Accueil / Chroniques / Les virus se mêlent-ils à notre génome ?
37,6
π Santé et biotech

Les virus se mêlent-ils à notre génome ?

Clément Gilbert
Clément Gilbert
chargé de recherche CNRS en génétique à l’Université Paris-Saclay
En bref
  • Le transfert génétique horizontal représente le phénomène par lequel du matériel génétique se transmet d’un organisme extérieur à un autre, sans que ce dernier en soit un descendant.
  • Ces transferts entraînent une forte similitude de séquence entre deux espèces qui sont trop distantes, dans l’arbre de la vie, pour que la similarité puisse s’expliquer par l’héritage d’un ancêtre commun.
  • En étudiant les génomes de 200 espèces d’insectes et 300 génomes de vertébrés, les chercheurs ont révélé plus de 2 000 transferts horizontaux d’éléments transposables entre insectes et plus de 900 entre vertébrés.
  • Les virus sont de petits organismes connus pour transporter du matériel génétique. Ils pourraient donc être les potentiels vecteurs des transferts horizontaux.
  • Si leur hypothèse est confirmée, ils auront mis au jour un mécanisme important de l’évolution des espèces.

Des tra­vaux très éton­nants sug­gèrent que les virus pour­raient avoir joué un rôle majeur dans l’évolution. Pas seule­ment en obli­geant leur hôte à se trans­for­mer pour s’en pré­mu­nir, mais en agis­sant direc­te­ment sur la séquence des génomes. Une his­toire de géné­tique horizontale.

Dans le monde vivant, le par­tage de maté­riel géné­tique ne se fait pas tou­jours de parents à enfants… Les géné­ti­ciens appellent ain­si « trans­ferts hori­zon­taux » tout autre méca­nisme de trans­mis­sion d’ADN que la repro­duc­tion1. C’est un phé­no­mène bien connu chez les bac­té­ries ou les archées — les micro-orga­nismes pro­ca­ryotes2. Il explique notam­ment l’acquisition de résis­tance aux anti­bio­tiques qui pose tant de pro­blèmes en san­té publique. Les bac­té­ries s’échangent des gènes, via de petits mor­ceaux d’ADN cir­cu­laires appe­lés plas­mides, ce qui leur per­met de s’adapter rapi­de­ment à de nou­velles condi­tions envi­ron­ne­men­tales, comme la pré­sence d’une molé­cule anti­bio­tique. Mais les orga­nismes plu­ri­cel­lu­laires, même très com­plexes comme les ver­té­brés, peuvent-ils aus­si s’échanger des gènes par trans­fert hori­zon­tal ? C’est la ques­tion que j’explore…

Chez les euca­ryotes3, des études com­pa­rant le génome de dif­fé­rentes espèces ont mon­tré que le phé­no­mène était rare, mais pas impos­sible. Les trans­ferts hori­zon­taux sont faciles à retrou­ver, car ils entraînent une forte simi­li­tude de séquence entre deux espèces qui sont très éloi­gnées dans l’arbre de la vie. Celles-ci sont trop dis­tantes, en termes d’évolution, pour que la simi­la­ri­té de séquence puisse s’expliquer par l’héritage d’un ancêtre com­mun au tra­vers des générations.

Un grand nombre de cas décrits concernent des insectes, il s’agit sou­vent de maté­riel géné­tique pro­ve­nant de bac­té­ries. Par exemple, des coléo­ptères pos­sèdent un gène issu de bac­té­ries qui les aide à digé­rer la paroi pep­ti­dique des plantes. D’autres séquences faci­litent la dégra­da­tion de com­po­sés toxiques émis par les plantes pour se pro­té­ger. L’aleurode du tabac, une petite mouche blanche capable de rava­ger les cultures, a ain­si acquis par trans­fert hori­zon­tal une enzyme qui lui per­met de se pro­té­ger des phé­nols toxiques émis par les plantes, comme l’ont récem­ment démon­tré des col­lègues chi­nois et suisses4. Cette fois, ce n’est pas une bac­té­rie qui aurait livré sa solu­tion géné­tique, mais une plante… Il s’agirait d’un trans­fert entre deux orga­nismes euca­ryotes, ce qui sou­lève la ques­tion du méca­nisme sous-jacent.

Un phénomène rarissime remarquable

Intri­gant aus­si, le phé­no­mène a été docu­men­té entre deux ver­té­brés. Le hareng de l’Atlantique et deux espèces d’éperlans par­tagent ain­si une pro­téine anti­gel acquise par trans­fert hori­zon­tal5. Un exemple unique entre ver­té­brés dans la lit­té­ra­ture. Mais si l’on ne consi­dère pas seule­ment les gènes, mais toutes les séquences du génome, le phé­no­mène ne semble pas si rare.

Pour opé­rer un trans­fert hori­zon­tal de maté­riel géné­tique entre deux espèces de ver­té­brés, en théo­rie, il faut réunir plu­sieurs condi­tions : une séquence mobile dans l’espèce don­neuse, un vec­teur pour la trans­por­ter et la pos­si­bi­li­té de s’insérer dura­ble­ment dans le génome de l’espèce rece­veuse, c’est-à-dire dans sa lignée ger­mi­nale afin qu’elle soit trans­mise aux des­cen­dants de l’individu receveur.

Consi­dé­rons les deux pre­miers points, les pro­blèmes de séquences don­neuses et de vec­teur. Au côté des gènes, il existe dans les génomes des séquences mobiles ou ayant été mobiles. Elles com­posent d’ailleurs une très grande par­tie des séquences des génomes ver­té­brés, plus de 50 % du génome humain dérive de telles séquences, ce sont les élé­ments trans­po­sables. Il s’agit d’ADN non codant, capable de se mou­voir et de se mul­ti­plier dans le génome. La plu­part sont désor­mais inac­tifs, c’est-à-dire inca­pables de se dépla­cer, mais leurs pro­prié­tés en font des can­di­dats de choix pour par­ti­ci­per aux trans­ferts horizontaux. 

En étu­diant les génomes de 200 espèces d’insectes et 300 génomes de ver­té­brés, nous avons ain­si révé­lé plus de 2 000 trans­ferts hori­zon­taux d’éléments trans­po­sables entre insectes et plus de 900 entre ver­té­brés67. Pour ces der­niers, la plu­part des trans­ferts hori­zon­taux concernent des pois­sons, ce qui sug­gère que cer­tains aspects de leur mode de vie, comme la niche aqua­tique ou la fer­ti­li­sa­tion exté­rieure des œufs, pour­raient être plus favo­rables au phénomène.

Sur la piste virale

Par ailleurs, de petits orga­nismes sont connus pour trans­por­ter du maté­riel géné­tique. Ce sont les virus. Nous avons donc ima­gi­né qu’ils pour­raient être les poten­tiels vec­teurs des trans­ferts hori­zon­taux. L’analyse de 11 virus dif­fé­rents infec­tant des cel­lules en culture ou des ani­maux de labo­ra­toire montre que cer­tains sont capables de récu­pé­rer des élé­ments trans­po­sables de leur hôte8. Tous n’en étaient pas capables. Les virus spé­cia­listes des infec­tions chez les humains et les ron­geurs n’ont pré­sen­té aucune séquence d’éléments trans­po­sables appar­te­nant au génome humain ou de rats. En revanche, ceux des mouches et des papillons captent ces séquences : entre 0,1 et 26 % des par­ti­cules virales ana­ly­sées (en moyenne 5 %) pré­sen­taient des élé­ments trans­po­sables de leur hôte.

Mais la démons­tra­tion n’est pas com­plète. Pour fina­li­ser le trans­fert hori­zon­tal, encore faut-il que ces virus puissent don­ner l’élément trans­po­sable acquis chez l’hôte à un autre hôte rece­veur. Nous sommes en train d’évaluer cette ques­tion chez une espèce de papillon. Nous espé­rons ain­si pou­voir obser­ver com­ment les élé­ments trans­po­sables évo­luent en sau­tant d’une espèce à l’autre.

Si notre hypo­thèse est confir­mée, nous aurons mis au jour un méca­nisme impor­tant de l’évolution des espèces. En per­met­tant la trans­mis­sion de maté­riel géné­tique en dehors de la repro­duc­tion, les virus ne seraient pas seule­ment des acteurs néfastes du vivant. Ils auraient par­ti­ci­pé à la diver­si­té des génomes. C’est ain­si tout un volet de l’évolution géné­tique que nous explorons.

Propos recueillis par Agnès Vernet

1R. Acuña et al., PNAS 2012 109 (11) 4197–4202 ; DOI : 10.1073/pnas.1121190109
2Orga­nisme uni­cel­lu­laire dont l’ADN est libre dans la cel­lule
3Les orga­nismes dont l’ADN est enfer­mé dans un noyau et qui peuvent être plu­ri­cel­lu­laires
4J. Xia et al., Cell 2021, 7, P1693-1705.e17. DOI : 10.1016/j.cell.2021.02.014
5LA Gra­ham, PL Davies, Trends in Gene­tics 2021, 6, P501-503, June 01, 2021. DOI : 10.1016/j.tig.2021.02.006
6J. Pec­coud et al., PNAS 2017, 114 (18) 4721–4726 DOI:10.1073/pnas.1621178114
7HH Zhang et al., Nat. Com­mun. 2020, 11, 1362. DOI : 10.1038/s41467-020–15149‑4
8V. Loi­seau et al., Mol Biol Evol 2021, 38, 3512–3530. DOI :. 10.1093/molbev/msab198

Auteurs

Clément Gilbert

Clément Gilbert

chargé de recherche CNRS en génétique à l’Université Paris-Saclay

Clément Gilbert est chargé de recherche CNRS au laboratoire Evolution, Génomes, Comportement, Ecologie(UMR 9191 CNRS/Université Paris-Saclay). Ses recherches portent sur les transferts horizontaux de matériel génétique entre espèces. Il cherche à quantifier ces transferts par des approches de génomique comparative, et à caractériser les facteurs biotiques et abiotiques ayant une influence sur leur distribution dans la phylogénie des eucaryotes. Ses travaux visent également à élucider les mécanismes moléculaires impliqués dans les transferts horizontaux, en étudiant notamment le rôle de vecteur que pourraient jouer certains virus dans ces transferts.

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don