Accueil / Chroniques / Afforestation : « les bénéfices sont surestimés »
Tree alley at spring
π Planète

Afforestation : « les bénéfices sont surestimés »

Julia Pongratz
Julia Pongratz
professeure en géographie physique au LMU
Stephen Woroniecki
Stephen Woroniecki
chercheur post-doctoral en sustainability science à l'université de Linköping

Début 2019, un article scien­ti­fique inti­tu­lé « The glo­bal tree res­to­ra­tion poten­tial » a été publié par Bas­tin et al.1 dans la pres­ti­gieuse revue Science, fai­sant immé­dia­te­ment des vagues dans le monde entier. Les auteurs y expliquent que la plan­ta­tion mas­sive d’arbres à tra­vers le monde pour­rait per­mettre d’atténuer le chan­ge­ment cli­ma­tique dans des pro­por­tions bien plus impor­tantes que ce que l’on ima­gi­nait jusqu’alors. Ils concluent que la plan­ta­tion de 0,9 mil­liard d’hec­tares d’arbres sup­plé­men­taires per­met­trait de sto­cker 205 mil­liards de tonnes de car­bone, affir­mant ain­si que la res­tau­ra­tion et la plan­ta­tion de forêts à l’é­chelle mon­diale est « la solu­tion la plus effi­cace à ce jour pour lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique ».

L’é­tude offrait donc une piste concrète et fiable pour réduire le CO2 atmo­sphé­rique, et cela lui a per­mis de deve­nir dès la fin de l’année le deuxième article sur le chan­ge­ment cli­ma­tique le plus cité dans la presse, avec près de 600 articles. Néan­moins, cette affir­ma­tion frap­pante a depuis pro­vo­qué une réac­tion viru­lente de la part des scien­ti­fiques, notam­ment cinq com­men­taires tech­niques2 indi­quant que l’é­tude sur­es­ti­mait consi­dé­ra­ble­ment le poten­tiel éco­lo­gique de la plan­ta­tion mas­sive d’arbres. Nous nous sommes entre­te­nus avec deux experts repré­sen­tant les pers­pec­tives des sciences natu­relles et sociales pour com­prendre les pro­blèmes posés par cette voie en termes éco­lo­giques, poli­tiques et scientifiques.

Il y a beau­coup à dire sur la contro­verse scien­ti­fique que l’ar­ticle de 2019 a sus­ci­tée. Pour­quoi ce sujet est-il tou­jours d’actualité, deux ans après ?

Julia Pon­gratz. Les cher­cheurs de l’é­tude ont uti­li­sé une grande quan­ti­té de mesures de pho­to-inter­pré­ta­tion et les ont com­bi­nées avec des infor­ma­tions sur le cli­mat et les sols pour cal­cu­ler le poten­tiel mon­dial de cou­ver­ture des arbres. Ces esti­ma­tions de haute réso­lu­tion de la cou­ver­ture arbo­rée poten­tielle sont indis­pen­sables dans des domaines tels que la recherche sur le cli­mat pour éva­luer la quan­ti­té de végé­ta­tion qui existe en l’ab­sence d’in­ter­ven­tion humaine. À cet égard, l’é­tude est une réus­site louable. Sur la base de cette nou­velle esti­ma­tion, les auteurs ont ensuite tiré des conclu­sions concer­nant la quan­ti­té de car­bone qui pour­rait être absor­bée si la cou­ver­ture arbo­rée était res­tau­rée par­tout [en dehors des terres culti­vées actuelles]. Par rap­port aux esti­ma­tions pré­cé­dentes, l’étude se situait dans la four­chette haute en termes de poten­tiel de réduc­tion du CO2. La plu­part des com­men­taires tech­niques sui­vants ont cri­ti­qué ce point, affir­mant que Bas­tin et ses coau­teurs ont for­te­ment sur­es­ti­mé les avan­tages envi­ron­ne­men­taux de la plan­ta­tion d’arbres.

Ste­phen Woro­nie­cki. La crainte des scien­ti­fiques est que nous sur­es­ti­mions consi­dé­ra­ble­ment la quan­ti­té de car­bone pou­vant être absor­bée par les éco­sys­tèmes ter­restres. Dans une telle situa­tion, l’économie mon­diale pour­rait conti­nuer à pro­duire des gaz à effet de serre, et se rendre compte trop tard que le puits de car­bone créé par les arbres est moins effi­cace que pré­su­mé – ou qu’il est lui-même vul­né­rable au chan­ge­ment cli­ma­tique. Mais mal­gré les aver­tis­se­ments, la plan­ta­tion d’arbres consti­tue un élé­ment cen­tral de nom­breuses pro­po­si­tions poli­tiques. Ain­si, et même si de nom­breux scien­ti­fiques ont reje­té l’ar­ticle ori­gi­nal, leurs conclu­sions ont eu un impact sur le débat public. Plan­ter des arbres ou les lais­ser repous­ser natu­rel­le­ment est un volet impor­tant de la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique, mais ce n’est pas une solu­tion miracle, et cela ne peut pas com­pen­ser les émis­sions pro­duites par les autres sec­teurs de l’économie.

Il semble éga­le­ment y avoir une cer­taine confu­sion quant à la ter­mi­no­lo­gie à employer, notam­ment entre le « reboi­se­ment » et le « boi­se­ment ». Pou­vez-vous nous expliquer ?

SW. Le boi­se­ment consiste à plan­ter des arbres là où ils n’ont jamais pous­sé aupa­ra­vant – ou du moins à une époque récente, signi­fi­ca­tive pour nous. Il s’a­git notam­ment de plan­ter des arbres dans des prai­ries ou d’autres types d’é­co­sys­tèmes qui, his­to­ri­que­ment, ont comp­té peu d’arbres. La refo­res­ta­tion consiste, au contraire, à replan­ter des arbres là où ils avaient déjà pous­sé. C’est le cas, par exemple, dans cer­taines par­ties du bas­sin ama­zo­nien, où la refo­res­ta­tion vise à réta­blir des forêts préexistantes.

JP. Les scien­ti­fiques craignent que le boi­se­ment n’en­dom­mage des éco­sys­tèmes essen­tiels à la bio­di­ver­si­té et au pié­geage du car­bone. Plan­ter des arbres sur des prai­ries ou drai­ner des tour­bières pour y ins­tal­ler des mas­sifs fores­tiers pour­rait avoir des consé­quences néga­tives sur le cli­mat, mais aus­si sur la faune et la flore locales. Les esti­ma­tions de Bas­tin et ses col­lègues incluent l’aménagement de tous les pâtu­rages, les prai­ries et les zones arbus­tives, ce qui néces­si­te­rait des chan­ge­ments mas­sifs dans notre ges­tion agri­cole et/ou nos régimes ali­men­taires actuels.

Il y a eu cinq com­men­taires tech­niques au total. Pou­vez-vous nous par­ler du contre­coup scientifique ?

JP. L’une des prin­ci­pales cri­tiques du manus­crit ori­gi­nal était qu’il lais­sait pen­ser que les éco­sys­tèmes exis­tants étaient tota­le­ment décar­bo­nés, ce qui est clai­re­ment une hypo­thèse erro­née ; même si les prai­ries ont peu de bio­masse, les stocks de car­bone des sols sont impor­tants. La sec­tion sur la métho­do­lo­gie a ain­si été modi­fiée a pos­te­rio­ri afin de cor­ri­ger les chiffres, qui sont très simi­laires aux ori­gi­naux mais tiennent désor­mais compte du car­bone pré­sent dans les éco­sys­tèmes actuels. C’est une façon de faire insa­tis­fai­sante pour le pro­ces­sus de publi­ca­tion scien­ti­fique : un chan­ge­ment métho­do­lo­gique aus­si impor­tant aurait dû don­ner lieu à une nou­velle vali­da­tion for­melle par les pairs, ce qui ne s’est pas pro­duit. Je pense que la confiance en la méthode scien­ti­fique a été mise à mal. En Alle­magne, l’un des plus grands jour­naux a consa­cré une page entière à cette nou­velle pana­cée contre le chan­ge­ment cli­ma­tique… avant de recon­naître, dès le len­de­main, que ces affir­ma­tions étaient for­te­ment cri­ti­quées par des cher­cheurs renom­més. Cela a lais­sé le public croire qu’il y avait un dif­fé­rend dans la com­mu­nau­té scien­ti­fique, alors que ça n’est pas vrai­ment le cas. L’af­fir­ma­tion selon laquelle la reforestation/le boi­se­ment est « notresolu­tion cli­ma­tique la plus effi­cace à ce jour » a ensuite été reti­rée de l’ar­ticle parce qu’elle n’est pas vraie ; de toute évi­dence, la prin­ci­pale solu­tion est de réduire nos émis­sions anthro­piques pro­ve­nant des com­bus­tibles fos­siles, des car­bo­nates ain­si que de l’u­ti­li­sa­tion des terres. Mais le mal est fait, et la per­cep­tion publique de ce champ de recherche a été altérée.

Y a‑t-il d’autres pré­oc­cu­pa­tions importantes ?

SW. Oui, il y a deux autres ques­tions à prendre en compte lorsque l’on plante des arbres pour régler le pro­blème du car­bone. L’une concerne la bio­di­ver­si­té : quels seront les effets de la plan­ta­tion d’arbres à grande échelle sur la faune et la flore ? Et l’autre est d’ordre social : com­ment ces pro­jets affec­te­ront-ils les per­sonnes qui vivent dans ces régions ? Le rap­port spé­cial du GIEC sur le chan­ge­ment cli­ma­tique et les terres émer­gées3 est une excel­lente res­source sur ces consé­quences néga­tives. Son ana­lyse de la refo­res­ta­tion montre éga­le­ment que les effets néga­tifs sur la sécu­ri­té ali­men­taire seront pro­ba­ble­ment moins pro­non­cés pour la refo­res­ta­tion que pour le boi­se­ment. Tout dépend du type d’arbres plan­tés, de leur empla­ce­ment et de leur capa­ci­té à répondre aux besoins locaux. Il existe de ter­ribles exemples de forêts pri­maires abat­tues dans le seul but de plan­ter des arbres et d’en reven­di­quer les béné­fices pour le climat.

Je suis éga­le­ment pré­oc­cu­pé par le fait que les pay­sages puissent être consi­dé­rés comme des espaces vides, atten­dant d’être rem­plis. Lorsque l’on car­to­gra­phie le poten­tiel de res­tau­ra­tion sans tenir compte des per­sonnes qui y vivent, on court le risque d’empiéter sur les droits des peuples, en par­ti­cu­lier dans les pays où la gou­ver­nance est médiocre et où les droits de l’Homme sont sys­té­ma­ti­que­ment négli­gés. Les chances que la res­tau­ra­tion ou le boi­se­ment contri­buent à des résul­tats posi­tifs en matière de déve­lop­pe­ment dans ces endroits sont beau­coup plus faibles.

JP. N’ou­blions pas non plus que lorsque nous par­lons de l’im­pact cli­ma­tique de la culture des arbres, il n’y a pas que le CO2 qui entre en ligne de compte. Nous devons éga­le­ment nous sou­cier des effets bio­géo­phy­siques, comme les chan­ge­ments dans les flux d’éner­gie et d’eau. Plan­ter une forêt peut faci­le­ment modi­fier les tem­pé­ra­tures locales de plu­sieurs degrés, selon la région. Nous sommes encore en train de com­prendre quelles forêts créent un effet de refroi­dis­se­ment, les­quelles peuvent entraî­ner un réchauf­fe­ment, s’il est pos­sible d’at­té­nuer les extrêmes de cha­leur ou les condi­tions de séche­resse. L’i­déal serait de créer des situa­tions « gagnant-gagnant » d’at­té­nua­tion et d’a­dap­ta­tion au chan­ge­ment cli­ma­tique lorsque la forêt plan­tée contre­ba­lance loca­le­ment l’ef­fet du réchauf­fe­ment planétaire.

Cer­tains pensent que le pro­blème réside en par­tie dans la ten­ta­tive de gérer la plan­ta­tion d’arbres à l’é­chelle mon­diale. La ges­tion locale est-elle une meilleure solution ?

SW. Au sein de la com­mu­nau­té des cher­cheurs, il existe un débat entre les tenants d’une approche com­mu­nau­taire et ceux qui pri­vi­lé­gient les pro­jets à plus grande échelle, axés sur des objec­tifs glo­baux et dans les­quels la com­mu­nau­té peut être une dimen­sion secon­daire. Trou­ver un équi­libre entre les deux est la rai­son pour laquelle cer­taines orga­ni­sa­tions – comme l’UICN et l’I­ni­tia­tive pour des solu­tions basées sur la nature de l’U­ni­ver­si­té d’Ox­ford – ont éta­bli des garde-fous dans leurs pro­jets de plan­ta­tion à grande échelle. Impli­quer les popu­la­tions locales dès le début, écou­ter leurs his­toires et leurs prio­ri­tés peut vous mener bien plus loin que de débar­quer et de clô­tu­rer une nou­velle plantation. 

JP. Toutes les méthodes ter­restres d’é­li­mi­na­tion du dioxyde de car­bone sont mises en œuvre loca­le­ment. C’est une très bonne chose de créer une nou­velle cou­ver­ture fores­tière absor­bant le CO2, mais si elle est rasée cinq ans plus tard parce que les agri­cul­teurs locaux n’ont pas d’autre choix que de s’ins­tal­ler sur ces terres, on n’a pas beau­coup avan­cé. Pour éva­luer l’ac­cep­ta­bi­li­té sociale de mesures telles que le boi­se­ment, il est impor­tant de faire inter­ve­nir direc­te­ment les par­ties pre­nantes sur le ter­rain. Nous évo­luons donc désor­mais vers une approche inter­dis­ci­pli­naire, dans laquelle les spé­cia­listes des sciences natu­relles et les éco­no­mistes, qui se sont tou­jours inté­res­sés aux inter­ac­tions entre les forêts et le chan­ge­ment cli­ma­tique, col­la­borent acti­ve­ment avec les sciences sociales et humaines.

Propos recueillis par Denise Young
1https://​science​.scien​ce​mag​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​3​6​5​/​6​4​4​8​/​7​6​.​a​b​s​tract
2https://​www​.ipcc​.ch/​s​r​c​c​l​/​c​h​a​p​t​e​r​/​s​u​m​m​a​r​y​-​f​o​r​-​p​o​l​i​c​y​m​a​kers/
3https://​science​.scien​ce​mag​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​3​6​6​/​6​4​6​3​/​e​a​a​y8108

Auteurs

Julia Pongratz

Julia Pongratz

professeure en géographie physique au LMU

Julia Pongratz a étudié la géographie à Munich et à l'université du Maryland, puis a étudié le changement d'affectation des sols en tant que facteur climatique tout au long du dernier millénaire au cours de son doctorat à l'université de Hambourg, qui a remporté plusieurs prix. Après un post-doc au département d'écologie mondiale de la Carnegie Institution à Stanford, où elle s'est penchée sur la sécurité alimentaire et la géo-ingénierie, Julia Pongratz a créé un groupe de recherche junior à l'Institut Max Planck de météorologie sur "la gestion des forêts dans le système terrestre". Elle cherche maintenant à relier les disciplines autour des interactions entre les humains et les écosystèmes, y compris les thèmes de l'élimination du dioxyde de carbone et de la multifonctionnalité des terres sur la voie de la neutralité climatique.

Stephen Woroniecki

Stephen Woroniecki

chercheur post-doctoral en sustainability science à l'université de Linköping

Stephen Woroniecki est un chercheur travaillant avec l'Institut des solutions basées sur la nature de l'université d'Oxford. Il réunit les dimensions sociales et naturelles de défis tels que le changement climatique, la perte de biodiversité et l'inégalité. Ses recherches portent sur le potentiel des "solutions fondées sur la nature" pour relever ces défis, et il s'efforce de faire en sorte que les communautés aient leur mot à dire et leurs droits dans les décisions environnementales qui les concernent. Il a une formation en écologie, en conservation et en résilience - ayant étudié à Édimbourg, Stockholm et Lund - mais il utilise de plus en plus les sciences sociales et humaines pour poser des questions sur le pouvoir social et l'expérience subjective des gens en matière de changement et de réponse environnementale. Il a mené des recherches en Amérique latine, en Europe, en Afrique, en Asie du Sud et dans le Pacifique.

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don à Polytechnique Insights