo­lo­gie de leur flot­teur. À ce jour, l’éolien flot­tant n’est pas une filière indus­trielle mature et la tota­li­té des ins­tal­la­tions en ser­vice en France reposent sur l’éolien posé. Au qua­trième tri­mestre de 2025, 5,7 TWh d’électricité ont été pro­duites grâce aux éoliennes en mer sur un total de 16,49 TWh de la pro­duc­tion des dif­fé­rents parcs éoliens3.

Qu’est-ce que le pilonnement ?

C’est un mou­ve­ment ver­ti­cal de l’éolienne, qui peut être induit par des condi­tions de mer défa­vo­rables ou les vents. Une éolienne flot­tante est une struc­ture oscil­lant dans le champ de vagues avec une fré­quence qui lui est propre. Lorsque la houle pré­sente la même fré­quence que l’éolienne [ndlr : c’est-à-dire le même nombre d’oscillations par uni­té de temps], le mou­ve­ment oscil­lant entre en réso­nance : les oscil­la­tions sont alors ampli­fiées. Cela devient pro­blé­ma­tique lorsque le mou­ve­ment dépasse une ampli­tude seuil défi­nie par le construc­teur. Le pilon­ne­ment touche toutes les éoliennes flot­tantes, mais les semi-sub­mer­sibles sont par­ti­cu­liè­re­ment concernées.

Existe-t-il des solutions pour atténuer ces mouvements verticaux ?

Oui, l’une des solu­tions pri­vi­lé­giées est l’ajout de plaque anti-pilon­ne­ment. Ces grandes plaques en acier de plu­sieurs cen­ti­mètres d’épaisseur sont pla­cées sous les flot­teurs. Lorsque l’éolienne oscille ver­ti­ca­le­ment, elle entraine avec elle une masse d’eau, ce qui accroit l’inertie de l’éolienne, la ren­dant plus dif­fi­cile à mettre en mou­ve­ment. Ces plaques contri­buent aus­si à l’amortissement des oscil­la­tions grâce aux struc­tures d’écoulements qu’elles génèrent autour d’elles.

C’est-à-dire, que s’y passe-t-il ?

Deux méca­nismes phy­siques inter­viennent. D’une part, le mou­ve­ment oscil­lant de la plaque dans le fluide [ndlr : l’eau de mer] induit des zones de basse pres­sion sous la plaque. Cela génère une pre­mière struc­ture : la traî­née dite de forme. D’autre part, des tour­billons de bord de plaque sont lâchés cycli­que­ment au-des­sus et en des­sous de la plaque oscil­lante. Toutes ces struc­tures d‘écoulement emportent avec elles une par­tie de l’énergie ciné­tique pré­le­vée sur le mou­ve­ment de la plaque : cela per­met d’amortir le mou­ve­ment de la plaque.

Pourquoi ces plaques font-elles toujours l’objet de recherche ?

Les scien­ti­fiques s’attèlent à mieux com­prendre les struc­tures d’écoulement induites par les plaques anti-pilon­ne­ment. En amé­lio­rant notre com­pré­hen­sion des méca­nismes phy­siques à l’œuvre dans l’amortissement des oscil­la­tions des struc­tures en mer, nous pour­rons ima­gi­ner des dis­po­si­tifs encore plus efficaces.

Nous avons, par exemple, consta­té que l’amortissement se révèle opti­mal lorsque la plaque est per­cée de trous, à hau­teur de 10% de sa sur­face. Les trous donnent en effet nais­sance à un nou­vel effet lors de l’oscillation ver­ti­cale de la plaque : des jets fluides sont pro­duits au tra­vers des trous. Le cisaille­ment qui résulte de ces struc­tures d’écoulement dégé­nère en tur­bu­lence et donne nais­sance à une mul­ti­tude de struc­tures tour­billon­naires, jusqu’à des échelles très petites. Les plus petits tour­billons sont fina­le­ment dis­si­pés de façon vis­queuse. Cette cas­cade d’énergie, pré­le­vée sur l’énergie du mou­ve­ment oscil­lant de la plaque, est sus­cep­tible de consti­tuer un pro­ces­sus impor­tant dans les méca­nismes d’amortissement.

Existe-t-il d’autres façons de réduire le pilonnement ?

Les plaques anti-pilon­ne­ment sont une tech­nique d’amortissement pas­sive, ne néces­si­tant pas d’apport exté­rieur d’énergie. Des tech­niques actives existent : en par­ti­cu­lier, il est pos­sible de contre-balan­cer le pilon­ne­ment avec la rota­tion des pâles contrô­lée par le rotor. Cela repose sur un sys­tème de contrôle actif – consom­mant donc de l’énergie – qui agit sur les axes des tur­bines et des pâles selon des mesures effec­tuées sur le mou­ve­ment de la struc­ture flot­tante. Mais cette tech­nique, plus coû­teuse et repo­sant sur une sol­li­ci­ta­tion accrue du rotor, doit sans doute être plu­tôt consi­dé­rée comme un com­plé­ment aux plaques anti-pilonnement.

Au-delà de ces obs­tacles tech­no­lo­giques, le déve­lop­pe­ment des éoliennes flot­tantes exige une réflexion sur l’ensemble de la chaine indus­trielle. Les lieux de pro­duc­tion, le coût des maté­riaux, leur ache­mi­ne­ment, l’assemblage des machines, l’ancrage en mer, etc., toutes ces étapes de la chaine de valeur doivent être soi­gneu­se­ment réflé­chies pour garan­tir un déve­lop­pe­ment com­mer­cial de la filière.

Propos recueillis par Anaïs Maréchal

1https://​www​.eco​no​mie​.gouv​.fr/​f​i​l​e​s​/​f​i​l​e​s​/​2​0​2​6​/​p​p​e​3​.​p​d​f​?​v​=​1​7​7​1​4​05459, consul­té le 12 octobre 2026.↑
2https://​www​.eolien​ne​sen​mer​.fr/​g​e​n​e​r​a​l​i​t​e​s​-​e​o​l​i​e​n​n​e​s​-​e​n​-​m​e​r​/​t​e​c​h​n​o​logie, consul­té le 12 octobre 2026.↑
3https://​www​.sta​tis​tiques​.deve​lop​pe​ment​-durable​.gouv​.fr/​t​a​b​l​e​a​u​-​d​e​-​b​o​r​d​-​e​o​l​i​e​n​-​q​u​a​t​r​i​e​m​e​-​t​r​i​m​e​s​t​r​e​-2025, consul­té le 12 octobre 2026.↑

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