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L'hydrogène vert doit encore faire ses preuves

L’hydrogène sera-t-il le carburant de demain ?

par Olivier Perrin, associé dans le secteur de l’énergie, des ressources et de l’industrie chez Deloitte et Alexandre Kuzmanovic, directeur chez Monitor Deloitte dans le domaine de l'énergie, des ressources et de l'industrie, et plus particulièrement dans le secteur aérospatial
Le 8 juillet 2021 |
5min. de lecture
Olivier Perrin
Olivier Perrin
associé dans le secteur de l’énergie, des ressources et de l’industrie chez Deloitte
Alexandre Kuzmanovic
Alexandre Kuzmanovic
directeur chez Monitor Deloitte dans le domaine de l'énergie, des ressources et de l'industrie, et plus particulièrement dans le secteur aérospatial
En bref
  • Les transports, étant responsables pour une partie considérable des émissions de GES, sont de fait une des cibles principales de l’industrie de l’hydrogène.
  • Des véhicules fonctionnant grâce aux piles à combustibles pourraient réduire les émissions de GES de 80% si l’hydrogène utilisé est bleu et de 15% s’il est gris, par rapport aux véhicules actuels.
  • Leur déploiement dans les pays de l’UE est prévu dans les dix années à venir, mais ce projet reste très coûteux.
  • L’hydrogène en tant que carburant ne sera pas seulement employé pour la mobilité terrestre mais pourrait aussi trouver sa place dans l’exploration spatiale.

L’U­nion euro­péenne s’est fixé des objec­tifs ambi­tieux de réduc­tion des émis­sions de gaz à effet de serre (GES), visant une réduc­tion de – 40 % des émis­sions d’i­ci 2030, et la neu­tra­li­té car­bone d’i­ci 2050. L’hy­dro­gène est un pilier majeur de cette stra­té­gie, et sa part dans le mix éner­gé­tique euro­péen devrait pas­ser de moins de 2 % (y com­pris lorsqu’il est uti­li­sé comme matière pre­mière) en 2018 à envi­ron 14 % en 20501. Par consé­quent, et dès 2030, la demande euro­péenne d’hy­dro­gène devrait aug­men­ter consi­dé­ra­ble­ment (+ 340 TWh entre 2015 et 2030), l’in­dus­trie (+ 164 TWh) et la mobi­li­té (+ 70 TWh) étant les prin­ci­paux contri­bu­teurs à cette crois­sance. La com­pé­ti­ti­vi­té éco­no­mique et l’empreinte car­bone de l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en hydro­gène sont des enjeux clés pour la filière hydrogène. 

L’é­co­no­mie de l’hydrogène

L’électrolyse de l’hydrogène est à ce jour le seul moyen cré­dible pour pro­duire de l’hy­dro­gène durable et décar­bo­né ; et même si cette méthode est actuel­le­ment plus coû­teuse, elle pour­ra sûre­ment se ména­ger une place sur le mar­ché de l’hydrogène. Pour cela, il lui fau­dra trou­ver des zones de com­pé­ti­ti­vi­té-coût, notam­ment grâce à des modèles « semi-cen­tra­li­sés », comme des hubs de mobi­li­té de moyenne à grande échelle, capables de pro­duire 10 à 50 MW. 

Les coûts de l’hy­dro­gène vert devraient ain­si deve­nir attrayants d’i­ci à 2030, en attei­gnant le seuil de 2 à 3 dol­lars par kilo­gramme s’ils sont asso­ciés aux éner­gies renou­ve­lables ayant le meilleur ren­de­ment et la meilleure capa­ci­té, comme l’éner­gie solaire pho­to­vol­taïque du bas­sin médi­ter­ra­néen ou l’éner­gie éolienne off­shore des côtes de la mer du Nord.

Pour les appli­ca­tions indus­trielles, les coûts de l’hy­dro­gène dit « bleu » devraient cor­res­pondre à ceux des pro­cé­dés « gris », qui sont actuel­le­ment les plus bas2. Comme ces méthodes de pro­duc­tion sont tou­jours émet­trices de car­bone, elles doivent être com­bi­nées à un cap­tage éle­vé du CO2 – jus­qu’à 90 % lorsque le cap­tage et le sto­ckage du car­bone auront atteint leur matu­ri­té tech­nique. Par­tout où sa mise en œuvre est pos­sible – comme en mer du Nord, où Tota­lE­ner­gies, Shell et Equi­nor déploient d’im­por­tants inves­tis­se­ments –, l’hy­dro­gène bleu pour­ra défier les coûts et les émis­sions de l’hy­dro­gène vert (sans CO2). Dans d’autres régions, les grands pro­jets d’hy­dro­gène vert, comme Mas­shy­lia (50MW) ou Port-Jérôme (200MW), semblent être les meilleures options.

La pro­duc­tion dis­tri­buée d’hy­dro­gène, tech­ni­que­ment per­ti­nente pour les appli­ca­tions de mobi­li­té légère, est néan­moins struc­tu­rel­le­ment entra­vée par une échelle limi­tée et des coûts d’a­li­men­ta­tion du réseau éle­vés. Elle néces­site par consé­quent des sub­ven­tions publiques.

Véhi­cules à hydrogène

L’U­nion euro­péenne a éta­bli une feuille de route pour l’hy­dro­gène pré­voyant le déploie­ment de 45 000 camions et bus à pile à com­bus­tible (FCEB) sur les routes euro­péennes d’i­ci à 2030, fai­sant ain­si de l’hy­dro­gène un pilier de la décar­bo­na­tion des trans­ports publics. Le trans­port rou­tier lourd (camions longue dis­tance ou auto­bus urbains) semble de fait être l’un des can­di­dats les plus pro­met­teurs pour exploi­ter les hubs de mobi­li­té à moyen terme. 

D’un point de vue tech­nique, les véhi­cules lourds à pile à com­bus­tible (PC) consti­tuent une solu­tion inté­res­sante, car ils uti­lisent un ensemble de tech­no­lo­gies matures (piles à com­bus­tible, réser­voirs de sto­ckage, etc.), qui ont été lar­ge­ment vali­dées dans le cadre de pro­grammes d’es­sais tels que Jive 1 / Jive 2 pour les auto­bus en Europe. À l’inverse, la plu­part des alter­na­tives aux moteurs à com­bus­tion interne (MCI) – telles que les bat­te­ries –, sont encore confron­tées à des défis tech­niques, notam­ment leur auto­no­mie limi­tée, leurs longs temps de charge et leur charge utile limi­tée par le poids, par exemple.

Sur le plan éco­no­mique, le coût d’a­chat d’un véhi­cule élec­trique à com­bus­tion interne devrait éga­le­ment dimi­nuer au cours de la pro­chaine décen­nie, jusqu’à atteindre 120 000 € pour un camion et 325 000 € pour un bus d’i­ci à 2030, contre res­pec­ti­ve­ment 300 000 € et 650 000 € aujourd’­hui. Si l’on ajoute à cela le prix com­pé­ti­tif de l’hy­dro­gène, le coût total de pos­ses­sion des véhi­cules élec­triques à pile à com­bus­tible sera équi­valent à celui des véhi­cules traditionnels.

Même avec de l’hy­dro­gène gris ou bleu – qui émet tou­jours du CO2 –, les véhi­cules FCEV per­mettent glo­ba­le­ment de réduire les émis­sions car­bone par rap­port aux modèles actuels d’en­vi­ron 10 à 15 % avec de l’hy­dro­gène gris, et jus­qu’à 80 % avec de l’hy­dro­gène bleu. Et ce en res­tant au même niveau que les meilleurs camions EURO 6 en termes d’é­mis­sion de NOx.

Cepen­dant, rien de toute cela n’est gra­tuit. Outre la mise au point d’élec­tro­ly­seurs (ou de sys­tèmes de cap­tage et de sto­ckage du car­bone, le cas échéant), le déploie­ment de la mobi­li­té par l’hy­dro­gène lourd néces­site une acti­va­tion rapide – mais réa­liste – de la chaîne de valeur. Il s’a­git notam­ment de nor­ma­li­ser l’in­fra­struc­ture de dis­tri­bu­tion, qui repré­sente aujourd’­hui une part impor­tante des coûts de livrai­son de l’hy­dro­gène. Cela consti­tue un défi majeur pour gagner rapi­de­ment en enver­gure et déployer à grande échelle des sta­tions de ravi­taille­ment dans des lieux stra­té­giques, tels que les pla­te­formes logis­tiques le long des grands axes de fret paneu­ro­péens (« RTE‑T »).

Les coûts de déploie­ment devraient éga­le­ment être consi­dé­rables. Par exemple, pour rem­pla­cer 10 % du trans­port de mar­chan­dises de longue dis­tance dans six pays clés de l’UE (France, Alle­magne, Ita­lie, Bene­lux), soit envi­ron 20 000 camions, il fau­drait inves­tir entre 2 et 3 mil­liards d’eu­ros dans des infra­struc­tures de ravi­taille­ment. Ces fonds per­met­traient de créer 600 sta­tions de ravi­taille­ment, et autant pour la liqué­fac­tion de l’hy­dro­gène et les équi­pe­ments de trans­port dans le cas de la pro­duc­tion d’hy­dro­gène à dis­tance. Tou­te­fois, ces inves­tis­se­ments sont d’une ampleur rai­son­nable par rap­port à l’an­nonce faite par les pou­voirs publics en faveur de l’hy­dro­gène, et des ini­tia­tives auda­cieuses sont éga­le­ment atten­dues de la part des acteurs pri­vés (pro­duc­teurs indus­triels de gaz, exploi­tants d’au­to­routes, construc­teurs de camions, logis­ti­ciens, acteurs de l’in­dus­trie pétro­lière et gazière, ser­vices publics d’élec­tri­ci­té et de gaz).

L’hy­dro­gène dans l’espace

La mobi­li­té ter­restre ne sera cepen­dant pas la seule appli­ca­tion de l’hy­dro­gène à connaître des trans­for­ma­tions majeures au cours de la pro­chaine décen­nie. En effet, l’ex­plo­ra­tion de la Lune et de Mars connais­sant un regain d’in­té­rêt au niveau mon­dial, la NASA a attri­bué à Spa­ceX un contrat de 2,9 mil­liards de dol­lars pour la construc­tion d’un atter­ris­seur lunaire d’i­ci 2024, et Elon Musk a récem­ment réité­ré son ambi­tion de faire atter­rir un vais­seau spa­tial habi­té sur Mars avant 2030. 

L’é­norme dif­fé­rence entre l’éner­gie requise pour un lan­ce­ment depuis la Terre et depuis la Lune pousse les acteurs indus­triels à envi­sa­ger des points de ravi­taille­ment (par exemple EML‑1, NRHO) dans l’es­pace cis-lunaire, avec une source d’éner­gie exploi­tée et trai­tée direc­te­ment sur la Lune. La pos­si­bi­li­té de pro­duire éco­no­mi­que­ment des ergols (LH2, LOX) sur notre satel­lite pour­rait favo­ri­ser les pro­grammes d’ex­plo­ra­tion de l’es­pace lointain.

Par consé­quent, de nou­velles fron­tières s’ouvrent pour l’élec­tro­lyse de l’hy­dro­gène. Pour pro­duire des pro­per­gols spa­tiaux sur la Lune, toute la chaîne de valeur doit être repro­duite in situ : extrac­tion du régo­lithe, sépa­ra­tion et trai­te­ment de l’eau, logis­tique et trans­port, opé­ra­tions robo­tiques, sys­tèmes de com­mu­ni­ca­tion et cen­trales élec­triques. Les tech­no­lo­gies néces­saires ont été déve­lop­pées, ou sont en cours de déve­lop­pe­ment. Plu­sieurs acteurs s’intéressent actuel­le­ment à cette chaîne de valeur nais­sante de manière assez dis­per­sée, quand une approche inté­grée serait pour­tant néces­saire, car les ini­tia­tives iso­lées ont peu de chances de four­nir des résul­tats tangibles.À par­tir de 2030, si les objec­tifs actuels sont atteints, un mar­ché des pro­per­gols d’en­vi­ron 240 tonnes par an pour­rait émer­ger à la future sta­tion Gate­way (NHRO). Il serait même éco­no­mi­que­ment viable si le prix des lan­ce­ments spa­tiaux depuis la Terre ne s’ef­fondre pas de manière signi­fi­ca­tive, et si les niveaux de CAPEX actuel­le­ment envi­sa­gés sont main­te­nus sous contrôle. En chan­geant d’échelle grâce au déve­lop­pe­ment d’activités com­plé­men­taires telles que les rovers et l’assistance aux astro­nautes, la filière pour­ra davan­tage absor­ber les dépenses ponc­tuelles de R&D.

1https://​ec​.euro​pa​.eu/​e​n​e​r​g​y​/​s​i​t​e​s​/​e​n​e​r​/​f​i​l​e​s​/​h​y​d​r​o​g​e​n​_​s​t​r​a​t​e​g​y.pdf
2https://​www​.glo​balcc​sins​ti​tute​.com/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​2​1​/​0​4​/​C​i​r​c​u​l​a​r​-​C​a​r​b​o​n​-​E​c​o​n​o​m​y​-​s​e​r​i​e​s​-​B​l​u​e​-​H​y​d​r​o​g​e​n.pdf

Auteurs

Olivier Perrin

Olivier Perrin

associé dans le secteur de l’énergie, des ressources et de l’industrie chez Deloitte

Olivier Perrin co-développe un des 4 centres d’excellence « Future of Mobility » pour Deloitte et travaille plus particulièrement sur les sujets de stratégie et de transformation liés notamment à la transition énergétique. Il a plus de 20 ans d'expérience en conseil et est intervenu auprès de nombreux grands groupes dans plus de 30 pays.

Alexandre Kuzmanovic

Alexandre Kuzmanovic

directeur chez Monitor Deloitte dans le domaine de l'énergie, des ressources et de l'industrie, et plus particulièrement dans le secteur aérospatial

Alexandre Kuzmanovic conseil en stratégie et en transformation d'entreprise, dans diverses industries lourdes (mines, métaux, matériaux de construction, services publics, production d'énergie, ...). Avant le conseil, il a travaillé chez Saint Gobain dans des fonctions d'ingénierie et de gestion de la production.

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