Comment la Suède mobilise-t-elle ses entreprises civiles en temps de guerre ?
- En Suède, pendant la guerre froide, le concept de K-företag était un contrat qui reliait une entreprise à l’État, afin de garantir, si une guerre éclatait, une continuité de production et de maintien des fonctions vitales de la société.
- À l’époque, les autorités considèrent qu’en situation de crise, les entreprises civiles sont des ressources indispensables à la défense nationale.
- Cette préparation de partenariat économique reposait sur une coopération volontaire : les entreprises demeuraient libres, sans économie dirigée.
- Cependant, dans les années 1990, la Suède démantèle ce système au profit d’une nouvelle conception de la sécurité des approvisionnements via l’intégration au marché européen et le libre-échange.
- Aujourd’hui restaurer le système des K-företag est impossible, mais un nouvel instrument a été proposé : les accords de sécurité d’approvisionnement, F-avtal.
En 1994, Leif Arthursson, directeur d’une entreprise suédoise de tuyaux d’incendie, avait sur un mur de son usine une plaque discrète. Sur celle-ci était inscrit « K‑företag », un engagement qui signifiait qu’en cas de guerre, l’entreprise n’aurait pas fermé ses portes. Bien au contraire, elle aurait réorganisé ses activités, pour répondre à un contrat préétabli et signé avec l’État, vers une production d’un tuyau spécifique, conçu pour un usinage en temps de crise ne nécessitant pas de matières premières importées (Sveriges Radio, 2025)1. Trente ans plus tard, la Suède cherche à ressusciter ce système. Retour sur le concept de K‑företag.
Un concept né de la nécessité
Les K‑företag (krigsviktiga företag, « entreprises d’importance critique en temps de guerre ») s’inscrivent dans une longue tradition suédoise de préparation économique, dont les origines remontent à la Première Guerre mondiale. Bien que restée neutre, la Suède n’échappe pas aux conséquences économiques des conflits. Les perturbations du commerce international et les pénuries de matières premières révèlent la vulnérabilité d’une économie fortement dépendante des importations. Cette expérience conduit progressivement les autorités à considérer les entreprises civiles non plus comme de simples acteurs économiques, mais comme des ressources indispensables à la défense nationale en cas de crise (Ingemarsdotter et al., 2018 ; Malmberg et al., 2023)23.
Cette réflexion s’inscrit dans un mouvement plus large de planification économique observé dans plusieurs pays européens. En Allemagne, l’industriel Walther Rathenau découvre dès 1914, après avoir interrogé près de neuf cents grandes entreprises, que leurs réserves de matières premières ne permettraient de soutenir que quelques mois de guerre. Ce constat conduit à la création d’une administration chargée de coordonner l’approvisionnement industriel (Isaksson, 2021)4. En Union soviétique, la planification centralisée poursuit une logique comparable de mobilisation permanente de l’économie. La Suède choisit toutefois une voie distincte.
En 1917, l’économiste Eli Heckscher met en place une première commission temporaire de préparation économique. Celle-ci devient permanente en 1928 sous le nom de Rikskommissionen för ekonomisk försvarsberedskap, avec pour mission de constituer des stocks stratégiques et de préparer l’industrie à une éventuelle guerre. Dès cette période, le général Joachim Åkerman, premier président de l’institution, affirme explicitement son refus des modèles allemand et soviétique. Dans un mémo adressé à son conseil d’administration, il explique que la Suède ne doit pas intervenir de manière autoritaire dans l’économie de paix. La préparation économique doit au contraire reposer sur une coopération organisée entre l’État et des entreprises demeurant libres, plutôt que sur une économie dirigée. Ce principe de partenariat volontaire constitue le fondement durable du modèle suédois.
Les autorités cartographient les chaînes d’approvisionnement afin d’identifier les entreprises dont les biens ou les services sont indispensables au fonctionnement du pays en temps de crise.
Le système fait ses preuves pendant la Seconde Guerre mondiale, la préparation industrielle suédoise se révélant bien plus efficace qu’en 1914. Fort de cette expérience, il est progressivement institutionnalisé et renforcé durant toute la Guerre froide sous l’autorité d’agences spécialisées, notamment l’Överstyrelsen för ekonomiskt försvar (ÖEF), ou Office national de préparation économique, chargé jusqu’en 1986 de coordonner la préparation économique du pays (SOU 2025)5. Son principe est simple : les autorités cartographient les chaînes d’approvisionnement afin d’identifier les entreprises dont les biens ou les services sont indispensables au fonctionnement du pays en temps de crise. Chacune fait alors l’objet d’un plan de préparation et, pour les plus stratégiques, d’un beredskapsavtal (« contrat de préparation »), qui précise à la fois les obligations de l’entreprise en cas de guerre et les garanties accordées par l’État, telles que le maintien des salariés clés, la protection contre certaines réquisitions ou des dérogations au rationnement des transports et des carburants.
À son apogée, durant la Guerre froide, le dispositif couvre près de 15 000 entreprises, bien au-delà du seul secteur de l’armement. Des groupes industriels comme Volvo ou Saab côtoient ainsi des opérateurs d’infrastructures essentielles, tels que les chemins de fer suédois ou la Bourse de Stockholm. Cette diversité illustre une conception large de la défense économique : il ne s’agit pas seulement d’assurer la production militaire, mais de garantir la continuité de l’ensemble des fonctions vitales de la société.
Le démantèlement et ses conséquences
Dans les années 1990, la Suède démantèle progressivement le système de préparation économique. Ce choix repose sur une nouvelle conception de la sécurité des approvisionnements : celle-ci ne doit plus être assurée par des stocks stratégiques et une planification étatique, mais par l’intégration au marché européen et le libre-échange. Cette évolution reflète une conviction largement partagée après la fin de la Guerre froide : la paix est désormais perçue comme durable et les chaînes d’approvisionnement internationales comme un facteur de stabilité plutôt que comme une source de vulnérabilité. L’ouverture de l’économie suédoise accompagne ce changement de doctrine. Ainsi, après sa candidature à la Communauté européenne en 1991, la Suède réforme son droit de la concurrence pour l’aligner sur les règles communautaires, rejoint l’Espace économique européen en 1994 puis adhère à l’Union européenne en 1995. Les plans de préparation sont progressivement abandonnés à la fin des années 1990, tandis que les principaux stocks stratégiques sont liquidés au début des années 2000.
Cette stratégie repose sur l’idée que l’interdépendance économique suffit désormais à garantir la continuité des approvisionnements. Les crises du XXIᵉ siècle en révèlent pourtant les limites. La pandémie de Covid-19 met en évidence la dépendance de la Suède aux chaînes d’approvisionnement mondiales, provoquant des pénuries de masques, de médicaments et de composants industriels. La guerre russo-ukrainienne confirme cette vulnérabilité en soulignant l’insuffisance des stocks de munitions et les difficultés à accroître rapidement les capacités de production de l’industrie de défense.
Le retour en question
Les crises récentes conduisent rapidement les autorités suédoises à reconsidérer ce choix. Dès décembre 2023, la Commission de défense (Försvarsberedningen), organe parlementaire chargé de définir les grandes orientations de la politique de défense, recommande dans son rapport Kraftsamling de rétablir un système inspiré des K‑företag (Ds 2023:34)6. Cette orientation est confirmée quelques mois plus tard dans Stärkt försvarsförmåga, Sverige som allierad, qui fixe un objectif d’autonomie d’au moins trois mois pour les activités essentielles à la défense, grâce à une combinaison de stocks détenus par l’État et les entreprises, complétée par des accords industriels et internationaux (Ds 2024:6, p. 38)7. Le débat ne porte donc plus sur l’opportunité de reconstruire une préparation économique, mais sur la manière de l’adapter à une économie profondément transformée par la mondialisation, la numérisation et l’internationalisation des chaînes de valeur.
En parallèle, le gouvernement charge une commission d’enquête sur la préparation économique du secteur privé (Utredningen om näringslivets försörjningsberedskap) de proposer une réforme du dispositif. Son rapport final, remis en juin 2025 et publié dans la collection officielle des enquêtes publiques (Statens offentliga utredningar, SOU), conclut toutefois qu’un retour au système historique est impossible. Plusieurs évolutions expliquent ce constat. Depuis la fin de la Guerre froide, les chaînes logistiques se sont mondialisées, le capital des entreprises s’est largement internationalisé et une grande partie du savoir-faire lié à la planification des entreprises pour la défense (företagsplanläggning) a disparu. À ces transformations économiques s’ajoute un cadre juridique profondément renouvelé. L’appartenance à l’Union européenne impose notamment le respect du principe de proportionnalité, qui exige que toute mesure soit strictement nécessaire à l’objectif poursuivi, ainsi que du principe de non-discrimination, qui interdit de privilégier une entreprise en fonction de sa nationalité au sein de l’Union européenne ou de l’Espace économique européen. Dans ces conditions, la préparation économique doit être repensée dans le cadre d’une économie ouverte et du droit européen.
Le nouveau modèle proposé : les F‑avtal
Plutôt que de restaurer le système des K‑företag, la commission d’enquête propose un nouvel instrument : les accords de sécurité d’approvisionnement (försörjningsberedskapsavtal), ou F‑avtal. Contrairement au dispositif historique, il ne s’agit plus d’attribuer à certaines entreprises un statut permanent d’entreprise stratégique. Des autorités sectorielles spécialement désignées (F‑avtalsmyndigheter) concluent, en fonction des besoins identifiés, des accords individualisés avec les entreprises concernées. Le modèle abandonne ainsi une logique de planification centralisée au profit d’une coopération contractuelle, plus souple et mieux adaptée à la diversité des acteurs économiques contemporains.
La commission estime toutefois que cette coopération ne peut reposer sur le seul volontariat. Les intérêts commerciaux des entreprises, notamment lorsqu’elles appartiennent à des groupes internationaux ou à des capitaux étrangers, peuvent entrer en tension avec les besoins de la défense et de la sécurité d’approvisionnement en période de crise. Elle recommande donc d’associer les F‑avtal à une possibilité de contrainte légale en dernier recours. À l’appui de cette recommandation, elle s’appuie sur l’expérience norvégienne, où la simple existence d’un pouvoir de réquisition a favorisé la conclusion d’accords volontaires sans qu’il soit nécessaire d’y recourir dans la pratique. La crédibilité de l’intervention de l’État apparaît ainsi comme l’une des conditions du succès de la coopération volontaire.
La Suède ne cherche pas à rétablir les K‑företag tels qu’ils existaient pendant la Guerre froide. Elle tente plutôt de reconstruire une coopération entre l’État et les entreprises adaptée à une économie mondialisée et au cadre juridique européen. Au-delà du cas suédois, cette évolution illustre un défi désormais commun à de nombreux États européens : comment renforcer la résilience économique face aux crises sans renoncer aux principes d’une économie ouverte ?

