Sous les panneaux solaires, l’agrivoltaïsme a‑t-il le vent en poupe ?
- La protection des cultures est un enjeu majeur face au changement climatique, à l’intensification des sécheresses et face à la demande alimentaire mondiale, qui devrait augmenter de 45 % d’ici 2050.
- L’agrivoltaïsme permet un ombrage pour les cultures, ce qui atténue l’intensité d’ensoleillement, tout en optimisant cette surface agricole pour produire de l’énergie électrique.
- La présence de la structure modifie les vents sous les panneaux, parfois jusqu’à 70 % de moins que dans une zone témoin, ce qui peut participer à la création d’un microclimat, favorable selon la culture, et limiter l’évapotranspiration.
- Les simulations numériques montrent que les conditions environnementales provoquées (vents, humidité du sol, température de l’air, etc.) varient selon qu’on se trouve pile sous un panneau, entre deux rangées ou près du bord d’une installation.
L’agrivoltaïsme, qui consiste à installer des panneaux photovoltaïques au-dessus de terres agricoles, s’impose de plus en plus comme une solution prometteuse pour concilier production d’électricité renouvelable et agriculture. Cette technique offre une production d’énergie propre sans la nécessité de nouvelles surfaces et permet de protéger les cultures contre un ensoleillement parfois excessif. Publiée en début 2026 dans la revue Energy Nexus1, notre étude vient enrichir cette compréhension de l’agrivoltaïsme en s’intéressant à un aspect encore peu exploré : la façon dont les panneaux modifient la circulation de l’air, et donc les échanges d’eau et d’énergie entre les plantes, le sol et l’atmosphère. Loin de remettre en cause l’intérêt de l’agrivoltaïsme, ces travaux fournissent des outils précieux pour affiner encore la conception des installations et démultiplier leurs bénéfices.
Protéger les cultures, un enjeu majeur
Trop de soleil peut nuire aux plantes. Lors de la sécheresse italienne de 2003, la productivité du maïs s’est effondrée de 36 %. Aux États-Unis, en 2012, un épisode similaire a coûté environ 26 % de récolte de maïs par rapport aux projections. Avec le réchauffement climatique qui intensifie les sécheresses, et une demande alimentaire mondiale qui devrait grimper de 45 % d’ici 2050, protéger les cultures devient un enjeu majeur. Et c’est précisément là que l’agrivoltaïsme a une carte maîtresse à jouer.
En ombrageant partiellement les cultures, les panneaux solaires réduisent l’évapotranspiration, c’est-à-dire l’eau que les plantes évacuent par leurs feuilles. Cette eau est ainsi rendue plus efficiente, car plus longtemps disponible dans les terres. Les risques d’assèchements des sols en période sèche sont atténués, et le stress hydrique des végétaux également. Ces effets combinés offrent aux cultures une production avec des pertes limitées. Mais atténuer ainsi le rayonnement solaire pour baisser l’évapotranspiration ne peut se faire que par une diminution localisée et temporaire de la photosynthèse des plantes. Alors que la diminution de l’évapotranspiration par la baisse du vent n’induit pas systématiquement une baisse de la photosynthèse. De plus, limiter trop intensément l’évapotranspiration, par une baisse de la convection, peut-être néfaste si la plante a besoin de ces échanges pour se refroidir en période très chaude.
Le vrai savoir-faire consiste à trouver le bon dosage d’ombre selon le climat et la culture.
Toutefois, lorsque les paramètres sont optimisés pour l’essence végétale cultivée, certaines études ont montré qu’en conditions de sécheresse, les haricots ou les tomates cultivés sous panneaux captent davantage de CO2 et ont de meilleurs rendements que ceux cultivés en plein champ. Le vrai savoir-faire consiste donc à trouver le bon dosage d’ombre selon le climat et la culture. Un équilibre que les projets agrivoltaïques les plus aboutis maîtrisent déjà, et que cette étude aide à affiner davantage.
Pour estimer l’évapotranspiration, les agronomes utilisent depuis des décennies des formules bien établies, la plus connue étant l’équation dite « PM-FAO56 », popularisée par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture. Ces formules s’appuient sur des mesures simples : rayonnement solaire, température de l’air, humidité et vitesse du vent. Elles ont fait leurs preuves en plein champ. Appliquées telles quelles à des environnements aussi innovants que l’agrivoltaïsme, elles méritent d’être vérifiées et, si besoin, ajustées. Ces formules reposent sur trois hypothèses : un terrain homogène, une relation simple entre vitesse du vent et turbulence, puis une mesure de vent à hauteur de référence représentative de ce qui se passe au niveau des plantes. Jusqu’à cette étude, personne n’avait mesuré directement la turbulence de l’écoulement de l’air sous des panneaux agrivoltaïques.
Des capteurs et un jumeau numérique
Pour y voir clair, nous avons installé des anémomètres soniques (des capteurs capables de mesurer les trois composantes du vent dix fois par seconde, et donc la turbulence) sur la plateforme expérimentale agrivoltaïque du SIRTA, un site de recherche situé près de Paris. Trois capteurs ont été déployés. Un dans une zone témoin sans panneaux, et deux au cœur de l’installation agrivoltaïque, l’un sous les panneaux et l’autre au-dessus. Ces mesures, couplées à des capteurs d’humidité du sol et de rayonnement, ont été collectées pendant plusieurs mois, entre novembre 2024 et juin 2025. En complément, nous avons mobilisé un logiciel de simulation numérique de pointe (code_saturne, développé par EDF) pour reconstituer en trois dimensions l’écoulement de l’air autour des panneaux et estimer les échanges d’énergie et d’eau à plusieurs endroits de l’installation afin d’évaluer leurs différences spatiales. Cette approche à la fois expérimentale et numérique illustre bien le niveau de sophistication technique désormais mis au service de l’agrivoltaïsme, une filière qui bénéficie d’investissements de recherche considérables pour optimiser chaque paramètre de conception.
Sous les panneaux, le vent souffle en général moins fort que dans la zone témoin, parfois jusqu’à 70 % de moins. C’est en réalité une bonne nouvelle pour les cultures sensibles au dessèchement, puisqu’un vent plus faible limite mécaniquement les pertes en eau par évapotranspiration. De plus, la turbulence de l’air est, par endroit, nettement plus forte sous les panneaux, avec des écarts pouvant dépasser 300 % par rapport à la zone témoin dans certaines conditions – un phénomène qui montre à quel point les panneaux créent un véritable microclimat, distinct et riche, qu’il devient désormais possible de caractériser précisément grâce à cette étude. Ce résultat remet en question l’une des hypothèses des formules classiques d’évapotranspiration, à savoir que la turbulence suivrait toujours la vitesse du vent.
Cette étude montre que la relation est plus subtile en environnement agrivoltaïque, nécessitant des modèles encore plus précis, taillés sur mesure pour ces installations. Nous avons également observé que le vent, selon la direction et l’inclinaison des panneaux (qui pour certaines installations peuvent pivoter au cours de la journée afin de suivre la course du soleil), peut être réduit de 10 % à 60 % localement. Voici donc un levier supplémentaire que les concepteurs pourront exploiter pour moduler finement l’exposition des cultures selon leurs besoins spécifiques. Le profil vertical du vent, plus complexe sous les panneaux qu’en champ ouvert, présente un maximum local juste en dessous des panneaux, puis diminue dans la zone de sillage qu’ils créent, avant de remonter au-dessus. C’est une excellente nouvelle, car elle indique précisément où et comment mesurer pour obtenir des données vraiment représentatives de ce qui se passe au niveau des cultures, plutôt que de se fier à des mesures prises plus haut qui ne reflètent pas toujours la réalité au sol.
Une richesse de microclimats à l’échelle de la parcelle
Les simulations numériques confirment et affinent ces observations de terrain. Elles montrent que les conditions varient selon qu’on se trouve pile sous un panneau, entre deux rangées, ou près du bord d’une installation. Loin d’être un inconvénient, cette diversité de microclimats au sein d’une même parcelle peut devenir un atout : elle permet d’envisager, à terme, des stratégies de plantation selon les zones, tirant parti des conditions les plus favorables à chaque endroit de l’installation. Cette même diversité se retrouve dans l’humidité du sol. Au printemps, le sol situé exactement sous un rang de panneaux conserve nettement plus d’eau (autour de 30 %) que celui situé entre deux rangées (qui descend à 18 % dans les mêmes conditions) – une confirmation supplémentaire que les panneaux jouent efficacement leur rôle de conservation de l’humidité du sol, avec en prime un effet de collecte naturelle de l’eau de pluie qui ruisselle le long de leur surface.
En combinant simulations numériques poussées et intelligence artificielle, les chercheurs entrevoient la possibilité de construire des outils de conception encore plus performants.
Ces nouvelles connaissances ont une portée très concrète. Selon la méthode de calcul utilisée et l’endroit exact où l’on place le capteur de mesure, l’estimation de l’évapotranspiration sous panneaux peut varier significativement, alors qu’en plein champ, les différentes méthodes convergent facilement. C’est justement en identifiant cette marge d’incertitude que l’étude rend un grand service à la filière. Elle permet aux porteurs de projets de mieux calibrer leurs prévisions dès la conception, et donc de sécuriser des installations dont le potentiel agronomique et énergétique sera encore mieux maîtrisé.
Sur le plus long terme, l’étude ouvre une perspective enthousiasmante : le développement de formules d’évapotranspiration spécifiquement conçues pour les systèmes agrivoltaïques. En combinant simulations numériques poussées et intelligence artificielle, les chercheurs entrevoient la possibilité de construire des outils de conception encore plus performants, capables d’intégrer la géométrie des panneaux, leur inclinaison et les conditions météorologiques locales. De quoi permettre aux futures installations agrivoltaïques d’optimiser simultanément la production d’électricité et les rendements agricoles. Une avancée qui confirme, une fois de plus, tout le potentiel de cette filière à la croisée de la transition énergétique et de la résilience agricole.

