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A busy city street with people commuting to work during rush hour
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Les trajets domicile-travail, levier crucial de décarbonation

Benoît Contri_VF
Benoit Conti
géographe et chargé de recherche au Laboratoire Ville Mobilité Transport (LVMT) de l’Université Gustave Eiffel et de l’École Nationale des Ponts et Chaussées (IP Paris)
Mariane Thebert_VF
Mariane Thébert
docteure en géographie urbaine et aménagement, et chercheuse au Laboratoire Ville Mobilité Transport (LVMT) de l’Université Gustave Eiffel et de l’École Nationale des Ponts et Chaussées (IP Paris)
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Manon Eskenazi
docteure en urbanisme et aménagement, et chargée de recherche au Laboratoire Ville Mobilité Transport (LVMT) de l’Université Gustave Eiffel et de l’École Nationale des Ponts et Chaussées (IP Paris)
En bref
  • Les distances moyennes des trajets domicile-travail ont presque triplé, passant de 5 km en 1982 à 14 km en 2019.
  • Ces déplacements restent peu pris en compte dans les réflexions sur la réduction des émissions de GES liés aux transports.
  • Dans certains territoires, les flux sont concentrés sur certains axes, c’est notamment le cas entre certaines communes-centres, comme Belfort et Montbéliard ou l’axe Tours-Blois-Orléans.
  • Favoriser l’intermodalité, c’est-à-dire la combinaison de plusieurs modes de transport pour un même trajet, serait une des solutions pour les flux massifs.
  • Cependant, dans les régions où les trajets des travailleurs et travailleuses sont épars et diffus les solutions de transport en commun, intermodalité, réseaux express vélo sont peu efficaces.

En France métro­po­li­taine, les tra­jets domi­cile-tra­vail pèsent lourd dans l’empreinte car­bone. Ces dépla­ce­ments des per­sonnes actives sont réa­li­sés en voi­ture, ou en moto, et repré­sentent 75 % de leur mobi­li­té, d’après la der­nière enquête mobi­li­té natio­nale réa­li­sée en 20191. Résul­tat, à eux seuls, ces tra­jets repré­sentent 13 % des émis­sions de gaz à effet de serre (GES) du sec­teur des trans­ports (soit 17,4 mil­lions de tonnes de dioxyde de car­bone, CO2, en 2019), et consti­tuent donc un levier majeur de réduc­tion des émissions.

Pour­tant, les indi­ca­teurs dis­po­nibles ne montrent pas d’évolution posi­tive, sou­li­gnant l’importance de dimi­nuer ces émis­sions. Entre 1982 et 2019, les dis­tances moyennes des tra­jets domi­cile-tra­vail ont presque tri­plé, pas­sant de 5 km en 1982 à 14 km en 20192. Et le nombre d’actifs et d’actives vivant et tra­vaillant en France conti­nen­tale et dont le lieu d’emploi est situé hors de leur aire d’attraction3 de rési­dence a aug­men­té de 50 % entre 1999 et 20184. Ces 3 mil­lions d’actifs résident à plus de 25 km de leur lieu d’emploi. « Ces dis­tances, impor­tantes, sont réa­li­sées dans 90 % des cas en voi­ture. Pour­tant, ces dépla­ce­ments res­tent peu pris en compte dans les réflexions sur la réduc­tion des émis­sions de GES liés aux trans­ports », regrettent les auteur​.es d’un Atlas consa­cré aux dépla­ce­ments domi­cile-tra­vail publié en 2024.

Disparités régionales

L’Atlas docu­mente fine­ment ces tra­jets domi­cile-tra­vail, mais der­rière les chiffres se cachent d’importantes dis­pa­ri­tés régio­nales. « Avec l’allongement de la dis­tance domi­cile-tra­vail, nous avons vou­lu carac­té­ri­ser les pra­tiques de mobi­li­té de façon plus détaillée en nous foca­li­sant notam­ment sur ces actifs et actives qui tra­vaillent hors de leur aire d’attraction de rési­dence, explique Benoit Conti, co-auteur de l’Atlas. Or, nous avons consta­té que les pra­tiques sont très diverses, il n’existe pas de réponse facile ni unique pour réduire la place de la voi­ture pour ces tra­jets. »

Pour aug­men­ter la part des trans­ports en com­mun, il peut être inté­res­sant de modi­fier l’offre de ser­vice fer­ro­viaire quand un axe fer­ro­viaire existe, ou encore de déve­lop­per le bus ou le covoiturage.

Dans cer­tains ter­ri­toires, les flux sont très concen­trés sur cer­tains axes. C’est notam­ment le cas entre cer­taines com­munes-centres, comme Bel­fort et Mont­bé­liard ou l’axe Tours-Blois-Orléans. D’autres ter­ri­toires concentrent la cir­cu­la­tion au sein de de cor­ri­dors, comme le long du lit­to­ral médi­ter­ra­néen ou encore l’axe rho­da­nien. Ces confi­gu­ra­tions sont idéales pour déve­lop­per et favo­ri­ser l’usage des trans­ports en com­mun. « Pour aug­men­ter la part des trans­ports en com­mun, il peut être inté­res­sant de modi­fier l’offre de ser­vice fer­ro­viaire quand un axe fer­ro­viaire existe, ou encore de déve­lop­per le bus ou le covoi­tu­rage », pointe Benoit Conti.

Autre piste de tran­si­tion pour ces flux mas­sifs : favo­ri­ser l’intermodalité, c’est-à-dire la com­bi­nai­son de plu­sieurs modes de trans­port pour un même tra­jet. Cette solu­tion se révèle par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante pour les com­munes équi­pées de métro, tram­way ou gare fer­ro­viaire, et pour les tra­jets longs (25 à 50 km). Ain­si, pour un scé­na­rio repo­sant sur la mise en place de mesures favo­ri­sant l’intermodalité (via des mesures tari­faires et une meilleure acces­si­bi­li­té aux gares), les émis­sions de CO2 pour­raient être réduites aux alen­tours de 40 %5.

Infrastructures cyclables

À cela s’ajoutent les réseaux express vélo, des infra­struc­tures cyclables qui visent à mas­si­fier l’usage du vélo sur des dis­tances moyennes voir longues. « Ces réseaux per­mettent de connec­ter une zone dense avec sa cou­ronne et même les zones rurales alen­tour grâce à des infra­struc­tures sécu­ri­sées et de qua­li­té », explique Manon Eske­na­zi. Ima­gi­nés aux Pays-Bas dans les années 70, ces amé­na­ge­ments sont pro­gres­si­ve­ment appa­rus à l’ordre du jour des métro­poles fran­çaises dans les années 2010. Par­mi les 30 pre­mières agglo­mé­ra­tions fran­çaises en termes de popu­la­tion, 15 d’entre elles dis­posent d’un pro­jet de réseau express vélo. Aucune n’est encore dotée d’un réseau fina­li­sé. D’après une récente étude6, près de quatre emplois sur cinq se trouvent à moins de trois minutes à vélo des pro­jets exis­tants, soit 7 mil­lions d’emplois. L’étude estime qu’en moyenne, 22 % des auto­mo­bi­listes pour­raient se repor­ter sur le vélo grâce à ces réseaux (de 13 % à Cler­mont-Fer­rand jusqu’à 38 % à Tours).

« L’une des prin­ci­pales limites aux réseaux express vélo hors des zones denses est l’artificialisation des sols, il est donc impor­tant de se concen­trer de façon prio­ri­taire sur l’amélioration de la coha­bi­ta­tion entre les véhi­cules moto­ri­sés et les vélos, pointe Mariane Thé­bert. Cela passe par un ralen­tis­se­ment de la vitesse de cir­cu­la­tion des voi­tures, l’utilisation des che­mins ruraux pour les vélos, l’élargissement des dépar­te­men­tales exis­tantes pour créer des voies dédiées aux mobi­li­tés douces, etc. »

Problème environnemental de la voiture

Mais ces solu­tions ne sont pas tou­jours utiles. « En nous foca­li­sant sur ces actifs et actives qui tra­vaillent hors de leur aire d’attraction de rési­dence, nous avons consta­té que les pra­tiques sont très diverses et qu’il n’existe pas de réponse facile ni unique pour réduire la place de la voi­ture pour ces tra­jets », sou­ligne Benoit Conti. Les trans­port en com­mun, l’intermodalité et les réseaux express vélo ne sont que peu effi­caces dans les régions où, à l’inverse, les tra­jets des tra­vailleurs et tra­vailleuses sont épars et dif­fus. En Bre­tagne et en Nor­man­die, par exemple, les emplois sont nom­breux dans les espaces ruraux et il serait trop coû­teux et com­plexe de déve­lop­per une offre de trans­port col­lec­tif.  « Le pro­blème envi­ron­ne­men­tal de la voi­ture n’est pas qu’un pro­blème de trans­port, et mener une poli­tique cen­trée sur l’offre de trans­port ne suf­fi­ra pas, pointe Benoit Conti. Cela passe aus­si par des poli­tiques d’aménagement du ter­ri­toire rela­tives au loge­ment, à l’emploi, à l’accès aux ser­vices publics, etc. » Ain­si, lut­ter contre l’étalement urbain, den­si­fier les espaces bâtis, revi­ta­li­ser les centres-bourg ou encore faci­li­ter l’accès au loge­ment à proxi­mi­té des pôles d’emploi sont autant de mesures qui luttent effi­ca­ce­ment contre les émis­sions de CO2 et la pol­lu­tion de l’air en limi­tant le tra­fic routier.

Cette approche coor­don­née entre le trans­port, l’aménagement du ter­ri­toire, mais aus­si l’organisation du tra­vail com­plique la mise en œuvre des solu­tions. « Plus on consi­dère des dépla­ce­ments de longue dis­tance, plus on tra­verse des péri­mètres de com­pé­tences dif­fé­rents, et plus l’action doit être coor­don­née… Nous cher­chons tou­jours la recette miracle ! » juge Mariane Thé­bert. Pro­mul­guée en 2019, la loi d’orientation des mobi­li­tés (loi LOM) vise jus­te­ment à déployer une action publique sur l’ensemble du ter­ri­toire et à ren­for­cer la coor­di­na­tion aux dif­fé­rentes échelles admi­nis­tra­tives. Pour­tant, de pre­mières ana­lyses jugent le sys­tème peu effi­cace : len­teurs admi­nis­tra­tives, manque de moyens finan­ciers, inco­hé­rence entre péri­mètres ou encore concur­rences ins­ti­tu­tion­nelles freinent les avan­cées7.

En rédui­sant la place de l’automobile dans les tra­jets domi­cile-tra­vail, les mesures sys­té­ma­tiques pré­sentent non seule­ment un avan­tage envi­ron­ne­men­tal et cli­ma­tique, mais aus­si social.

En rédui­sant la place de l’automobile dans les tra­jets domi­cile-tra­vail, les mesures sys­té­ma­tiques pré­sentent non seule­ment un avan­tage envi­ron­ne­men­tal et cli­ma­tique, mais aus­si social. Cer­tains groupes de popu­la­tion sont plus expo­sés aux nui­sances et contraintes liées aux dépla­ce­ments domi­cile-tra­vail, et les ouvriers repré­sentent un groupe par­ti­cu­liè­re­ment émet­teur du fait des contraintes d’habitat et d’emploi qu’il subit8. « La ques­tion sociale est bien trop sou­vent mas­quée, mais elle se trouve au cœur des enjeux de mobi­li­té et il est cru­cial de la prendre en compte dans la tran­si­tion des mobi­li­tés », conclut Benoit Conti.

Anaïs Maréchal

1https://​www​.insee​.fr/​f​r​/​s​t​a​t​i​s​t​i​q​u​e​s​/​7​7​1​8​6​0​8​#​d​o​c​u​m​e​n​t​ation↑
2https://link.springer.com/article/10.1007/s11116-024–10539‑9↑
3Ensemble de com­munes, d’un seul tenant et sans enclave, consti­tué d’un pôle de popu­la­tion et d’emploi, et d’une cou­ronne qui regroupe les com­munes dont au moins 15 % des actifs occu­pés tra­vaillent dans ce pôle. INSEE↑
4Anne Agui­lé­ra, Benoit Conti, Syl­vestre Durou­dier, Florent Le Néchet. De villes en villes. Uni­ver­si­té Gus­tave Eif­fel. pp.91, 2024, Les col­lec­tions de l’IFSTTAR, 978–2‑37135–000‑7. ⟨hal-04943001⟩↑
5https://​pas​tel​.hal​.science/​t​e​l​-​0​1​5​2​4​369v1↑
6https://www.wwf.fr/sites/default/files/doc-2026–02/Etude_REV.pdf ↑
7https://​doi​.org/​1​0​.​4​0​0​0​/​16l7r↑
8https://​aoc​.media/​a​n​a​l​y​s​e​/​2​0​2​4​/​1​1​/​0​6​/​l​e​s​-​m​o​b​i​l​i​t​e​s​-​l​i​e​e​s​-​a​u​-​t​r​a​v​a​i​l​-​d​a​n​s​-​l​a​n​g​l​e​-​m​o​r​t​-​d​e​s​-​p​o​l​i​t​i​q​u​e​s​-​d​e​-​t​r​a​n​s​i​t​i​o​n​-​e​c​o​l​o​g​ique/↑

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