Ni vivant, ni mort : des cerveaux humains isolés au service de la médecine
- L’entreprise Bexorg est devenue célèbre grâce à son ensemble de machines baptisées BrainEx, capables d'assurer la survie d'un cerveau soustrait à tout organisme.
- Ce dispositif promet des conditions incomparablement plus proches de la réalité pour l'essai des médicaments.
- Cette aventure prend sa source dans deux constats : les lacunes des modèles animaux pour tester des médicaments et la pression des gouvernements pour inciter à se détourner de l'expérimentation animale.
- Ce modèle de cerveau « isolé » s'impose déjà comme une alternative crédible aux organoïdes cérébraux cultivés à partir de cellules souches humaines.
- À long terme, Bexorg nourrit l'ambition de maintenir les cerveaux dans BrainEx jusqu'à deux semaines, contre 24h actuellement.
En restaurant certaines fonctions de cerveaux intacts prélevés sur des donneurs décédés, la start-up Bexorg espère forger un terrain d’expérimentation plus fidèle pour le développement de médicaments contre les maladies neurodégénératives.
Hier encore, ce cerveau habitait un être vivant. Quelques heures à peine après le décès de son propriétaire, il trône désormais au sein d’un bocal hermétique qui le maintien en sursis grâce à une constellation de tubes lui infusant des litres de substitut sanguin, chargés d’oxygène et de sels minéraux vitaux, tout en assurant l’évacuation de ses déchets métaboliques.
La quasi-totalité des fonctions essentielles de ce cerveau « isolé », sans corps, demeure intacte, quand bien même son activité électrique reste réduite sous l’emprise d’un puissant anesthésique. Cet organe erre ainsi entre deux mondes, aux confins incertains de la vie et de la mort. Tandis qu’il subit l’action de substances chimiques soigneusement dosées par les neuroscientifiques, des capteurs consignent ses réactions avec une précision minutieuse, recueillant des centaines de données sur l’état de ses cellules, de ses protéines et de sa physiologie dans son ensemble. Au terme de 24h maintenu dans cet état de limbes organiques, il sera finalement tranché en d’innombrables fragments pour une étude plus approfondie.
Ce cerveau est l’un des centaines de spécimens étudiés par la jeune entreprise de biotechnologie Bexorg – fondée il y a cinq ans à peine – devenue célèbre grâce à son ensemble de machines baptisées BrainEx, capables d’assurer la survie d’un cerveau soustrait à tout organisme. Cette plateforme technologique offre aux chercheurs un outil sans précédent pour concevoir de nouvelles thérapies ciblant des cerveaux ravagés par les maladies neurodégénératives – maladie de Parkinson, maladie d’Alzheimer, sclérose latérale amyotrophique. Sur ces organes désincarnés, Bexorg peut pratiquer des biopsies, mesurer le temps de résidence d’un médicament au sein des cellules, vérifier s’il atteint sa cible moléculaire, et déceler les prémices d’éventuels effets indésirables.
Un terrain d’expérimentation inédit
Ce dispositif promet des conditions incomparablement plus proches de la réalité pour l’essai des médicaments que ne le permettent les modèles animaux ou les cellules cultivées en boîte de Petri. Car ces cerveaux entiers portent en eux les empreintes indélébiles de décennies d’expositions environnementales, d’une histoire personnelle de traitements médicamenteux et d’une singularité génétique susceptible d’influer profondément sur la réponse aux molécules testées.
Les premiers résultats sont encourageants, attestant que les cerveaux ainsi conservés reproduisent fidèlement la réponse de cerveaux vivants à certaines thérapies. Pourtant, Bexorg a longtemps évolué dans l’ombre, consciente qu’il lui fallait rassurer l’opinion publique : que l’usage de ces cerveaux désincarnés ne franchisse aucune frontière éthique, et n’encoure aucun risque de recouvrer le moindre fragment de conscience.
Au-delà de l’essai médicamenteux, ces cerveaux pourraient dévoiler de nouveaux marqueurs de processus pathologiques – telle la neurodégénérescence propre à la maladie d’Alzheimer.
Avant que chaque cerveau ne soit confié à la machine BrainEx, des chirurgiens l’examinent avec minutie, puis suturent des embouts de plastique dans les vaisseaux qui l’alimentaient autrefois en sang, préparant ainsi l’organe à réagir aux molécules testées et à générer des données. Une fois raccordé aux machines, un poumon et un rein artificiels prennent en charge l’oxygénation et la filtration des fluides qui le parcourent.
Les neuroscientifiques avaient d’abord mis cette approche à l’épreuve en restaurant les fonctions de cerveaux de porcs plusieurs heures après leur mort dans un abattoir local. Leurs résultats, publiés en 2019 dans la revue Nature1, suscitèrent aussitôt une vague d’inquiétudes : ces cerveaux conservaient-ils des traces de conscience, ressentaient-ils de la douleur, gardaient-ils en mémoire quelques bribes de leur vie antérieure ? Pourtant, sous l’emprise d’un anesthésique puissant, leurs décharges électriques – condition sine qua non de toute forme de conscience – sont réduites à néant. Fort de cette première démonstration, Bexorg se procure désormais des cerveaux humains en partenariat avec des organismes chargés de collecter des organes destinés à la transplantation.
La perfusion cérébrale ex vivo, ou l’art de repousser les frontières du vivant
L’aventure Bexorg prend sa source dans un constat d’une simplicité désarmante : les lacunes manifestes des modèles animaux pour tester des médicaments destinés au cerveau humain. Rien ne garantit qu’une molécule franchissant aisément la barrière hémato-encéphalique d’une souris accomplira le même voyage chez l’être humain ; et une surdose toxique ou une sous-dose inefficace suffit à condamner une thérapie prometteuse avant même qu’elle ait eu l’occasion de faire ses preuves.
Un autre argument plaide en faveur de cette approche : la pression croissante exercée par de nombreux gouvernements – notamment européens – pour inciter chercheurs et industriels à se détourner de l’expérimentation animale au profit de modèles alternatifs. Un mouvement de fond dont rien ne laisse présager le déclin, bien au contraire.

L’entreprise a levé à ce jour 42 millions de dollars, auxquels s’ajoutent plusieurs subventions et partenariats noués avec des entreprises de biotechnologie et des universités. Au-delà de l’essai médicamenteux, ces cerveaux pourraient dévoiler de nouveaux marqueurs de processus pathologiques – telle la neurodégénérescence propre à la maladie d’Alzheimer – dont la valeur diagnostique et pronostique serait précieuse pour les cliniciens. Cette approche se prête tout particulièrement à l’étude des maladies neurodégénératives : d’une part, parce que celles-ci n’impliquent généralement pas d’activité électrique cérébrale ; d’autre part, parce que les cerveaux des donneurs sont souvent le siège de plusieurs de ces affections à la fois – un tableau clinique qui s’est révélé singulièrement difficile à reproduire en laboratoire.
Ce modèle de cerveau « isolé » s’impose déjà comme une alternative crédible aux organoïdes cérébraux cultivés à partir de cellules souches humaines, ou aux puces imitant la barrière hémato-encéphalique pour l’étude de la neurodégénérescence. Certains soulignent néanmoins que les cerveaux BrainEx ne constituent peut-être pas des répliques parfaites de cerveaux vivants : les systèmes de drainage des fluides cérébraux pourraient se comporter différemment au sein d’un organisme intact, tandis que l’inhibition des décharges neuronales par anesthésie est susceptible d’altérer le flux sanguin cérébral. Il faut ajouter à cela qu’en privant le cerveau de son activité électrique, les chercheurs perdent la capacité de prédire si une molécule testée risque de provoquer des crises épileptiques.
Vers un cerveau éternel
À mesure que Bexorg étend son périmètre, l’entreprise pourrait se tourner vers d’autres territoires pathologiques – troubles psychiatriques, certaines formes de cancer cérébral. À plus long terme, l’équipe nourrit l’ambition de maintenir les cerveaux dans BrainEx jusqu’à deux semaines, espérant ainsi engranger des données bien plus riches sur des processus de longue haleine, tels que la plasticité cérébrale en réponse aux traitements.
L’entreprise développe par ailleurs un modèle d’apprentissage automatique baptisé NeuroLens – véritable « cerveau virtuel » – entraîné sur les relevés physiologiques, les dossiers médicaux des donneurs, ainsi que les données protéiques et microscopiques issues des tissus cérébraux. Cet avatar numérique pourrait un jour permettre aux chercheurs de soumettre de nouvelles molécules à l’épreuve avant même d’avoir recours à un cerveau physique. Sous cette forme immatérielle et, d’une certaine façon, immortelle, les cerveaux que Bexorg a si soigneusement choyés après le décès de son propriétaire, continueront à vivre longtemps après que leur assistance vitale aura été retirée.

