La naissance de la liberté académique aux États-Unis
- La liberté académique émerge aux États-Unis au tournant du XXe siècle avec l'affaire Edward Ross et sa prise de position vis-à-vis de l'immigration chinoise.
- L'American Association of University Professors (AAUP) réalise la déclaration de référence qui se compose de trois dimensions : la liberté de recherche, la liberté d'enseignement et la liberté d'expression en dehors des murs de l'université.
- Dans cette déclaration, il est aussi spécifié qu’un chercheur ne peut être jugé que par ses pairs, et non par sa hiérarchie administrative.
- Entre 1950 et 1960, dans le contexte de la chasse aux communistes, la Cour Suprême tranche en 1957, dans l'affaire Sweezy v. New Hampshire et affirme qu'imposer un carcan aux intellectuels des universités mettrait en péril l'avenir même du pays.
- La liberté académique reste un droit vivant, constamment négocié entre chercheurs, institutions, État et société.
La liberté académique est une notion née d’une question fondamentale : comment garantir à des chercheurs et enseignants la possibilité d’exercer librement leur travail intellectuel face aux pressions financières, politiques ou institutionnelles qui s’exercent sur les universités et les établissements de recherche ?
L’affaire Edward Ross
La question émerge aux États-Unis au tournant du XXe siècle, lorsque les grands industriels et financiers prennent une place croissante dans les conseils d’administration des universités. En 1900, l’affaire Edward Ross illustre le problème : ce professeur d’économie de Stanford, ayant pris position pour la limitation de l’immigration chinoise, est licencié sur demande de Jane Stanford, dont la famille avait bâti sa fortune sur la main-d’œuvre chinoise. L’American Economic Association s’en émeut et introduit pour la première fois le concept de liberté académique aux États-Unis, concept qui existait déjà en Allemagne.
C’est l’American Association of University Professors (AAUP), fondée en 1915 sous la présidence de John Dewey, qui formalisera le principe dans une déclaration de référence. Celle-ci distingue trois dimensions dont la liberté de recherche, la liberté d’enseignement et la liberté d’expression en dehors des murs de l’université. Elle pose également un principe fondamental : le contrôle par les pairs. Un chercheur ne peut être jugé que par ses pairs, et non par sa hiérarchie administrative, à l’image d’un juge dont les décisions ne peuvent être contestées par celui qui l’a nommé. En contrepartie, le chercheur doit s’exprimer avec dignité et retenue.
Une question surgit dès le départ : un professeur peut-il s’exprimer sur des sujets étrangers à son domaine d’expertise ? Dès 1915, le président de Harvard répond par l’affirmative, refusant de sanctionner un enseignant favorable à l’Allemagne en temps de guerre. En 1940, l’AAUP précise que tout professeur parlant en tant que citoyen doit être libre de toute censure institutionnelle, à condition d’exercer une retenue appropriée et de ne pas parler au nom de son institution.
Association of American Universities
La dimension juridique prend une nouvelle ampleur entre 1950 et 1960, dans le contexte de la chasse aux communistes. En 1953, l’Association of American Universities envisage d’exclure les professeurs membres du parti communiste. Le débat est vif. Certains voient dans l’adhésion à un parti exigeant la discipline de ligne une atteinte à la liberté académique elle-même, d’autres craignent que cette accusation ne serve à exclure des professeurs pour de simples désaccords intellectuels.
La Cour Suprême tranche en 1957, dans l’affaire Sweezy v. New Hampshire en estimant que la liberté académique est constitutionnellement protégée par le Premier Amendement, qui garantit la liberté d’expression. Pour la première fois, la Cour affirme qu’entraver la liberté des intellectuels des universités mettrait en péril l’avenir même du pays. La décision culmine en 1967 avec l’arrêt Keyishian v. Board of Regents, qui fait de la salle de classe un « marché des idées » et établit que la nation ne peut tolérer de lois imposant une orthodoxie dans l’enseignement.
La liberté académique ne s’applique pas seulement aux individus. Elle protège aussi les universités en tant qu’institutions, notamment dans leur droit de choisir qui enseigne, ce qui est enseigné et comment. Mais des conflits peuvent surgir entre un professeur et son université. Dans ces cas, les juges peuvent intervenir, souvent en s’appuyant sur l’évaluation par les pairs pour trancher. Des questions contemporaines illustrent cette complexité : les trigger warnings, les diversity statements exigés des candidats à un poste, ou encore le financement croissant de la recherche par des entreprises privées qui cherchent à contrôler les résultats ou à en maintenir la confidentialité ; pratiques jugées incompatibles avec la mission universitaire de diffusion du savoir.
La liberté académique reste ainsi un droit vivant, constamment négocié entre chercheurs, institutions, État et société. Aujourd’hui plus menacé que jamais par la montée des pressions politiques sur les universités américaines.
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