Vignes & Climat
π Planète
Vin : qu’importe le climat, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

Géographie du vin : « L’Angleterre devient un pays viticole mature »

avec Clément Boulle, Directeur exécutif de Polytechnique Insights
Le 18 mars 2021 |
5min. de lecture
Cornelis Van Leeuwen
Cornelis (Kees) Van Leeuwen
professeur de viticulture à Bordeaux Sciences Agro et l’Institut des Sciences de la Vigne et du Vin
Alistair Nesbitt
Alistair Nesbitt
PDG de Vinescapes, un cabinet de conseil qui soutient le développement technique et stratégique des entreprises de production de vin
En bref
  • Avec le réchauffement climatique, de nouvelles régions – comme l’Angleterre, la Belgique ou les Pays-Bas – deviennent propices à la culture des vignes.
    Les Britanniques pourraient ainsi devenir des producteurs majeurs de vin.
  • En 2018, Alistair Nesbitt et ses collègues ont publié un rapport identifiant au Royaume-Uni 33 700 hectares (l’équivalent de la région de Champagne) de terres propices à la culture de la vigne.
  • Cependant, le climat, qui était jusqu’ici une donnée fixe en œnologie, est devenu variable, et la production n’est donc pas assurée d’une année sur l’autre.
  • Plus encore, les conséquences du changement climatique peuvent être très différentes d’un territoire à l’autre : réduction des rendements, augmentation du stress hydrique ou au contraire, augmentation des précipitations…

Quelles sont les nou­velles géo­gra­phies du vin ?

La plan­ta­tion de vignes en Angle­terre, en Bel­gique ou aux Pays-Bas est une consé­quence logique du chan­ge­ment cli­ma­tique. L’Angleterre, par exemple, est en train de deve­nir un pays viti­cole mature. C’est un pro­duc­teur sérieux, qui est aujourd’hui capable de pro­duire des vins de qua­li­té se ven­dant entre 25 à 30 euros la bou­teille sur le mar­ché intérieur. 

Aujourd’hui, ces ter­roirs rela­ti­ve­ment nou­veaux sont pro­pices à la pro­duc­tion de vins blancs et de vins effer­ves­cents car leur exi­gence cli­ma­tique est plus faible que celle des rouges. Ces vins requièrent une aci­di­té sou­te­nue, des rai­sins peu sucrés et peuvent donc être pro­duits sous des tem­pé­ra­tures rela­ti­ve­ment fraîches. On observe cela depuis long­temps en Alsace et en Cham­pagne, ou bien dans les nou­veaux mondes des vignobles que sont la Nou­velle-Zélande et la Tas­ma­nie, qui béné­fi­cient des mêmes caractéristiques. 

Quelle est l’influence du réchauf­fe­ment cli­ma­tique dans le déve­lop­pe­ment de ces nou­veaux terroirs ?

La vigne répond aux influences de la tem­pé­ra­ture, au rayon­ne­ment, ain­si qu’à la dis­po­ni­bi­li­té en eau et en élé­ments miné­raux. À chaque endroit, ces res­sources loca­le­ment dis­po­nibles sont dif­fé­rentes. L’abondance varie d’un endroit à l’autre, ce qui influence la phy­sio­lo­gie de la vigne : ren­de­ment, vigueur, pré­co­ci­té, com­po­si­tion du rai­sin. Le cli­mat joue ain­si un rôle impor­tant, car il déter­mine le régime des tem­pé­ra­tures, l’abondance du rayon­ne­ment et la dis­po­ni­bi­li­té en eau. Le cli­mat est sup­po­sé être une carac­té­ris­tique fixe de l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel, au détail près qu’il fluc­tue légè­re­ment tous les ans : c’est la notion de mil­lé­sime. Mais avec l’évolution du cli­mat, cette don­née fixe est deve­nue une don­née variable. Dans la com­mu­nau­té viti­cole, les pre­miers articles scien­ti­fiques parus sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ont une ving­taine d’an­nées car le réchauf­fe­ment s’est accé­lé­ré dans les années 1980 et la prise de conscience a eu lieu dans les années 2000.

En quoi les consé­quences du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sont-elles dif­fé­rentes d’un ter­roir à un autre ?

Les vignobles deviennent plus chauds par­tout dans le monde, et le régime hydrique évo­lue. Mais au nord du 45ème paral­lèle (Bor­deaux, Bologne), les pré­ci­pi­ta­tions ont ten­dance à aug­men­ter alors qu’en des­sous, elles ont ten­dance à dimi­nuer. L’im­pact du réchauf­fe­ment est dif­fé­rent selon les sec­teurs cli­ma­tiques. Les régions sep­ten­trio­nales avaient des pro­blèmes de défi­cit de matu­ri­té du rai­sin (arômes her­ba­cés, trop forte aci­di­té, défi­cit en sucre) qui peuvent être com­blés. En revanche, des pays comme l’Espagne ou l’Italie sont plus impac­tés en termes de qua­li­té ain­si qu’en termes de ren­de­ments. Ces régions auront plus de dif­fi­cul­tés à s’adapter. Entre le 35ème paral­lèle (Tan­ger, Tunis) et le 50ème paral­lèle (Char­le­roi, Prague), les fac­teurs limi­tants pour pro­duire du bon vin ne sont pas les mêmes.

©Michael Blann

Quelle est la situa­tion au sud ? 

On y observe un manque d’eau. Mais le pro­blème de la séche­resse est d’abord un pro­blème de ren­de­ments. Quand la vigne est bien conduite et plan­tée avec des cépages et porte-greffes résis­tants à la séche­resse, on peut faire de grands vins avec 300 ou 400 mm de pré­ci­pi­ta­tions par an. En revanche, pour assu­rer la ren­ta­bi­li­té, il faut pro­duire du vin de qua­li­té ven­du à un bon prix, mais aus­si des ren­de­ments suffisants. 

On observe une cer­taine confu­sion sur les effets de la tem­pé­ra­ture et du manque d’eau. On ne peut pas com­pen­ser l’ex­cès de cha­leur par l’ir­ri­ga­tion ; et d’ailleurs la vigne est très bien adap­tée à la séche­resse. Les pro­duc­teurs de vins à Men­do­za, en Argen­tine, apportent une réponse inté­res­sante au réchauf­fe­ment : ils plantent désor­mais à 1 400 mètres d’altitude alors qu’à l’origine le vignoble se situe à 800 mètres. Mais il est évident que cette solu­tion ne peut pas s’appliquer partout.

L’irrigation des ter­roirs est donc une pra­tique controversée ?

His­to­ri­que­ment, la très grande majo­ri­té des vignes étaient situées en Europe, où il n’y avait pas d’irrigation, y com­pris dans des régions très sèches comme l’Andalousie ou la Sicile. Dans le nou­veau monde, l’irrigation était pré­sente dans d’autres cultures, et c’est pour cela qu’on la retrouve éga­le­ment dans la viti­cul­ture. C’est une ques­tion de dis­po­ni­bi­li­té en eau et un choix de socié­té. L’ir­ri­ga­tion per­met d’augmenter les ren­de­ments, mais elle néces­site 1 à 4 mil­lions de litres par hec­tare et par an. Il est inquié­tant de voir se déve­lop­per l’irrigation à grande échelle dans un pays comme l’Espagne dont le vignoble est immense et dont les res­sources en eau sont limi­tées. Pour irri­guer, on y puise sou­vent dans des aqui­fères fos­siles, ce qui est un crime contre l’environnement.

Le cli­mat bri­tan­nique : plus chaud, mais moins stable

En rai­son du chan­ge­ment cli­ma­tique, le Royaume-Uni béné­fi­cie désor­mais de tem­pé­ra­tures plus éle­vées, favo­ri­sant la pro­duc­tion de vin. Cli­ma­to­logue spé­cia­li­sé en viti­cul­ture et PDG de Vines­capes, Alis­tair Nes­bit est impli­qué dans le sec­teur viti­cole bri­tan­nique depuis une ving­taine d’an­nées. Selon lui, « le sec­teur a connu une crois­sance de 200 % au cours des der­nières années en termes d’é­chelle et de volume. Les gens cultivent du vin dans des régions qui étaient trop froides il y a seule­ment 30 ou 40 ans. Le Royaume-Uni compte aujourd’­hui envi­ron 3 000 hec­tares (ha) de vignes et plus de 700 vignobles pro­dui­sant du vin ». C’est cepen­dant encore bien peu par rap­port aux pro­duc­teurs tra­di­tion­nels, comme la France (envi­ron 800 000 ha), l’Espagne (1 mil­lion ha) ou l’Italie (650 000 ha). 1

« Alors que d’autres pays et régions luttent contre la cha­leur et la séche­resse, le sec­teur viti­cole bri­tan­nique pro­fite du réchauf­fe­ment cli­ma­tique » — en par­ti­cu­lier grâce à une tem­pé­ra­ture moyenne stable de 13°C 2. « Mais les condi­tions ne sont pas aus­si idéales qu’il n’y paraît », affirme-t-il. Notam­ment parce que le rai­sin a besoin de plus que d’un temps chaud pour pous­ser, et que les vignobles bri­tan­niques sont très expo­sés à des condi­tions météo­ro­lo­giques (risque de gel, pré­ci­pi­ta­tions instables) par­ti­cu­liè­re­ment variables d’une année sur l’autre.

C’est pour­quoi, même si le sec­teur viti­cole bri­tan­nique a fait l’ob­jet de nom­breux inves­tis­se­ments, les ren­de­ments res­tent faibles. Dans une étude datant de 2018, Alis­tair Nes­bit et ses col­lègues ont sou­li­gné le fait que ces faibles ren­de­ments étaient dus à l’emplacement inadé­quat des vignobles 3. Leur rap­port iden­ti­fie au Royaume-Uni des par­celles appro­priées au déve­lop­pe­ment d’un vignoble d’une super­fi­cie totale de 33 700 ha – l’é­qui­valent de la région fran­çaise de Cham­pagne – avec une tem­pé­ra­ture moyenne de 13,9°C pen­dant la sai­son de croissance.

Tou­te­fois, et pour que le pro­jet puisse réus­sir, il faut mieux com­prendre les enjeux. Un pro­jet entre cli­ma­to­logues, spé­cia­listes du sec­teur viti­cole, cher­cheurs du Gran­tham Research Ins­ti­tute et de l’U­ni­ver­si­té d’East Anglia, CREWS-UK, vise ain­si à étu­dier les futures condi­tions cli­ma­tiques du Royaume-Uni, et leur impact poten­tiel sur la pro­duc­tion de vin 4.

1https://​ec​.euro​pa​.eu/​e​u​r​o​s​t​a​t​/​s​t​a​t​i​s​t​i​c​s​-​e​x​p​l​a​i​n​e​d​/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​V​i​n​e​y​a​r​d​s​_​i​n​_​t​h​e​_​E​U​_​-​_​s​t​a​t​i​s​t​i​c​s​#​m​i​l​l​i​o​n​_​h​e​c​t​a​r​e​s​_​o​f​_​v​i​n​e​y​a​r​d​s​_​i​n​_​t​he_EU
2https://​onli​ne​li​bra​ry​.wiley​.com/​d​o​i​/​f​u​l​l​/​1​0​.​1​1​1​1​/​a​j​g​w​.​12215
3https://​www​.tand​fon​line​.com/​d​o​i​/​f​u​l​l​/​1​0​.​1​0​8​0​/​1​7​4​7​4​2​3​X​.​2​0​1​8​.​1​5​37312
4https://​www​.lse​.ac​.uk/​g​r​a​n​t​h​a​m​i​n​s​t​i​t​u​t​e​/​r​e​s​i​l​i​e​n​t​-​wine/

👋 Nous avons besoin de votre avis ! Prenez quelques minutes pour répondre à notre enquête de lectorat.

Je participe à l'enquête