Les trajets domicile-travail, levier crucial de décarbonation
- Les distances moyennes des trajets domicile-travail ont presque triplé, passant de 5 km en 1982 à 14 km en 2019.
- Ces déplacements restent peu pris en compte dans les réflexions sur la réduction des émissions de GES liés aux transports.
- Dans certains territoires, les flux sont concentrés sur certains axes, c’est notamment le cas entre certaines communes-centres, comme Belfort et Montbéliard ou l’axe Tours-Blois-Orléans.
- Favoriser l’intermodalité, c’est-à-dire la combinaison de plusieurs modes de transport pour un même trajet, serait une des solutions pour les flux massifs.
- Cependant, dans les régions où les trajets des travailleurs et travailleuses sont épars et diffus les solutions de transport en commun, intermodalité, réseaux express vélo sont peu efficaces.
En France métropolitaine, les trajets domicile-travail pèsent lourd dans l’empreinte carbone. Ces déplacements des personnes actives sont réalisés en voiture, ou en moto, et représentent 75 % de leur mobilité, d’après la dernière enquête mobilité nationale réalisée en 20191. Résultat, à eux seuls, ces trajets représentent 13 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) du secteur des transports (soit 17,4 millions de tonnes de dioxyde de carbone, CO2, en 2019), et constituent donc un levier majeur de réduction des émissions.
Pourtant, les indicateurs disponibles ne montrent pas d’évolution positive, soulignant l’importance de diminuer ces émissions. Entre 1982 et 2019, les distances moyennes des trajets domicile-travail ont presque triplé, passant de 5 km en 1982 à 14 km en 20192. Et le nombre d’actifs et d’actives vivant et travaillant en France continentale et dont le lieu d’emploi est situé hors de leur aire d’attraction3 de résidence a augmenté de 50 % entre 1999 et 20184. Ces 3 millions d’actifs résident à plus de 25 km de leur lieu d’emploi. « Ces distances, importantes, sont réalisées dans 90 % des cas en voiture. Pourtant, ces déplacements restent peu pris en compte dans les réflexions sur la réduction des émissions de GES liés aux transports », regrettent les auteur.es d’un Atlas consacré aux déplacements domicile-travail publié en 2024.
Disparités régionales
L’Atlas documente finement ces trajets domicile-travail, mais derrière les chiffres se cachent d’importantes disparités régionales. « Avec l’allongement de la distance domicile-travail, nous avons voulu caractériser les pratiques de mobilité de façon plus détaillée en nous focalisant notamment sur ces actifs et actives qui travaillent hors de leur aire d’attraction de résidence, explique Benoit Conti, co-auteur de l’Atlas. Or, nous avons constaté que les pratiques sont très diverses, il n’existe pas de réponse facile ni unique pour réduire la place de la voiture pour ces trajets. »
Pour augmenter la part des transports en commun, il peut être intéressant de modifier l’offre de service ferroviaire quand un axe ferroviaire existe, ou encore de développer le bus ou le covoiturage.
Dans certains territoires, les flux sont très concentrés sur certains axes. C’est notamment le cas entre certaines communes-centres, comme Belfort et Montbéliard ou l’axe Tours-Blois-Orléans. D’autres territoires concentrent la circulation au sein de de corridors, comme le long du littoral méditerranéen ou encore l’axe rhodanien. Ces configurations sont idéales pour développer et favoriser l’usage des transports en commun. « Pour augmenter la part des transports en commun, il peut être intéressant de modifier l’offre de service ferroviaire quand un axe ferroviaire existe, ou encore de développer le bus ou le covoiturage », pointe Benoit Conti.
Autre piste de transition pour ces flux massifs : favoriser l’intermodalité, c’est-à-dire la combinaison de plusieurs modes de transport pour un même trajet. Cette solution se révèle particulièrement intéressante pour les communes équipées de métro, tramway ou gare ferroviaire, et pour les trajets longs (25 à 50 km). Ainsi, pour un scénario reposant sur la mise en place de mesures favorisant l’intermodalité (via des mesures tarifaires et une meilleure accessibilité aux gares), les émissions de CO2 pourraient être réduites aux alentours de 40 %5.
Infrastructures cyclables
À cela s’ajoutent les réseaux express vélo, des infrastructures cyclables qui visent à massifier l’usage du vélo sur des distances moyennes voir longues. « Ces réseaux permettent de connecter une zone dense avec sa couronne et même les zones rurales alentour grâce à des infrastructures sécurisées et de qualité », explique Manon Eskenazi. Imaginés aux Pays-Bas dans les années 70, ces aménagements sont progressivement apparus à l’ordre du jour des métropoles françaises dans les années 2010. Parmi les 30 premières agglomérations françaises en termes de population, 15 d’entre elles disposent d’un projet de réseau express vélo. Aucune n’est encore dotée d’un réseau finalisé. D’après une récente étude6, près de quatre emplois sur cinq se trouvent à moins de trois minutes à vélo des projets existants, soit 7 millions d’emplois. L’étude estime qu’en moyenne, 22 % des automobilistes pourraient se reporter sur le vélo grâce à ces réseaux (de 13 % à Clermont-Ferrand jusqu’à 38 % à Tours).
« L’une des principales limites aux réseaux express vélo hors des zones denses est l’artificialisation des sols, il est donc important de se concentrer de façon prioritaire sur l’amélioration de la cohabitation entre les véhicules motorisés et les vélos, pointe Mariane Thébert. Cela passe par un ralentissement de la vitesse de circulation des voitures, l’utilisation des chemins ruraux pour les vélos, l’élargissement des départementales existantes pour créer des voies dédiées aux mobilités douces, etc. »
Problème environnemental de la voiture
Mais ces solutions ne sont pas toujours utiles. « En nous focalisant sur ces actifs et actives qui travaillent hors de leur aire d’attraction de résidence, nous avons constaté que les pratiques sont très diverses et qu’il n’existe pas de réponse facile ni unique pour réduire la place de la voiture pour ces trajets », souligne Benoit Conti. Les transport en commun, l’intermodalité et les réseaux express vélo ne sont que peu efficaces dans les régions où, à l’inverse, les trajets des travailleurs et travailleuses sont épars et diffus. En Bretagne et en Normandie, par exemple, les emplois sont nombreux dans les espaces ruraux et il serait trop coûteux et complexe de développer une offre de transport collectif. « Le problème environnemental de la voiture n’est pas qu’un problème de transport, et mener une politique centrée sur l’offre de transport ne suffira pas, pointe Benoit Conti. Cela passe aussi par des politiques d’aménagement du territoire relatives au logement, à l’emploi, à l’accès aux services publics, etc. » Ainsi, lutter contre l’étalement urbain, densifier les espaces bâtis, revitaliser les centres-bourg ou encore faciliter l’accès au logement à proximité des pôles d’emploi sont autant de mesures qui luttent efficacement contre les émissions de CO2 et la pollution de l’air en limitant le trafic routier.
Cette approche coordonnée entre le transport, l’aménagement du territoire, mais aussi l’organisation du travail complique la mise en œuvre des solutions. « Plus on considère des déplacements de longue distance, plus on traverse des périmètres de compétences différents, et plus l’action doit être coordonnée… Nous cherchons toujours la recette miracle ! » juge Mariane Thébert. Promulguée en 2019, la loi d’orientation des mobilités (loi LOM) vise justement à déployer une action publique sur l’ensemble du territoire et à renforcer la coordination aux différentes échelles administratives. Pourtant, de premières analyses jugent le système peu efficace : lenteurs administratives, manque de moyens financiers, incohérence entre périmètres ou encore concurrences institutionnelles freinent les avancées7.
En réduisant la place de l’automobile dans les trajets domicile-travail, les mesures systématiques présentent non seulement un avantage environnemental et climatique, mais aussi social.
En réduisant la place de l’automobile dans les trajets domicile-travail, les mesures systématiques présentent non seulement un avantage environnemental et climatique, mais aussi social. Certains groupes de population sont plus exposés aux nuisances et contraintes liées aux déplacements domicile-travail, et les ouvriers représentent un groupe particulièrement émetteur du fait des contraintes d’habitat et d’emploi qu’il subit8. « La question sociale est bien trop souvent masquée, mais elle se trouve au cœur des enjeux de mobilité et il est crucial de la prendre en compte dans la transition des mobilités », conclut Benoit Conti.

