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π Société
La confiance en la science à l'épreuve de ses fronts de résistance

Les recherches participatives, levier de restauration de la confiance en la science

avec Youba Sokona, professeur honoraire à l’University College London, ancien vice-président de l’IPCC et membre du comité Éthique en commun (Inrae-Cirad-Ifremer-Ird)
Le 4 novembre 2026 |
5 min. de lecture
Youba Sokona_VF
Youba Sokona
professeur honoraire à l’University College London, ancien vice-président de l’IPCC et membre du comité Éthique en commun (Inrae-Cirad-Ifremer-Ird)
En bref
  • Les recherches participatives modifient la perception de la science du grand public grâce à la compréhension de la méthode scientifique et de ses limites.
  • Les recherches participatives sont une invitation à repenser la relation entre la société et la science, trop longtemps pensée comme un flux à sens unique.
  • En 2024 par les Nations Unies reconnaissent le droit de chaque être humain de participer à la science.
  • Les sciences et recherches participatives contribuent à la formation en continu de l’intérêt général et au bon fonctionnement de la démocratie.
  • L’instrumentalisation mutuelle reste un risque où des scientifiques s’associent à des organismes uniquement pour obtenir des fonds, et où des groupes d’intérêt mobilisent la recherche participative pour une caution scientifique.

Scru­ter les insectes sur nos pare-brises, recon­naître les oiseaux de nos jar­dins… Les pro­jets de recherche par­ti­ci­pa­tive ont le vent en poupe. Leur carac­té­ris­tique ? Impli­quer des scien­ti­fiques et des acteurs et actrices de la socié­té civile dans la pro­duc­tion des connais­sances scien­ti­fiques. En 2025, le comi­té Éthique en com­mun a ren­du un avis détaillé sur le sujet1.

Les recherches participatives modifient-elles la perception du grand public concernant la fabrique des connaissances scientifiques ?

Oui, cer­tai­ne­ment, car le plus sou­vent les par­ti­ci­pants à ces pro­jets modi­fient leur per­cep­tion de la science. Quelques études montrent que leur confiance aug­mente de façon rai­son­née et durable grâce à une meilleure com­pré­hen­sion de la méthode scien­ti­fique, des incer­ti­tudes et des limites inhé­rentes à tout tra­vail scientifique.

La rela­tion entre la socié­té et les sciences est com­plexe. Elle est mar­quée par une alter­nance entre fas­ci­na­tion et méfiance, comme l’a très bien illus­tré la crise du Covid-19. Mais la mon­tée de la dés­in­for­ma­tion – sur les sujets rela­tifs à la san­té et au cli­mat – semble mon­trer une frac­ture réelle entre les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques et une par­tie du public.

Pourquoi est-il si important de renforcer la confiance des citoyens ?

L’a​van​cée des connais­sances met en évi­dence un impé­ra­tif de chan­ge­ment de nos com­por­te­ments dans beau­coup de domaines, comme les sciences du cli­mat. Or, la publi­ca­tion de rap­ports scien­ti­fiques poin­tant la dan­ge­ro­si­té de nos modes de vie n’est pas tou­jours bien reçue.

Quel rôle peuvent jouer les sciences participatives pour renforcer cette confiance ?

Les recherches par­ti­ci­pa­tives offrent l’ex​pé​rience directe du pro­ces­sus de pro­duc­tion des connais­sances, aucune autre forme de com­mu­ni­ca­tion scien­ti­fique ne peut plei­ne­ment repro­duire cela.

Des scien­ti­fiques du Muséum natio­nal d’his​toire natu­relle ont mené un inven­taire des papillons repo­sant sur une par­ti­ci­pa­tion active des citoyens. Leur étude montre que cer­tains par­ti­ci­pants ont non seule­ment appris à iden­ti­fier des espèces, mais aus­si modi­fié leurs pra­tiques en rédui­sant sen­si­ble­ment l’u​sage des pes­ti­cides dans leur jar­din à la suite de cette expérience2. De la même façon, lorsque les habi­tants d’un quar­tier urbain par­ti­cipent à la mesure de la tem­pé­ra­ture dans leurs rues, ils deviennent à la fois pro­duc­teurs de don­nées scien­ti­fiques et témoins directs du chan­ge­ment climatique.

Les recherches par­ti­ci­pa­tives ne sont pas une mode pas­sa­gère ou une simple tech­nique de col­lecte de don­nées. Elles sont une invi­ta­tion à repen­ser en pro­fon­deur la rela­tion entre la socié­té et la science, trop long­temps pen­sée comme un flux à sens unique – du spé­cia­liste vers le profane.

À l’in​verse, les recherches participatives influencent-elles la fabrique des connaissances scientifiques ?

À l’o​ri​gine, elles étaient vues comme un moyen de pal­lier les dif­fi­cul­tés de col­lecte des don­nées dans cer­taines dis­ci­plines, par exemple les sciences natu­relles. Pour les ento­mo­lo­gistes, il serait tout sim­ple­ment impos­sible de mener cer­taines recherches sans un réseau de volontaires.

Mais notre rap­port signale plu­sieurs jalons qui ont légi­ti­mé et ampli­fié un mou­ve­ment ins­ti­tu­tion­nel pro­gres­sif : la créa­tion de la Charte des sciences et recherches par­ti­ci­pa­tives en 20173, la mise en place du label « Science avec et pour la socié­té », etc. On retrouve les mêmes dyna­miques à l’in​ter​na​tio​nal, comme le montre la recon­nais­sance en 2024 par les Nations Unies du droit de chaque être humain de par­ti­ci­per à la science4. Les scien­ti­fiques changent d’at​ti​tude : aujourd’​hui il n’est plus pos­sible de se sous­traire aux inter­ro­ga­tions du public.

Comment cela se traduit-il concrètement ?

Les défis contem­po­rains sont de plus en plus com­plexes, ils intègrent des fac­teurs extrê­me­ment variés – sociaux, éco­no­miques, tech­niques, envi­ron­ne­men­taux. Res­ter confi­né dans un labo­ra­toire de recherche ne suf­fit pas à appré­hen­der cette com­plexi­té. Les recherches par­ti­ci­pa­tives font émer­ger des ques­tions liées aux pré­oc­cu­pa­tions des citoyens.

Cela per­met non seule­ment de pro­duire des savoirs action­nables, utiles à la trans­for­ma­tion du monde ; mais aus­si de lut­ter contre un biais struc­tu­rel bien docu­men­té. En effet, les agen­das scien­ti­fiques sont lar­ge­ment façon­nés par des inté­rêts indus­triels et cer­tains sujets res­tent dans l’angle mort de la recherche. Je pense par exemple à la géo-ingé­nie­rie, un sujet très explo­ra­toire mais sou­te­nu par des fon­da­tions très riches. La recherche par­ti­ci­pa­tive ouvre une brèche dans cette logique.

Les recherches participatives sont-elles fondamentales au bon fonctionnement de la démocratie ?

Oui, elles s’ins​crivent plei­ne­ment dans un mou­ve­ment de démo­cra­ti­sa­tion de la recherche. Je tra­vaille actuel­le­ment sur la pro­mo­tion de la cuis­son élec­trique domes­tique en Afrique comme alter­na­tive à l’u​ti​li​sa​tion du bois et du char­bon. L’u​sage de ces com­bus­tibles tra­di­tion­nels a des impacts néfastes sur la san­té, la pro­duc­ti­vi­té agri­cole, la bio­di­ver­si­té et l’en​vi​ron​ne​ment de manière géné­rale. Pour­tant, jus​qu’à pré­sent, les scien­ti­fiques n’ont pas réus­si à sen­si­bi­li­ser suf­fi­sam­ment ni les popu­la­tions ni les déci­deurs à l’am​pleur de ce pro­blème. Impli­quer les citoyens dans des pro­jets de recherche sur cette ques­tion per­met­trait non seule­ment de ren­for­cer la prise de conscience col­lec­tive mais aus­si de mieux docu­men­ter les impacts, en par­ti­cu­lier sur les popu­la­tions les plus mar­gi­na­li­sées. Une telle démarche pour­rait éga­le­ment contri­buer à ame­ner les déci­deurs à ins­crire cette pro­blé­ma­tique par­mi leurs prio­ri­tés d’ac​tion.

En appor­tant des élé­ments pro­bants liés aux pré­oc­cu­pa­tions citoyennes, les recherches par­ti­ci­pa­tives peuvent éga­le­ment faire évo­luer la per­cep­tion des déci­deurs. Ain­si, comme le sou­ligne le rap­port du Comi­té d’é​thique, les sciences et recherches par­ti­ci­pa­tives contri­buent à la for­ma­tion en conti­nu de l’in​té​rêt géné­ral et au bon fonc­tion­ne­ment de la démocratie.

La recherche participative présente-t-elle également des risques pour la démocratie ou la science ?

Oui, nous avons iden­ti­fié plu­sieurs caté­go­ries de risques. La pre­mière est celle de l’ins​tru​men​ta​li​sa​tion mutuelle. D’une part, les scien­ti­fiques peuvent être ten­tés de s’as​so​cier oppor­tu­né­ment à des asso­cia­tions pour mobi­li­ser des fonds, sans réelle inté­gra­tion des orga­nismes dans le pro­jet. D’autre part, des groupes d’in​té​rêt peuvent mobi­li­ser les recherches par­ti­ci­pa­tives pour obte­nir une cau­tion scien­ti­fique à une posi­tion pré­dé­ter­mi­née. La mul­ti­pli­ca­tion des pro­jets de recherche à l’é​chelle locale peut aus­si frag­men­ter l’a​gen​da de recherche.

Il est éga­le­ment essen­tiel de prendre cer­taines pré­cau­tions vis-à-vis des popu­la­tions impli­quées. Les recherches par­ti­ci­pa­tives peuvent par­fois repro­duire, voire accen­tuer, des inéga­li­tés pré­exis­tantes. C’est notam­ment le cas lorsque des per­sonnes issues de milieux défa­vo­ri­sées ne mai­trisent ni les codes lan­ga­giers ni les concepts scien­ti­fiques mobi­li­sés dans les échanges. Leur parole peut alors être dis­qua­li­fiée aux yeux des cher­cheurs, alors même qu’elle porte une connais­sance réelle de leur vécu et de leur envi­ron­ne­ment.

Des pré­cau­tions par­ti­cu­lières doivent être prises dans les pays du Sud, où les asy­mé­tries de pou­voir créent un risque impor­tant d’ap​pro​pria​tion ou de pillage des savoirs. Les connais­sances autoch­tones consti­tuent des res­sources à part entière. Il est donc indis­pen­sable de mettre en place des méca­nismes garan­tis­sant leur connais­sance, leur pro­tec­tion et un par­tage équi­table des béné­fices issus de leur utilisation.

Enfin, la par­ti­ci­pa­tion à un pro­jet de recherche exige du temps. Or, pour les com­mu­nau­tés déjà vul­né­rables, ce temps consa­cré à la recherche peut repré­sen­ter une perte de reve­nus ou d’op​por​tu​ni​té de tra­vail. Il est donc néces­saire de réflé­chir à des formes appro­priées de com­pen­sa­tion et de valo­ri­sa­tion des participants.

Propos recueillis par Anaïs Marechal
1https://​www​.ethique​-en​-com​mun​.org/Nos-avis​/Avis-N-17-Les-sciences-et-recherches-participatives↑
2https://​www​.scien​ce​di​rect​.com/science​/article​/abs​/pii​/S0048969720303521​?via%3Dihub↑
3https://​fran​ceu​ni​ver​sites​.fr/wp-content​/uploads​/2017​/03​/2017–03-20-Chartes-Sciences-Participatives-final.pdf↑
4https://​docu​ments​.un​.org/doc​/undoc​/gen​/g24​/014​/95​/pdf​/g2401495.pdf↑

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