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Les ordinateurs quantiques : comment ça marche ?

Landry Bretheau
Landry Bretheau
professeur en physique quantique à l'École polytechnique au sein du Laboratoire de Physique de la Matière Condensée (PMC*)

Cet article a été publié en exclu­si­vi­té dans notre maga­zine Le 3,14 sur le quan­tique.
Décou­vrez-le ici.

Les uni­ver­si­tés et labo­ra­toires du monde entier ain­si que les grandes entre­prises les plus puis­santes, comme Google, IBM, Intel et Micro­soft, sont en train d’étudier et de déve­lop­per les ordi­na­teurs quan­tiques à un rythme effré­né. Les enjeux sont impor­tants. Mais en quoi consiste exac­te­ment cette technologie ?

Un ordi­na­teur quan­tique n’est pas vrai­ment un ‘ordi­na­teur’ en tant que tel, mais plu­tôt un super­cal­cu­la­teur, capable d’exé­cu­ter cer­tains algo­rithmes puis­sants beau­coup plus rapi­de­ment qu’un pro­ces­seur ordi­naire. Et ce en uti­li­sant les prin­cipes de la méca­nique quan­tique, qui dictent le com­por­te­ment des par­ti­cules élé­men­taires comme les pho­tons, les élec­trons et les atomes, mais aus­si celui de sys­tèmes plus gros comme les cir­cuits supraconducteurs.

De tels sys­tèmes per­mettent d’implémenter des bits quan­tiques (‘qubits’), des sys­tèmes quan­tiques à deux états, qui repré­sentent la brique com­pu­ta­tion­nelle de base en infor­ma­tion quantique.

Contrai­re­ment aux ordi­na­teurs clas­siques, qui codent les infor­ma­tions de façon binaire, les qubits ne sont pas limi­tés à ‘0’ et ‘1’ mais peuvent être dans n’im­porte quelle com­bi­nai­son (ou ‘super­po­si­tion’) des deux. Cette démul­ti­pli­ca­tion, asso­ciée au fait que N qubits peuvent éga­le­ment être com­bi­nés ou ‘intri­qués’ pour repré­sen­ter 2N états simul­ta­né­ment, per­met ain­si de réa­li­ser des cal­culs en paral­lèle, ain­si ouvrant un immense champ de pos­si­bi­li­tés. Un ordi­na­teur quan­tique pour­rait donc, en prin­cipe, sur­pas­ser un ordi­na­teur clas­sique pour cer­taines tâches impor­tantes, comme le tri de grandes listes non triées ou la décom­po­si­tion de grands nombres en fac­teurs pre­miers. Cette der­nière consti­tue la base de la plu­part des algo­rithmes de cryp­tage en usage à l’heure actuelle – notam­ment pour les opé­ra­tions bancaires.

Les ordi­na­teurs quan­tiques actuels res­semblent à des grosses boîtes de conserve sus­pen­dues au pla­fond, refroi­dies proche du zéro abso­lu, aux­quelles pendent des cen­taines de câbles.

Les ordi­na­teurs quan­tiques ne res­semblent pas non plus à leurs homo­logues clas­siques. Les modèles actuels res­semblent plu­tôt à des grosses boîtes de conserve sus­pen­dues au pla­fond, refroi­dies proche du zéro abso­lu (-273.14 °C), aux­quelles pendent des cen­taines de câbles.

Un fléau pour un ordinateur quantique : la décohérence 

Qui­conque sou­hai­tant construire un ordi­na­teur quan­tique aujourd’­hui doit d’abord sur­mon­ter un gros pro­blème : le fait que les qubits sont extrê­me­ment fra­giles et dif­fi­ciles à sta­bi­li­ser. Toute inter­ac­tion avec le ‘bruit’ externe de leur envi­ron­ne­ment peut les faire s’ef­fon­drer comme un souf­flé et les faire perdre leur nature quan­tique dans un pro­ces­sus des­truc­teur connu sous le nom de déco­hé­rence. Si cela se pro­duit avant la fin de l’exé­cu­tion d’un algo­rithme, le résul­tat est un désordre confus (et non pas un résul­tat d’un cal­cul) car toute infor­ma­tion sto­ckée dans le qubit est per­due (ima­gi­nez un ordi­na­teur qui doit redé­mar­rer toutes les secondes). Et la dif­fi­cul­té à main­te­nir leur cohé­rence aug­mente à mesure que le nombre de qubits croît.  Si bien que même les pro­ces­seurs quan­tiques les plus avan­cés de nos jours peinent à dépas­ser les 60 qubits phy­siques. Or un dis­po­si­tif réel néces­si­te­rait plu­sieurs mil­liers de qubits…

En rai­son de ce pro­blème, un ordi­na­teur quan­tique doit être bien iso­lé du monde exté­rieur, ce qui néces­site des condi­tions très pré­cises : des sys­tèmes simples et très froids, à l’écart de toute nui­sance. Ce confi­ne­ment crée cepen­dant une situa­tion para­doxale, car plus l’ordinateur est iso­lé, plus il est dif­fi­cile pour nous de com­mu­ni­quer avec lui (pour que l’on accède aux résul­tats de ses cal­culs) et de contrô­ler ce qu’il fait.

Comment combattre la décohérence ? Isoler, isoler, isoler 

Ces der­nières années, des qubits ont été fabri­qués à par­tir d’un cer­tain nombre de sys­tèmes iso­lés qui res­tent cohé­rents le temps d’exécuter des algo­rithmes. Il s’a­git notam­ment d’ions (des atomes aux­quels on ôte ou ajoute un élec­tron) pié­gés, d’atomes de ‘Ryd­berg’ ultra-froids, et de pho­tons (par­ti­cules de lumière). 

Un ordi­na­teur repo­sant sur les pièges à ions stocke les infor­ma­tions dans les niveaux d’énergie d’ions indi­vi­duels. C’est ain­si que sont for­més les qubits dans ce sys­tème. Les infor­ma­tions sont par­ta­gées entre ces qubits, puis des impul­sions laser mani­pulent leurs états et créent une intri­ca­tion entre eux. Cette tech­no­lo­gie est assez avan­cée et les cher­cheurs ont récem­ment réus­si à créer un état tota­le­ment intri­qué de ‘24-qubits-GHZ’ (GHZ pour ‘Green­ber­ger-Horne-Zei­lin­ger’) en uti­li­sant des ions de cal­cium1.  

D’autres sys­tèmes sont basés sur des maté­riaux solides que l’on pour­rait inté­grer aux dis­po­si­tifs élec­tro­niques tra­di­tion­nels. Ces struc­tures, qui ont la taille d’un micron, sont petites à l’é­chelle du quo­ti­dien, mais grandes par rap­port aux atomes et peuvent se com­por­ter comme des par­ti­cules quan­tiques, tels des élec­trons ou des atomes. Dans cette famille ‘d‘objets quan­tiques arti­fi­ciels’ on peut citer les ‘points quan­tiques’ (minus­cules mor­ceaux de semi-conduc­teurs), les cir­cuits supra­con­duc­teurs, et les dia­mants conte­nant un type par­ti­cu­lier de défauts appe­lés ‘lacunes d’a­zote’. Un ordi­na­teur quan­tique basé sur des qubits supra­con­duc­teurs, par exemple, est refroi­di à des tem­pé­ra­tures de l’ordre du mil­li­kel­vin (ce qui est plus froid que l’es­pace inter­stel­laire) et est contrô­lé à l’aide de micro-ondes2

Les cher­cheurs tentent éga­le­ment de déter­mi­ner les­quels de ces sys­tèmes feraient les meilleurs qubits. Un para­mètre impor­tant est, bien sûr, la résis­tance d’un qubit à la déco­hé­rence, qui peut être éva­luée en matière de ‘fidé­li­té’ d’une opé­ra­tion quan­tique. Même si la fidé­li­té n’est pas par­faite (à 100 %), toute valeur infé­rieure entraî­ne­ra des erreurs après de mul­tiples opé­ra­tions ; la plu­part des ordi­na­teurs quan­tiques actuels sont très sen­sibles aux erreurs.

Si les pro­to­coles de ‘cor­rec­tion d’er­reur quan­tique’ peuvent atté­nuer la déco­hé­rence, ils sont coû­teux d’un point de vue hard­ware et un sys­tème fonc­tion­nel doit être doté d’une fidé­li­té suf­fi­sam­ment éle­vée au départ. Les cher­cheurs pro­gressent tou­te­fois dans ce domaine et des tra­vaux récents ont mon­tré qu’une porte à deux qubits en entrée peut être fabri­quée à par­tir de deux points quan­tiques en sili­cium3. Cette porte peut atteindre une fidé­li­té de 98 % pour l’opération CROT, un com­po­sant essen­tiel d’un ordi­na­teur quantique.

Que peuvent réaliser les ordinateurs quantiques aujourd’hui et que nous réserve l’avenir ?

L’i­dée d’un ordi­na­teur quan­tique a été avan­cée pour la pre­mière fois par le regret­té phy­si­cien et lau­réat du prix Nobel Richard Feyn­man dans les années 1980 pour simu­ler les équa­tions com­plexes de la méca­nique quan­tique, trop longues à résoudre sur un ordi­na­teur clas­sique. Aujourd’­hui, les domaines d’ap­pli­ca­tion sont beau­coup plus variés : cryp­to­gra­phie, simu­la­tion des pro­prié­tés des maté­riaux (en vue de les amé­lio­rer), réso­lu­tion ultra-rapide d’é­qua­tions dif­fé­ren­tielles et opti­mi­sa­tion de l’ap­pren­tis­sage auto­ma­tique. Le pro­grès est impres­sion­nant et les cher­cheurs sont pas­sés à l’intrication de seule­ment trois qubits à plus de 50 qubits ces der­nières années, avec un taux d’er­reur de 1 sur 1000.4

Bien qu’il soit dif­fi­cile de pré­voir ce que l’a­ve­nir nous réserve, il est peu pro­bable qu’un ordi­na­teur quan­tique plei­ne­ment fonc­tion­nel et com­mer­cia­le­ment viable voie le jour dans un ave­nir proche. C’est pareil pour un quel­conque type d’or­di­na­teur quan­tique per­son­nel. Un dis­po­si­tif quan­tique sera plus pro­ba­ble­ment uti­li­sé pour la recherche fon­da­men­tale, la R&D ou à des fins gou­ver­ne­men­tales et mili­taires pour commencer.

Aujourd’­hui, les cher­cheurs dans ce domaine font pro­gres­ser non seule­ment les machines phy­siques elles-mêmes (le hard­ware), mais déve­loppent à la fois des logi­ciels inno­vants (le soft­ware) avec de nou­veaux types d’al­go­rithmes spé­cia­le­ment adap­tés au monde quantique. 

Si l’in­for­ma­tique quan­tique repose bien sur des prin­cipes de la phy­sique fon­da­men­tale, elle pré­sente une for­mi­dable occa­sion pour les scien­ti­fiques de nom­breux domaines – de l’in­for­ma­tique, des mathé­ma­tiques, des sciences des maté­riaux et de l’in­gé­nie­rie – de tra­vailler ensemble. La route vers un ordi­na­teur quan­tique sera certes longue, mais elle nous per­met­tra de faire moult décou­vertes pas­sion­nantes tout au long du chemin. 

Propos recueillis par Isabelle Dumé
1http://​dx​.doi​.org/​1​0​.​1​1​0​3​/​P​R​X​Q​u​a​n​t​u​m​.​2​.​0​20343
2https://www.nature.com/articles/s41586-021–03268‑x
3https://www.nature.com/articles/s41586-019‑1197‑0
4https://www.nature.com/articles/s41586-019‑1666‑5

Auteurs

Landry Bretheau

Landry Bretheau

professeur en physique quantique à l'École polytechnique au sein du Laboratoire de Physique de la Matière Condensée (PMC*)

Landry Bretheau est diplômé de l’X (X2005) et a effectué son doctorat au CEA Saclay. Il a ensuite effectué deux post-docs successifs à l'ENS (France) et au MIT (USA). Depuis 2017, il construit un nouveau laboratoire – le QCMX Lab – avec son collègue Jean-Damien Pillet, qui explore la physique des circuits quantiques hybrides. Pour développer cette nouvelle activité, Landry Bretheau a reçu une bourse de jeune équipe de l’X, une bourse de jeune chercheur de l'Agence nationale française de la recherche (ANR JCJC) et une ERC** Starting Grant du Conseil scientifique européen. Ses travaux ont conduit à des contributions majeures dans les domaines de la supraconductivité mésoscopique et des circuits quantiques, et ont été récompensés par l'obtention du prix de thèse de l’X et du prix scientifique Nicholas Kurti 2020.*PMC : une unité mixte de recherche CNRS, École polytechnique - Institut Polytechnique de Paris. **Under the European Union’s Horizon 2020 research and innovation programme (grant agreement No. 947707).

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