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Comment lutter contre le gaspillage alimentaire

Et si la lutte contre le gaspillage empêchait de s’interroger sur la surproduction alimentaire ?

avec Marina Julienne, journaliste indépendante
Le 11 mai 2022 |
5min. de lecture
Marie Mourad
Marie Mourad
sociologue et consultante-chercheuse indépendante spécialisée dans la réduction du gaspillage
Barbara Redlingshöfer
Barbara Redlingshöfer
ingénieure d’études à l’Institut National de recherches pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement (INRAE)
En bref
  • La production alimentaire disponible de la France et des États-Unis s’élève à plus de 3 500 calories par jour et par personne — pour des besoins estimés autour de 2 000 à 2 500 calories.
  • Contrairement aux idées reçues, une famille nombreuse gaspille moins, par personne, qu’un couple sans enfants, car elle a plus d’opportunités pour proposer les restes cuisinés.
  • Les déductions d’impôts sont le plus souvent calculées en fonction du poids d’aliments donnés, ce qui incite à privilégier la quantité plutôt que la qualité.
  • Les entreprises comme Too Good to Go agissent, par exemple, en faisant signer à 62 entreprises un pacte visant à réduire le gaspillage alimentaire dû aux dates de consommation.

Aujourd’hui, la pro­duc­tion ali­men­taire dis­po­nible de la France et des États-Unis s’élève à plus de 3 500 calo­ries par jour et par per­sonne — pour des besoins esti­més autour de 2 000 ou au maxi­mum 2 500 calo­ries. Mais ces chiffres sont rare­ment cités par ceux qui luttent contre le gas­pillage, qu’ils soient indus­triels, asso­cia­tifs, ou politiques.

Le gaspillage devient un marché

Marie Mou­rad a étu­dié le sujet en France et aux États-Unis, et a mis en avant, dans sa thèse, cet effet per­vers des poli­tiques de réduc­tion des pertes et gas­pillage. « Dans les deux pays, ce sont des firmes de la grande dis­tri­bu­tion et de l’industrie agroa­li­men­taire, de concert avec le minis­tère de l’Agriculture en France et des asso­cia­tions envi­ron­ne­men­tales aux États-Unis, qui ont pro­duit des esti­ma­tions chif­frées met­tant l’accent sur les pour­cen­tages de pro­duits jetés, sec­teur par sec­teur, sans inter­ro­ger ni les quan­ti­tés pro­duites ni la nature des ali­ments concer­nés. Ils encou­ragent ain­si une défi­ni­tion du gas­pillage comme un pro­blème d’optimisation de la pro­duc­tion exis­tante, de la dis­tri­bu­tion et de la consom­ma­tion et pri­vi­lé­gient l’utilisation des excé­dents exis­tants plu­tôt que leur réduc­tion à la source. »

Comme elle le montre, une concur­rence se déve­loppe, au cours des années 2010, entre les dif­fé­rents usages des excé­dents. Cher­chant à uti­li­ser des pro­duits ali­men­taires non ven­dus, des firmes ren­forcent les cir­cuits de dons d’aliments consom­mables auprès d’associations d’aide ali­men­taire, géné­rant des contre­par­ties finan­cières (inci­ta­tion fis­cale le plus sou­vent) pour les donateurs.

Cer­tains res­pon­sables du déve­lop­pe­ment durable de firmes du sec­teur ali­men­taire mettent éga­le­ment en place le recy­clage et la vente de matières non consom­mables, en par­te­na­riat avec des entre­prises de trai­te­ment des déchets. Des fon­da­teurs de start-ups et d’associations sai­sissent l’opportunité de ces évo­lu­tions pour déve­lop­per des acti­vi­tés inter­mé­diaires qui ren­forcent des cir­cuits exis­tants et créent de nou­veaux cir­cuits de trans­for­ma­tion et de réal­lo­ca­tion des excé­dents. « Ces évo­lu­tions révèlent un méca­nisme que l’on pour­rait qua­li­fier de re-mar­chan­di­sa­tion d’excédents, sou­ligne Marie Mou­rad. Leur nou­velle valeur mar­chande repose en par­tie, para­doxa­le­ment, sur leur carac­tère dé-mar­chan­di­sé (non ven­du) ou non mar­chan­di­sé (non des­ti­né à être vendu). »

Autre effet per­vers de la lutte contre le gas­pillage telle qu’elle est orga­ni­sée pour l’instant : les déduc­tions d’impôts sont le plus sou­vent cal­cu­lées en fonc­tion du poids d’aliments don­nés, ce qui incite à pri­vi­lé­gier la quan­ti­té plu­tôt que la qua­li­té. Par exemple aux États-Unis, mais aus­si en France, les canettes de sodas sont assi­mi­lées à de la nour­ri­ture : leur don est rému­né­ra­teur pour les entre­prises alors même qu’il est délé­tère pour des popu­la­tions béné­fi­ciaires qui souffrent déjà de mal­nu­tri­tion, sur­poids ou obésité… 

En revanche, aucune mesure ne freine les dis­tri­bu­teurs dans leurs pro­po­si­tions tou­jours plus allé­chantes de pro­mo­tions qui poussent à la consom­ma­tion, sur des rayons géné­ra­le­ment bien plus visibles et mieux pré­sen­tés que ceux où sont sto­ckées les mar­chan­dises presque péri­mées et donc pro­po­sées à moindre coût. 

Le gaspillage est multifactoriel

Autre pro­blé­ma­tique de la lutte contre le gas­pillage : la néces­si­té — et la dif­fi­cul­té — d’agir sur plu­sieurs fac­teurs et/ou acteurs en même temps. Bar­ba­ra Red­ling­shö­fer, cher­cheuse à l’Inrae, vient de ter­mi­ner une thèse sur les pertes et gas­pillages ali­men­taires en ville et s’est inté­res­sée aux poli­tiques publiques qui visent la réduc­tion du gas­pillage et des déchets ali­men­taires en région pari­sienne. Elle a pu consta­ter qu’il existe un grand nombre de poli­tiques publiques qui pro­posent des leviers d’action, comme des cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion, l’incitation fis­cale au don ali­men­taire ou encore le tri des bio-déchets et leur com­pos­tage ou méthanisation.

Ces cam­pagnes s’inscrivent dans des poli­tiques liées à l’alimentation, aux déchets ou encore à l’énergie, à des niveaux admi­nis­tra­tifs variés. Mais elles sont peu coor­don­nées entre elles. Par exemple, un « plan com­post » n’est pas arti­cu­lé avec les actions de lutte contre le gas­pillage et peut même, impli­ci­te­ment, légi­ti­mer le fait de jeter de la nour­ri­ture, en asso­ciant le com­pos­tage à un geste positif !

La majo­ri­té des déchets ali­men­taires est aujourd’hui trai­tée par inci­né­ra­tion, grâce à un sec­teur de col­lecte et de trai­te­ment per­for­mant qui a besoin d’être ali­men­té… en déchets ! Certes, le cadre légis­la­tif pré­voit l’élargissement de la col­lecte des déchets ali­men­taires et leur recy­clage, mais on est très loin des objec­tifs. « Nous avons besoin d’articuler et de créer des syner­gies entre ces dif­fé­rentes poli­tiques au lieu de les gérer en silo, sou­ligne Bar­ba­ra Red­ling­shö­fer. Sinon, on a rai­son de craindre qu’elles res­tent inef­fi­caces. »

Les Pro­jets ali­men­taires ter­ri­to­riaux (PAT) qui ont pour objec­tif de relo­ca­li­ser l’agriculture et l’alimentation dans les ter­ri­toires devraient donc tenir compte, dès leur éla­bo­ra­tion, de ce type d’interactions.

Différences individuelles

Par ailleurs, elle sou­ligne à quel point les com­por­te­ments des indi­vi­dus face au gas­pillage sont divers et com­plexes et néces­sitent d’être ana­ly­sés au-delà des indi­vi­dus, au niveau des ménages et de leurs acti­vi­tés. « Il y a bien sûr des sen­si­bi­li­tés indi­vi­duelles plus ou moins récep­tives à cette pro­blé­ma­tique. Mais selon la com­po­si­tion du foyer, le métier, les loi­sirs, l’offre en maga­sins dans le quar­tier, les pra­tiques peuvent différer ! »

Par exemple, contrai­re­ment aux idées reçues, une famille nom­breuse, par per­sonne, gas­pille moins qu’un couple sans enfants, car elle a plus d’opportunités pour pro­po­ser les restes cui­si­nés. Autre exemple, selon que les per­sonnes ont du temps pour faire des courses dans la jour­née ou non, elles peuvent rem­plir leur fri­go au plus près des besoins, ou au contraire faire des stocks, dont une par­tie risque de finir à la pou­belle. Il sera impor­tant d’analyser com­ment le déve­lop­pe­ment du télé­tra­vail affec­te­ra le gaspillage.

On peut faire l’hypothèse qu’il est plus facile pour une per­sonne qui télé­tra­vaille à son domi­cile de faire les courses quo­ti­dien­ne­ment que pour celle qui a une heure de tra­jet quo­ti­dien pour aller au bureau. Enfin, des aspi­ra­tions à man­ger « sain », peuvent entrer en conflit avec le fait de gas­piller moins, car man­ger « sain » est sou­vent asso­cié à man­ger des pro­duits, notam­ment des fruits et légumes, les plus frais possibles…

« Ce champ de recherches sur les pra­tiques ali­men­taires des ménages et leurs déter­mi­nants est récent, mais quand on voit la mul­ti­pli­ci­té des fac­teurs en inter­ac­tion, on sait déjà qu’il va fal­loir trou­ver dif­fé­rents leviers d’actions, et ne pas réflé­chir en silos comme on a ten­dance à le faire aujourd’hui, en ciblant chaque caté­go­rie — les consom­ma­teurs, les dis­tri­bu­teurs, les pro­duc­teurs — sépa­ré­ment » conclut Bar­ba­ra Redlingshöfer.

Les projets de sensibilisation sont en cours 

« Quelques bonnes nou­velles tout de même, la sen­si­bi­li­sa­tion au gas­pillage pro­gresse et la mobi­li­sa­tion pour les “moches” par exemple porte ses fruits, sou­ligne Marie Mourad. »

Sur la ques­tion des dates de péremp­tion, l’entreprise Too Good To Go a obte­nu de réelles avan­cées en fai­sant signer à 62 entre­prises un pacte visant à réduire le gas­pillage ali­men­taire dû aux dates de consom­ma­tion. Ain­si, 3 000 gammes de pro­duits sen­si­bi­lisent le consom­ma­teur sur les Dates de Dura­bi­li­té Mini­male (DDM) avec des pic­to­grammes « Obser­vez, sen­tez, goû­tez » pour l’inciter à uti­li­ser ses sens, et plus de 600 rayons anti-gas­pi ont été déployés pour vendre des pro­duits à DDM proche ou dépas­sée. Preuve qu’il est pos­sible de contour­ner cer­tains obs­tacles réglementaires.

Enfin, quelques conseils don­nés aux ménages, s’ils sont res­pec­tés, ont une réelle effi­ca­ci­té : faire des listes de courses avant d’aller en maga­sin évite les achats impul­sifs, doser les quan­ti­tés à cui­si­ner selon les besoins et apprendre à cui­si­ner des restes empêche les pou­belles de se rem­plir trop vite. Et de citer en exemple la Grande-Bre­tagne, qui a mené un vrai tra­vail de ter­rain, en mobi­li­sant les éner­gies locales au plus près des familles, en orga­ni­sant des ate­liers cui­sines, des for­ma­tions pour ren­for­cer leur capa­ci­té à mieux gérer leur alimentation.

En France, des asso­cia­tions comme Familles rurales mènent des actions équi­va­lentes sur tout le ter­ri­toire, au plus près des ménages.

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