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Comment lutter contre le gaspillage alimentaire

Nourriture : 30 % de la production mondiale perdue chaque année

Marina Julienne, journaliste indépendante
Le 11 mai 2022 |
4 mins de lecture
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Nourriture : 30 % de la production mondiale perdue chaque année
Laurence Gouthière
Laurence Gouthière
responsable des études sur le gaspillage alimentaire à l'ADEME
En bref
  • En 2011, la FAO a présenté la première estimation à l’échelle mondiale : un tiers environ des parties comestibles des aliments produits pour la consommation humaine est perdu ou gaspillé, ce qui correspond environ à 1,3 milliard de tonnes de nourriture par an.
  • En France, l’ensemble des pertes et gaspillages alimentaires représentait, en 2016, 10 millions de tonnes, soit 150 kg par personne à l’année.
  • Plusieurs lois ont été mises en place pour contrer le gaspillage alimentaire. C’est le cas de la loi Garot, en 2016, de la loi Egalim 1 en 2018 et de la loi anti-gaspillage de 2020.
  • Dans la société civile, des entreprises comme Too good to go ou Phenix n’ont pas attendu pour agir en inventant des solutions originales pour lutter contre le gaspillage.

Pourquoi est-ce compliqué de définir le gaspillage alimentaire ?

En France, une dis­tinc­tion existe entre le gaspillage, les déchets et les pertes. Nous par­lons de « gaspillage » pour des pro­duits qui sont écartés (tri, sur­pro­duc­tion…), per­dus (récolte, trans­for­ma­tion, trans­port…) ou non con­som­més (périmés, servis mais jetés). Les « déchets » com­pren­nent les par­ties que nous n’avons pas l’habitude de con­som­mer (peau de mel­on, os de poulet, queues de ceris­es…), qu’elles soient ou non récupérées. Et nous util­isons générale­ment le terme de « pertes » pour par­ler de pro­duits per­dus en amont, lors de la pro­duc­tion et de la trans­for­ma­tion, car ce mot n’est pas con­noté néga­tive­ment, con­traire­ment au mot « gaspillage ».

Selon les régions et les habi­tudes cul­turelles, cer­tains ali­ments (ou par­ties d’aliments) peu­vent être con­sid­érés comme con­som­ma­bles ou non : verts de poireaux, peaux d’agrumes, têtes de pois­sons ne sont pas cuis­inés partout dans le monde. De plus, dans cer­tains pays, on ne con­sid­ère pas comme « gaspillés » des ali­ments réu­til­isés pour la nour­ri­t­ure ani­male ou à la pro­duc­tion d’énergie. Ce qui entraîne des dif­férences de déf­i­ni­tions, et donc d’actions, d’un pays à l’autre.

Quels sont les chiffres du gaspillage ?

En 2011, la FAO a présen­té la pre­mière esti­ma­tion à l’échelle mon­di­ale : un tiers env­i­ron des par­ties comestibles des ali­ments pro­duits pour la con­som­ma­tion humaine est per­du ou gaspillé, ce qui cor­re­spond env­i­ron à 1,3 mil­liard de tonnes de nour­ri­t­ure par an. Le gaspillage est assez bien répar­ti, et ce quel que soit les pays, entre les dif­férents éch­e­lons de la chaîne ali­men­taire : 1/3 en amont (pro­duc­tion), 1/3 en aval (au niveau du con­som­ma­teur), 1/3 entre les deux (dis­tri­b­u­tion et transformation).

Pour la France, l’Ademe a pub­lié l’étude la plus com­plète en 2016 en croisant dif­férentes don­nées et en réal­isant plus de 500 entre­tiens qual­i­tat­ifs1. L’ensemble des pertes et gaspillages ali­men­taires représen­taient en masse, en 2016, 10 mil­lions de tonnes. Le gaspillage généré au foy­er équiv­aut à 30 kg par per­son­ne et par an, dont 7 kg de déchets ali­men­taires non con­som­més encore embal­lés, et représente env­i­ron 108 € par an et par per­son­ne (240 € si l’on con­sid­ère l’ensemble des pertes et gaspillages générés tout au long de la chaîne). À soulign­er que l’on gaspille qua­tre fois plus en restau­ra­tion col­lec­tive et com­mer­ciale qu’au foy­er (130 g/convive/repas con­tre 32 g chez les ménages).

Source : Ademe (2016)

Quand a‑t-on décidé de lutter contre le gaspillage ?

Les Bri­tan­niques ont com­mencé très tôt, dès 2005, en lançant les pre­mières études ain­si que divers­es actions, mais la France a été pio­nnière sur le plan lég­is­latif. Dans le cadre du Pacte nation­al de lutte con­tre le gaspillage en 2013, elle a retenu un objec­tif de réduc­tion des pertes ali­men­taires. Puis la loi Garot (du nom du député Guil­laume Garot), en 2016, a hiérar­chisé les actions de lutte con­tre le gaspillage, inter­dit la destruc­tion de la nour­ri­t­ure con­som­ma­ble, et obligé les mag­a­sins de plus de 400 m2 à établir une con­ven­tion de dons des ali­ments qui, jusque-là, étaient détruits.

En 2018, la loi Egal­im 1 a élar­gi la pos­si­bil­ité de dons à la restau­ra­tion col­lec­tive et à l’industrie agroal­i­men­taire. Enfin, la loi Anti-gaspillage pour une Économie Cir­cu­laire (AGEC) de 2020 étend la loi Garot au com­merce de gros, et adopte des objec­tifs de réduc­tion de 50 % des pertes et gaspillages. D’ici 2030 pour les pro­duc­teurs, l’industrie agroal­i­men­taire et les con­som­ma­teurs, d’ici 2025 pour la dis­tri­b­u­tion et la restau­ra­tion col­lec­tive. Des objec­tifs très ambitieux, qui visent à mon­tr­er l’exemple au niveau européen. 

Sur le plan inter­na­tion­al, l’année 2015 a été déter­mi­nante, avec l’adoption des objec­tifs de développe­ment durable (ODD). L’objectif retenu est, d’ici 2030, de réduire de moitié le vol­ume de déchets ali­men­taires par habi­tant au niveau de la dis­tri­b­u­tion comme de la con­som­ma­tion et de réduire les pertes tout au long des chaînes de pro­duc­tion et d’approvisionnement.

En France, cette prise de conscience a‑t-elle déjà permis de réduire le gaspillage ?

Il n’existe pas encore d’indicateurs fiables per­me­t­tant de suiv­re l’évolution du gaspillage. De nom­breux acteurs, que ce soit en amont (agricul­teurs et éleveurs) ou en aval (notam­ment restau­ra­tion com­mer­ciale, arti­sans com­merçants, foy­ers), n’ont qu’une vague idée de ce qu’ils per­dent, et ont sou­vent ten­dance à le sous-estimer. Quant aux indus­triels et aux dis­trib­u­teurs, ils sont sou­vent con­fron­tés à un prob­lème de con­fi­den­tial­ité des données. 

Mais une direc­tive européenne rend oblig­a­toire, à compter de 2023, la pub­li­ca­tion par pays tous les 4 ans d’un chiffre glob­al de gaspillage et tous les ans d’un chiffre par poste : restau­ra­tion col­lec­tive, indi­vidu­elle, foy­ers, etc.

Notre objec­tif à l’Ademe est de met­tre en place des out­ils pour aider les acteurs à chaque mail­lon de la chaîne à faire des diag­nos­tics et définir ses actions de réduc­tion. Nous avons déjà mis au point de tels out­ils, par exem­ple pour les can­tines, qui aident les ges­tion­naires à mesur­er les déchets, puis à les réduire2 ou encore pour les indus­triels de l’agro-alimentaire3. L’important est de met­tre le pied à l’étrier, de mon­tr­er aux dif­férents acteurs que c’est pos­si­ble et prof­itable puisque cela per­met d’économiser sur les coûts de production.

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L’objectif de réduction de 50 % vous semble réaliste ?

Il est très ambitieux, car il est sou­vent assez sim­ple de réduire de 30 % ses pertes, mais pour attein­dre les 50 % cela demande une vraie réflex­ion et des change­ments de com­porte­ments. Mais les per­son­nes sont accom­pa­g­nées, c’est fais­able. En 2019, nous avons recruté, dans le cadre d’une opéra­tion « zéro gâchis académie », 243 foy­ers qui ont accep­té d’évaluer leur gaspillage, puis de suiv­re des gestes « anti-gaspi ». Un an après le début de l’enquête, ils ont de nou­veau pesé les pro­duits ali­men­taires jetés : ils avaient réduit leur gaspillage de 59 % !

Les moyens consacrés à la lutte contre le gaspillage sont-ils suffisants ?

Ils sont en baisse. Si d’importants moyens ont été mis en place en 2016 et 2017, il est dif­fi­cile depuis de les mobilis­er. Il est pour­tant indis­pens­able d’avoir des relais sur les ter­ri­toires comme les REseaux de Lutte con­tre le Gaspillage Ali­men­taire (REGAL) qui aident à sen­si­bilis­er l’ensemble des acteurs. Il serait égale­ment néces­saire de faire une grande cam­pagne nationale d’information sur cette problématique.

Heureuse­ment dans la société civile, des entre­pris­es comme Too good to go ou Phenix n’ont pas atten­du pour agir, et sec­ouent effi­cace­ment les pou­voirs publics comme les con­som­ma­teurs, en inven­tant des solu­tions orig­i­nales pour lut­ter con­tre le gaspillage. 

1https://​librairie​.ademe​.fr/​d​e​c​h​e​t​s​-​e​c​o​n​o​m​i​e​-​c​i​r​c​u​l​a​i​r​e​/​2​4​3​5​-​e​t​a​t​-​d​e​s​-​l​i​e​u​x​-​d​e​s​-​m​a​s​s​e​s​-​d​e​-​g​a​s​p​i​l​l​a​g​e​s​-​a​l​i​m​e​n​t​a​i​r​e​s​-​e​t​-​d​e​-​s​a​-​g​e​s​t​i​o​n​-​a​u​x​-​d​i​f​f​e​r​e​n​t​e​s​-​e​t​a​p​e​s​-​d​e​-​l​a​-​c​h​a​i​n​e​-​a​l​i​m​e​n​t​a​i​r​e​.html
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