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Vin : qu’importe le climat, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

Des vignes hybrides pour s’adapter au changement climatique

Agnès Vernet, journaliste scientifique
Le 18 mars 2021 |
3 mins de lecture
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Des vignes hybrides pour s’adapter au changement climatique
Eric Duchêne
Éric Duchêne
ingénieur de recherche au centre INRAE de Colmar
En bref
  • Les vignes sont en quelque sorte des « plantes doubles », constituées à la fois d’un greffon (la partie aérienne de la plante, dont le patrimoine génétique s’exprime à travers les fruits et les feuilles) et d’un porte-greffe (la partie souterraine dont les gènes régissent le système racinaire).
  • Cette dualité est à la fois une aubaine pour les biologistes, en ce qu’elle leur permet de tester diverses associations hybrides de greffon et de porte-greffes. La génétique leur permet de rechercher les marqueurs moléculaires associés aux caractéristiques désirées.
  • Contrairement aux OGM, l’hybridation demande beaucoup de temps : dix à quinze ans peuvent être nécessaires pour créer une nouvelle variété de vigne grâce à la génétique.

La cul­ture de la vigne est men­acée par les effets du change­ment cli­ma­tique, et les moyens à dis­po­si­tion des vignerons pour les com­penser sont divers. Il peut s’agir d’adapter les tech­niques cul­tur­ales, en mod­i­fi­ant par exem­ple la den­sité de plan­ta­tion ou en met­tant en place des sys­tèmes d’irrigation, voire de déplac­er les vignes afin de con­serv­er des con­di­tions cli­ma­tiques com­pa­ra­bles. Mais la géné­tique con­stitue égale­ment une voie promet­teuse qui a l’avantage de pro­pos­er une solu­tion ne néces­si­tant pas de déplac­er les vignes – rap­pelons que la notion de ter­roir est impor­tante dans le secteur du vin.

Con­naître les vignes 

Quels sont les car­ac­tères à rechercher sur les vignes les plus tolérantes aux effets du change­ment cli­ma­tique ? On peut citer la tolérance à une faible disponi­bil­ité en eau, à une hausse de la tem­péra­ture ou le main­tien de la pro­duc­tion d’acide tar­trique (un com­posé qui assure l’acidité du raisin et par­ticipe aux qual­ités gus­ta­tives du vin).

Pour l’essentiel, il ne s’agit pas de pro­duire une molécule par­ti­c­ulière ou d’utiliser un gène bien car­ac­térisé, comme pour une résis­tance à une mal­adie. Les car­ac­tères d’adaptation au change­ment cli­ma­tique sont sou­vent com­plex­es, quan­ti­tat­ifs, codés par plusieurs gènes qui inter­agis­sent entre eux.

De plus, et sachant que les vignes sont en quelque sorte des plantes dou­bles, com­posées à la fois d’un gref­fon et d’un porte-greffe, on com­prend la com­plex­ité du prob­lème. Le gref­fon forme la par­tie aéri­enne de la plante et son pat­ri­moine géné­tique s’exprime à tra­vers les fruits et les feuilles. Le porte-greffe, lui, con­stitue la par­tie souter­raine et ses gènes régis­sent le sys­tème raci­naire. La résis­tance au stress hydrique implique ain­si à la fois les racines et les feuilles, cha­cune dépen­dant d’un génome différent.

Choisir les caractéristiques 

Pour iden­ti­fi­er un cou­ple gref­fon/­porte-greffe adap­té au change­ment cli­ma­tique, il ne suf­fit donc pas de séquencer leurs deux génomes et de sélec­tion­ner les paires por­tant les gènes les plus intéres­sants. L’état actuel des con­nais­sances ne per­met pas de prédire le com­porte­ment d’un cou­ple don­né en se bas­ant unique­ment sur la séquence de quelques gènes cibles.

En revanche, il est pos­si­ble d’utiliser la géné­tique pour met­tre en lumière des rela­tions entre le pat­ri­moine géné­tique d’une var­iété et ses car­ac­téris­tiques. Pour cela, nous analysons des effec­tifs élevés de cépages afin de repér­er les pro­fils promet­teurs. Notre but est d’identifier les mar­queurs molécu­laires sur l’ADN cor­re­spon­dant à des car­ac­téris­tiques qui nous intéressent. Nous pou­vons alors utilis­er ces mar­queurs pour sélec­tion­ner des var­iétés sans avoir à com­pren­dre toute la com­plex­ité du mécan­isme molécu­laire. Ensuite, les généti­ciens s’assurent du main­tien des car­ac­téris­tiques souhaita­bles en étu­di­ant les descen­dants des croisements.

La créa­tion d’une var­iété par sélec­tion de géno­types est un proces­sus long. Dix à quinze ans de tra­vail peu­vent être néces­saires, en inclu­ant des délais régle­men­taires incom­press­ibles pour l’évaluation d’un nou­veau cépage. La plu­part des vig­no­bles français sont engagés dans de telles démarch­es, si ce n’est pour pré­par­er leur adap­ta­tion aux change­ments cli­ma­tiques, au moins pour cul­tiv­er des vignes plus résis­tantes aux mal­adies telles que le mil­diou ou l’oïdium.

Créer de nou­velles variétés 

Cette démarche utilise la géné­tique pour tri­er les vignes les mieux adap­tées aux man­i­fes­ta­tions des change­ments cli­ma­tiques. En théorie, il est égale­ment pos­si­ble de créer ces var­iétés par génie géné­tique. En pra­tique, la com­plex­ité des sys­tèmes biologiques que nous ciblons rend cela dif­fi­cile à faire. Nous sommes loin de planter des vignes OGM.

D’autres obsta­cles tech­niques s’opposent égale­ment à cette appli­ca­tion de la biotech­nolo­gie. Des out­ils de trans­for­ma­tion des génomes, tels que le CRISPR-Cas9, sont plus dif­fi­ciles à utilis­er sur des génomes végé­taux que sur des organ­ismes ani­maux. De plus, il nous manque encore des élé­ments pour faire pouss­er les vignes seule­ment à par­tir d’un amas de cellules. 

De telles pra­tiques sem­blent aus­si pos­er des prob­lèmes d’acceptabilité pour le con­som­ma­teur. Out­re le fait que la mod­i­fi­ca­tion des génomes n’est pas une pra­tique autorisée pour les pro­duits ven­dus en Europe – ce qui réduit con­sid­érable­ment les débouchés com­mer­ci­aux –, le vin est un objet de con­som­ma­tion qui est peu com­pat­i­ble avec des débats poten­tielle­ment polémiques. Comme tous les pro­duits de luxe, sa fab­ri­ca­tion ne doit soulever aucune question.

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