Scruter les insectes sur nos pare-brises, reconnaître les oiseaux de nos jardins… Les projets de recherche participative ont le vent en poupe. Leur caractéristique ? Impliquer des scientifiques et des acteurs et actrices de la société civile dans la production des connaissances scientifiques. En 2025, le comité Éthique en commun a rendu un avis détaillé sur le sujet1.
Les recherches participatives modifient-elles la perception du grand public concernant la fabrique des connaissances scientifiques ?
Oui, certainement, car le plus souvent les participants à ces projets modifient leur perception de la science. Quelques études montrent que leur confiance augmente de façon raisonnée et durable grâce à une meilleure compréhension de la méthode scientifique, des incertitudes et des limites inhérentes à tout travail scientifique.
La relation entre la société et les sciences est complexe. Elle est marquée par une alternance entre fascination et méfiance, comme l’a très bien illustré la crise du Covid-19. Mais la montée de la désinformation – sur les sujets relatifs à la santé et au climat – semble montrer une fracture réelle entre les institutions scientifiques et une partie du public.
Pourquoi est-il si important de renforcer la confiance des citoyens ?
L’avancée des connaissances met en évidence un impératif de changement de nos comportements dans beaucoup de domaines, comme les sciences du climat. Or, la publication de rapports scientifiques pointant la dangerosité de nos modes de vie n’est pas toujours bien reçue.
Quel rôle peuvent jouer les sciences participatives pour renforcer cette confiance ?
Les recherches participatives offrent l’expérience directe du processus de production des connaissances, aucune autre forme de communication scientifique ne peut pleinement reproduire cela.
Des scientifiques du Muséum national d’histoire naturelle ont mené un inventaire des papillons reposant sur une participation active des citoyens. Leur étude montre que certains participants ont non seulement appris à identifier des espèces, mais aussi modifié leurs pratiques en réduisant sensiblement l’usage des pesticides dans leur jardin à la suite de cette expérience2. De la même façon, lorsque les habitants d’un quartier urbain participent à la mesure de la température dans leurs rues, ils deviennent à la fois producteurs de données scientifiques et témoins directs du changement climatique.
Les recherches participatives ne sont pas une mode passagère ou une simple technique de collecte de données. Elles sont une invitation à repenser en profondeur la relation entre la société et la science, trop longtemps pensée comme un flux à sens unique – du spécialiste vers le profane.
À l’inverse, les recherches participatives influencent-elles la fabrique des connaissances scientifiques ?
À l’origine, elles étaient vues comme un moyen de pallier les difficultés de collecte des données dans certaines disciplines, par exemple les sciences naturelles. Pour les entomologistes, il serait tout simplement impossible de mener certaines recherches sans un réseau de volontaires.
Mais notre rapport signale plusieurs jalons qui ont légitimé et amplifié un mouvement institutionnel progressif : la création de la Charte des sciences et recherches participatives en 20173, la mise en place du label « Science avec et pour la société », etc. On retrouve les mêmes dynamiques à l’international, comme le montre la reconnaissance en 2024 par les Nations Unies du droit de chaque être humain de participer à la science4. Les scientifiques changent d’attitude : aujourd’hui il n’est plus possible de se soustraire aux interrogations du public.
Comment cela se traduit-il concrètement ?
Les défis contemporains sont de plus en plus complexes, ils intègrent des facteurs extrêmement variés – sociaux, économiques, techniques, environnementaux. Rester confiné dans un laboratoire de recherche ne suffit pas à appréhender cette complexité. Les recherches participatives font émerger des questions liées aux préoccupations des citoyens.
Cela permet non seulement de produire des savoirs actionnables, utiles à la transformation du monde ; mais aussi de lutter contre un biais structurel bien documenté. En effet, les agendas scientifiques sont largement façonnés par des intérêts industriels et certains sujets restent dans l’angle mort de la recherche. Je pense par exemple à la géo-ingénierie, un sujet très exploratoire mais soutenu par des fondations très riches. La recherche participative ouvre une brèche dans cette logique.
Les recherches participatives sont-elles fondamentales au bon fonctionnement de la démocratie ?
Oui, elles s’inscrivent pleinement dans un mouvement de démocratisation de la recherche. Je travaille actuellement sur la promotion de la cuisson électrique domestique en Afrique comme alternative à l’utilisation du bois et du charbon. L’usage de ces combustibles traditionnels a des impacts néfastes sur la santé, la productivité agricole, la biodiversité et l’environnement de manière générale. Pourtant, jusqu’à présent, les scientifiques n’ont pas réussi à sensibiliser suffisamment ni les populations ni les décideurs à l’ampleur de ce problème. Impliquer les citoyens dans des projets de recherche sur cette question permettrait non seulement de renforcer la prise de conscience collective mais aussi de mieux documenter les impacts, en particulier sur les populations les plus marginalisées. Une telle démarche pourrait également contribuer à amener les décideurs à inscrire cette problématique parmi leurs priorités d’action.
En apportant des éléments probants liés aux préoccupations citoyennes, les recherches participatives peuvent également faire évoluer la perception des décideurs. Ainsi, comme le souligne le rapport du Comité d’éthique, les sciences et recherches participatives contribuent à la formation en continu de l’intérêt général et au bon fonctionnement de la démocratie.
La recherche participative présente-t-elle également des risques pour la démocratie ou la science ?
Oui, nous avons identifié plusieurs catégories de risques. La première est celle de l’instrumentalisation mutuelle. D’une part, les scientifiques peuvent être tentés de s’associer opportunément à des associations pour mobiliser des fonds, sans réelle intégration des organismes dans le projet. D’autre part, des groupes d’intérêt peuvent mobiliser les recherches participatives pour obtenir une caution scientifique à une position prédéterminée. La multiplication des projets de recherche à l’échelle locale peut aussi fragmenter l’agenda de recherche.
Il est également essentiel de prendre certaines précautions vis-à-vis des populations impliquées. Les recherches participatives peuvent parfois reproduire, voire accentuer, des inégalités préexistantes. C’est notamment le cas lorsque des personnes issues de milieux défavorisées ne maitrisent ni les codes langagiers ni les concepts scientifiques mobilisés dans les échanges. Leur parole peut alors être disqualifiée aux yeux des chercheurs, alors même qu’elle porte une connaissance réelle de leur vécu et de leur environnement.
Des précautions particulières doivent être prises dans les pays du Sud, où les asymétries de pouvoir créent un risque important d’appropriation ou de pillage des savoirs. Les connaissances autochtones constituent des ressources à part entière. Il est donc indispensable de mettre en place des mécanismes garantissant leur connaissance, leur protection et un partage équitable des bénéfices issus de leur utilisation.
Enfin, la participation à un projet de recherche exige du temps. Or, pour les communautés déjà vulnérables, ce temps consacré à la recherche peut représenter une perte de revenus ou d’opportunité de travail. Il est donc nécessaire de réfléchir à des formes appropriées de compensation et de valorisation des participants.