Blé : retour d’une denrée stratégique sur l’échiquier mondial
- Aujourd’hui, le blé est la céréale la plus exportée dans le monde, avec 242 millions de tonnes échangées sur la planète, contre 68 millions pour le riz.
- La pandémie du COVID-19 et la guerre contre l’Ukraine ont fait exploser le prix du blé, et ont affecté la sécurité alimentaire en Afrique subsaharienne et en Afrique du Nord.
- Le blé représente 69 % des céréales destinées à l’alimentation humaine au Maroc et 96 % en Tunisie.
- L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient forment la région la plus dépendante au blé importé dans le monde.
- En 2025, dix pays réalisent 80 % des exportations mondiales de blé, parmi lesquels on trouve notamment la Russie, l’Australie, les États-Unis, le Canada, l’Ukraine et la France.
Denrée centrale des régimes alimentaires depuis l’Antiquité, le blé est de nouveau apparu comme un enjeu stratégique au tournant des années 2020. « À cette date, s’il est moins consommé à l’échelle mondiale que le riz, le blé est la céréale la plus exportée au monde : 242 millions de tonnes (Mt) échangées sur la planète, contre 68 Mt pour le riz », précise Jérémy Denieulle, directeur des études pour le think tank Agriculture Stratégies. Les effets de la pandémie du COVID-19, couplés à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, deux exportateurs majeurs de blé, ont chamboulé l’équilibre de l’offre et de la demande. Les prix explosent : le prix du blé a avoisiné les 450 euros la tonne. L’onde de choc se propage à l’échelle mondiale, n’épargnant pas sur son chemin la sécurité alimentaire en Afrique subsaharienne et en Afrique du Nord.
Des ressources limitées
Aux côtés du Moyen-Orient, l’Afrique du Nord concentre actuellement les taux les plus élevés de consommation de blé par habitant. Composante centrale des habitudes alimentaires, le blé représente 69 % des céréales destinées à l’alimentation humaine au Maroc et 96 % en Tunisie. Depuis le milieu du XXe siècle, les pays de la région sont progressivement tombés dans une hyperdépendance aux importations pour satisfaire la demande intérieure. L’autosuffisance est descendue à moins de 40 % après la Seconde Guerre mondiale. Jérémy Denieulle ajoute : « L’Afrique du Nord et le Moyen-Orient forment de loin la région la plus dépendante au blé importé dans le monde aujourd’hui. Elle polarise le tiers des achats mondiaux de blé, tout en ne représentant que 6 % de la population mondiale : sur les 110 millions de tonnes de blé qui y sont consommées chaque année, 65 millions proviennent des importations. »
Selon le géographe, plusieurs facteurs expliquent ce phénomène. Ces pays ont connu un fort accroissement démographique avec, par exemple, une population qui a triplé en Égypte entre 1950 et 2010. Si les besoins alimentaires ont proportionnellement augmenté, les surfaces cultivables restent extrêmement limitées, alors que 95 % du territoire est désertique. Pour accroître sa surface agricole, l’Égypte mise sur l’expansion horizontale, c’est-à-dire la conquête de nouvelles terres dans le désert. Or, pour cultiver dans ces zones arides, il a fallu créer des pivots d’irrigation à partir du Nil au sud du pays. Avec très peu de ressource en eau douce, l’Algérie a suivi ce modèle d’expansion en puisant quant à elle dans les nappes phréatiques. Or, pour l’un comme pour l’autre de ces pays, verdir le désert, dans un contexte de dérèglement climatique et de stress hydrique, est une solution partielle et, surtout, non-durable.
En Égypte ou en Algérie, des politiques de subvention à double tranchant
En Algérie comme en Égypte, le pain est une denrée lourdement subventionnée depuis le milieu du XXe siècle. Il est au cœur du contrat social : la paix sociale est obtenue si l’État est en mesure de garantir l’accès au pain pour tout le monde. Jérémy Denieulle rappelle qu’« en mai 2023, sous l’effet de l’inflation causée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le pouvoir égyptien décide d’augmenter par quatre fois le prix du pain subventionné (pain baladi) qui était resté le même depuis 1989. Une décision historique qui a fait l’effet d’un cataclysme sur les Égyptiens ». De même, en Algérie comme en Égypte, le blé est un sujet éminemment politique. Les États sont tous deux directement impliqués dans la filière céréalière, à tous les échelons, et notamment en matière d’importations. En décembre 2024, le gouvernement égyptien décide de retirer le mandat à l’entreprise publique qui gérait les importations de blé pour le conférer à l’armée de l’Air.
Il est prévu d’exporter 3,5 millions de tonnes de blé durant la campagne 2025–2026 vers le Maroc, où la consommation moyenne annuelle est de 288 kg par personne
Lorsque la Russie a commencé à exporter ses productions de blé au milieu des années 2000, puis a accéléré le rythme après 2014, Le Caire s’est progressivement détourné du blé américain ou français pour se tourner vers Moscou. L’Égypte, se situant en face de la mer Noire, était un client idéal pour la Russie. « Premier importateur mondial de blé dépendant avant 2022 à près de 80 % des blés russe (60 %) et ukrainien (19 %), en situation économique et budgétaire extrêmement tendue, l’Égypte a vu sa marge de manœuvre se réduire drastiquement et dangereusement après l’invasion russe », ajoute Jérémy Denieulle. Ce premier partenariat avec Le Caire a ouvert à Moscou les portes de la région. Une stratégie de rapprochement a été spécifiquement déployée vers l’Algérie, marché longtemps considéré comme la chasse gardée des céréaliers français. « Profitant des tensions diplomatiques entre Paris et Alger depuis 2022, le blé russe a supplanté l’origine française, captant aujourd’hui près de 80 % des importations du pays. » Rappelons également que la Russie demeure le premier exportateur mondial (55,5 Mt pour 2023–2024) devançant l’UE (38,9 Mt) et les États-Unis en perte de vitesse (19,4 Mt).
Les acteurs de filières françaises cherchent à reporter ces parts de marché perdues vers le voisin chérifien. Il est prévu d’exporter 3,5 millions de tonnes de blé durant la campagne 2025–2026 vers le Maroc, où la consommation moyenne annuelle est de 288 kg par personne, selon les données du Département américain de l’agriculture [N.D.L.R. : À titre de comparaison, la consommation moyenne annuelle en France est de 92 kg/an].
L’Afrique subsaharienne et le blé, une histoire récente
Il faut attendre le milieu du XXe siècle, pour voir une explosion de la demande en blé en Afrique subsaharienne. À l’échelle mondiale, c’est ce marché (avec l’Asie du Sud-Est) qui a enregistré la plus forte croissance. Jérémy Denieulle l’explique par différents facteurs : « Les produits à base de blé, comme le pain, sont davantage consommés en ville qu’à la campagne car ils se conservent facilement et demandent souvent moins de préparation que les aliments locaux. » C’est en partie en raison de ces atouts, et dans un contexte d’urbanisation galopante cumulé à une forte pression démographique, que la demande a explosé. « Néanmoins, puisqu’il s’agit d’une céréale adaptée à des climats tempérés, rares sont les terres adaptées à la culture du blé et capables de répondre à de tels besoins. Ils ont ainsi été comblés par les flux d’importation. » L’Afrique subsaharienne franchit un nouveau record avec 30 millions de tonnes importées en 2024–2025.

Le régime alimentaire des Nigérians s’est rapidement transformé au cours des années 1960–1970, stimulé par l’urbanisation du pays et le changement des modes de vie de la campagne à la ville. « Quasi inexistante avant les années 1950, la consommation de blé passe de 6 kg par habitant en 1974 à 22 kg en 1985. Le pays enregistre une augmentation de 400 % en seulement dix ans, passant de 300 000 tonnes de blé par an en 1974 à plus de 1 700 000 tonnes en 1985. »Le manque de productivité en zone rurale et les infrastructures routières défectueuses entre les zones de production et les zones de consommation ont créé un nouveau paradoxe : le blé importé est bien plus compétitif que les denrées produites localement. Aujourd’hui, le Nigéria est le 7ème acheteur mondial de blé : « En 2021, le pays a produit 90 000 tonnes de blé, et en a importé 6,3 millions de tonnes. » Le manque de maintenance des systèmes d’irrigation du nord du pays, la gouvernance défaillante, l’insécurité chronique, ou le manque d’intrants et de semences adaptées continuent d’entraver la production.
Une sécurité alimentaire dépendante des aléas mondiaux
Ces marchés florissants et juteux ont attiré les puissances exportatrices. « Dans les années 1970–1980, les États-Unis régnaient en maître sur les flux agricoles mondiaux. Il faut attendre le début des années 2000 pour voir de nouveaux acteurs. » En 2025, dix pays seulement réalisent 80 % des exportations mondiales : la Russie (13,8 %), l’Australie, les États-Unis, le Canada, l’Ukraine, la France, l’Argentine, l’Allemagne, la Roumanie et le Kazakhstan. Le Kremlin intègre l’exportation de blé comme un vecteur pour s’implanter durablement dans des pays de la région afin de défendre ses intérêts sur place. « Moscou a officiellement déclaré que le blé, aux yeux de la Russie, était un produit stratégique au même titre que le pétrole, et ce, d’autant plus dans un contexte où le pétrole russe est visé par de nombreuses sanctions. »
Là où les populations sont d’ores et déjà fragiles sur le plan alimentaire, les hausses des prix peuvent avoir des conséquences tragiques. La guerre en Ukraine, en grande partie à l’origine de l’inflation mondiale, a encore complexifié l’accès au blé ou aux engrais. Pour reprendre le cas du Nigéria, le docteur en géopolitique précise que « la hausse des coûts de production s’est répercutée sur les prix alimentaires : l’inflation alimentaire a dépassé 38 % en 2024 et le pain, bien que moins central dans les régimes alimentaires nigérians que ne le sont le riz ou le maïs, a vu son prix augmenter de près de 30 % en 2022 ».
Dans le rapport L’État de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde de la FAO publié en 20251, il est confirmé que si l’insécurité alimentaire mondiale a reculé entre 2023 et 2024, l’Afrique et l’Asie de l’Ouest sont les deux seules régions dans lesquelles le nombre de personnes ayant connu la faim a continué d’augmenter. « La région doit naviguer en eaux troubles sur les marchés internationaux du blé, soumis à des variations extrêmes qui peuvent parfois mettre à mal la stabilité sociale et politique, de surcroît, là où les capacités des États à absorber les crises sont faibles », conclut Jérémy Denieulle.

