Quand le vivant devient industrie : le jackpot ou le chaos ?
- La biologie de synthèse permet aujourd’hui de transformer notre alimentation, notamment en créant des alternatives aux protéines animales.
- Cette discipline combine des connaissances biologiques et en ingénierie, transformant notre rapport à la santé, à l’environnement, à l’énergie ou encore aux matériaux.
- La lecture et l’écriture d’ADN, la modélisation mathématique ou l’IA permettent de programmer le vivant, entre normalisation, modularité et découplage.
- Impossible Foods utilise des levures modifiées par la biologie de synthèse pour produire de l’hème (qui donne goût et couleur à la viande), afin de réduire l’empreinte carbone liée à l’élevage.
- La centralisation des données numériques s’applique aussi à la biologie de synthèse, où des plateformes comme Twist Bioscience jouent un rôle clé dans la synthèse d’ADN.
L’essor des alternatives aux protéines animales, la multiplication des start-ups qui exploitent la fermentation de précision1 pour produire des ingrédients identiques à ceux d’origine animale et la croissance des projets de bioraffineries locales témoignent d’un mouvement de transformation tangible dans les filières biotechnologiques.
Les ressources consacrées à l’innovation dans la fermentation et la bio-préservation ont augmenté en 2024, avec des appels à projets et des investissements publics-privés qui mettent l’accent sur des procédés industriels plus efficaces et durables2. Parallèlement, des revues spécialisées observent que les techniques de fermentation dites « de précision » sont en train de révolutionner la production d’ingrédients alimentaires et de se positionner comme un vecteur d’innovation capable de transformer le secteur agroalimentaire dans les années à venir3.
Apparue au début des années 2000, la biologie de synthèse désigne une ingénierie rationnelle des systèmes biologiques qui va au-delà de l’optimisation incrémentale des biotechnologies classiques. Elle s’appuie sur des principes d’ingénierie, de normalisation, de modularité et de séparation des phases de conception et de fabrication, rendus possibles par des avancées telles que le séquençage massif de l’ADN, sa synthèse automatisée, la modélisation numérique, l’intelligence artificielle et la robotisation des laboratoires.
L’objectif est de construire des organismes ou des modules biologiques qui remplissent des fonctions déterminées de manière prévisible, ouvrant la voie à de nouvelles matières premières issues de la biomasse, à des unités de production basées sur des bioréacteurs et à des chaînes de valeur réorganisées autour du vivant plutôt que des ressources fossiles4.

François Kepes s’inscrit depuis plus de vingt ans au cœur de ces transformations. Biologiste cellulaire et biotechnologue, membre de l’Académie des technologies et de l’Académie d’agriculture de France, il a contribué à structurer le champ de la biologie des systèmes et de synthèse en France et en Europe. Ses travaux portent notamment sur la modélisation des systèmes biologiques complexes et sur l’ingénierie du vivant. Il a notamment publié en 2011 l’ouvrage La Biologie de synthèse plus forte que la nature ?, dans lequel il analyse les fondements scientifiques, les ambitions technologiques et les implications industrielles de cette discipline. Il a également signé plusieurs travaux sur les dimensions scientifiques et économiques de l’ingénierie du vivant5, élucidant les conditions de son déploiement à grande échelle.

#1 La biologie de synthèse constitue une rupture productive car elle repose sur des principes d’ingénierie permettant de programmer le vivant, au-delà d’une simple optimisation incrémentale des biotechnologies existantes : Vrai
La biologie de synthèse est l’ingénierie rationnelle de la biologie. L’ambition de ce domaine, qui a émergé en 2004, est de concevoir rationnellement et de construire de manière standardisée de nouveaux systèmes inspirés par la biologie ou fondés sur ses composants. Construire un système biologique qui fonctionne comme prévu est une manière de s’assurer que l’on a compris les phénomènes sous-jacents. En ce sens, la biologie de synthèse permet de faire progresser les connaissances sur le monde vivant. Cependant l’ingénierie y tient une place dominante et touche à la santé, l’environnement, l’énergie et les matériaux.
Un spectre aussi large d’applications nous indique que la biologie de synthèse ne consiste pas en une collection limitée de solutions industrielles, mais plutôt en un ample socle méthodologique et scientifique. Ce socle s’appuie sur des principes d’ingénierie qui permettent de « programmer » le vivant : normalisation, modularité ou découplage entre conception et fabrication. La logique conventionnelle d’optimisation incrémentale cède le pas à la conception rationnelle. Les moteurs de cette rupture dans les technologies du vivant sont le passage à grande échelle de la lecture et l’écriture d’ADN, la modélisation mathématique et la simulation numérique, l’intelligence artificielle, et la robotisation des laboratoires de biologie. Comme pour les révolutions industrielles du passé, au-delà du gain de productivité, on observe un changement de paradigme : de nouvelles matières premières (biomasse), de nouvelles usines (bioréacteurs), et de nouvelles chaînes de valeur.
L’effet de rupture productive découle des trois points mis en exergue ci-dessus : généricité, programmabilité du vivant et changement de paradigme.
Que signifie concrètement « programmer le vivant » ?
La biologie de synthèse applique au vivant des principes inspirés de l’ingénierie industrielle :
- Standardisation des briques biologiques ;
- Modularité des fonctions génétiques ;
- Séparation entre conception numérique et fabrication biologique.
Concrètement, un organisme devient une plateforme productive conçue par modélisation informatique, dont l’ADN est synthétisé puis assemblé en laboratoire robotisé. Ce modèle rapproche la production biologique d’un cycle de type « design – build – test – learn 6 », similaire aux processus industriels numériques.
L’innovation ne porte plus uniquement sur la matière première, mais sur la capacité à concevoir des architectures biologiques optimisées avant leur mise en production.
#2 La capacité à programmer des organismes vivants tend à déplacer la création de valeur vers la phase de conception des souches productrices, en amont des chaînes de transformation : Vrai
La programmation du vivant déplace la création de valeur vers l’amont dans les chaînes de valeur : la conception des organismes producteurs devient le nœud de la compétitivité, plus que la transformation des matières. Par exemple dans l’agroalimentaire, des entreprises comme Impossible Foods utilisent des levures modifiées en appliquant les principes de la biologie de synthèse pour produire de l’hème (molécule donnant couleur et goût à la viande). Cela réduit fortement l’empreinte environnementale liée à l’élevage d’animaux.
Ce déplacement du point de création de valeur s’accompagne d’une verticalisation.
Pour capter une grande part de la valeur, les compagnies doivent maîtriser la conception des souches productrices, la fermentation à l’échelle industrielle et la mise sur le marché. C’est pourquoi les géants de la chimie et de l’énergie investissent massivement dans ces technologies pour ne pas être déclassés. Néanmoins, cette transition autorise aussi les initiatives locales, centrées par exemple autour de bioraffineries locales utilisant des micro-organismes pour valoriser des déchets produits dans une région donnée.
Quels mécanismes économiques structurent la biologie de synthèse ?
La biologie de synthèse modifie la formation de la valeur selon trois dynamiques :
Déplacement vers l’amont : La conception des souches productrices devient le principal levier de compétitivité. L’avantage comparatif se situe dans le design biologique, les algorithmes, la modélisation et la propriété intellectuelle, davantage que dans la transformation physique des matières premières.
Effets de plateforme : Certaines entreprises structurent des écosystèmes technologiques centralisant données génétiques, capacités de synthèse d’ADN et infrastructures robotisées. Ces plateformes peuvent générer des économies d’échelle comparables à celles observées dans le numérique, sans toutefois s’affranchir des contraintes matérielles.
Hybridation industrielle : Contrairement aux industries purement numériques, la production biologique reste ancrée dans des infrastructures physiques lourdes. La chaîne de valeur combine donc actifs immatériels stratégiques et capacités industrielles territorialisées, créant des modèles hybrides entre concentration globale et ancrage local.
Cette combinaison distingue l’économie du vivant des précédentes vagues technologiques et explique les enjeux de souveraineté industrielle évoqués plus loin.
#3 Le modèle économique de la biologie de synthèse reproduit intégralement la concentration de valeur observée dans le numérique, indépendamment des contraintes matérielles : Faux
Malgré leur relative jeunesse, certaines plateformes de biologie de synthèse rappellent les géants du numérique. En effet, elles centralisent des données et des équipements impressionnants. Par exemple, Twist Bioscience a rapidement acquis un rôle clé d’ordre mondial dans le domaine de la synthèse d’ADN.
Avec un modèle d’affaires très différent, Ginkgo Bioworks propose une « usine à cellules » où, sans infrastructure propre, ses clients peuvent concevoir et fabriquer des souches de micro-organismes sur mesure. Cette concentration dans de grandes plateformes s’explique par les coûts élevés de R&D et la nécessité d’accéder à des bases de données en croissance rapide.
Toutefois, à la différence des processus calculatoires, ceux de la biologie de synthèse dépendent massivement de la matière. En effet, la production de biomolécules nécessite de la logistique, de la surface, des fermenteurs et des sources de carbone typiquement issues de la biomasse. Cela permet des modèles hybrides, où des plateformes globales coexistent avec des acteurs locaux spécialisés dans la production ou l’adaptation à des marchés de niche.
#4 L’Europe dispose aujourd’hui d’une maîtrise pleinement assurée des actifs stratégiques matériels et immatériels liés à l’industrialisation du vivant : Incertain
L’industrialisation du vivant déplace l’enjeu de souveraineté vers deux types d’actifs, matériels (par exemple, plateformes robotisées et énormes bioréacteurs, collections de souches et bio-banques) et immatériels (séquences génétiques brevetées, bases de données biologiques, algorithmes de conception). La gouvernance des actifs immatériels lève des enjeux de propriété intellectuelle, de sécurité et de partage. Celle des actifs matériels lève des enjeux industriels du même niveau que ceux des batteries. La valeur sera captée là où est la capacité de production, ce qui n’est pas nécessairement là où se trouve la recherche de qualité.
Deux catégories d’actifs structurent la nouvelle économie du vivant :
Actifs matériels :
- Plateformes robotisées ;
- Bioréacteurs industriels ;
- Biobanques et collections de souches ;
- Infrastructures de fermentation à grande échelle.
Actifs immatériels :
- Séquences génétiques brevetées ;
- Bases de données biologiques ;
- Algorithmes de conception ;
- Modèles de simulation.
La capture de valeur dépend de la maîtrise combinée de ces deux dimensions. La recherche seule ne suffit pas si les capacités industrielles sont localisées ailleurs.

#5 Les promesses environnementales de la biologie de synthèse sont d’ores et déjà économiquement garanties à grande échelle : Faux
Sur le plan scientifique, les démonstrateurs convainquent généralement de la pertinence et de la faisabilité de leurs objectifs, qu’il s’agisse par exemple de la valorisation de déchets agricoles, de la fixation de dioxyde de carbone ou de la production de molécules biosourcées. Sur le plan économique, il convient de prendre en compte l’ensemble du cycle de vie des procédés. Les paramètres critiques sont la consommation d’énergie, la disponibilité fiable de biomasse, les rendements en produit final et la stabilité génétique des souches productrices.
L’empreinte environnementale de la biologie de synthèse en tant que telle n’a pas fait l’objet d’études approfondies, même s’il est généralement admis que ses déchets sont compostables et que l’eau consommée est retrouvée en fin de cycle. À ces verrous technologiques, s’ajoutent des problématiques externes comme la réglementation, l’acceptabilité sociale ou les prix du carbone et de l’énergie.

