Vignes & Climat
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Vin : qu’importe le climat, pourvu qu’on ait l’ivresse ?

Vins du réchauffement climatique : des fruits frais aux fruits cuits

avec Clément Boulle, Directeur exécutif de Polytechnique Insights
Le 18 mars 2021 |
4min. de lecture
Alexandre Pons
Alexandre Pons
œnologue pour le groupe Oeneo et l’Institut des sciences de la vigne et du vin
Philippe Darriet
Philippe Darriet
professeur d'œnologie et directeur de l'unité de recherche Œnologie (associée à l'INRAE) à l'Institut des Sciences de la Vigne et du Vin de l'Université de Bordeaux
En bref
  • Le changement climatique fait évoluer les arômes des vins : les odeurs de fruits frais (fraise, cassis) des vins de Bordeaux se rapprochent désormais de fruits confiturés (pruneaux).
  • Ces vins, moins acides et plus sucrés, sont également plus alcoolisés, et les experts Alexandre Pons et Philippe Darriet se questionnent ainsi sur leur capacité à se conserver sur le long terme.
  • Corriger ces évolutions aromatiques nécessite de prendre le contrepied des pratiques culturales mises en place ces vingt dernières années, ce qui prendra du temps. Les vignerons vont devoir augmenter les rendements, diminuer l’effeuillage des vignes, augmenter la charge (le nombre de grappes), et dé-densifier leurs plantations.

Quelles sont les consé­quences du réchauf­fe­ment cli­ma­tique sur les arômes du vin ?

Alexandre Pons. Depuis les années 2000, on observe une évo­lu­tion de l’arôme des rai­sins et des vins rouges en lien avec une modi­fi­ca­tion du niveau de matu­ri­té. On dit des Bor­deaux qu’ils n’ont jamais été aus­si bons parce que leur qua­li­té est beau­coup plus homo­gène. Mais force est de consta­ter que les odeurs de fruits frais (fraise, cas­sis), qui contri­buent à la sin­gu­la­ri­té de ces vins, laissent place à des odeurs de fruits confi­tu­rés (pru­neau) carac­té­ris­tiques des vins issus de régions viti­coles plus méridionales.

Phi­lippe Dar­riet. On peut éga­le­ment sou­li­gner l’at­té­nua­tion des carac­tères végé­taux, comme les odeurs de cosses de pois ou de poi­vrons frais. Les vins du chan­ge­ment cli­ma­tique font res­sor­tir des arômes de fruits confi­tu­rés, mais aus­si de fruits secs et de vieux bois. Il y a aus­si une forme de lour­deur dans la per­cep­tion, alors qu’historiquement les vins de Bor­deaux étaient carac­té­ri­sés par leur fraî­cheur, y com­pris après plus de dix ans de conservation. 

Pour­quoi les vins se trans­forment-ils ainsi ?

AP. Le stress hydrique et le stress ther­mique induisent des méca­nismes de défense chez la plante qui abou­tissent à la dégra­da­tion bio­chi­mique des acides gras. Il en résulte la pro­duc­tion de com­po­sés vola­tils odo­rants, le plus sou­vent des com­po­sés car­bo­ny­lés, qui contri­buent à créer ces odeurs de fruits confi­tu­rés que l’on retrouve dans la baie de rai­sin. À Bor­deaux, on consi­dère que c’est un défaut qui se retrouve éga­le­ment dans les vins rouges pré­ma­tu­ré­ment vieillis.

PD. Il faut 17 grammes de sucre pour pro­duire un degré d’alcool. Des rai­sins plus riches en sucre donnent des vins plus riches en alcool, mais il faut quand même que le rai­sin soit mûr pour le récol­ter, ce qui limite les actions cor­rec­tives liées aux ven­danges pré­coces, notam­ment sur les cépages les plus sen­sibles comme le merlot.

Le poten­tiel de garde des vins est-il menacé ?

AP. C’est une grande ques­tion. Connais­sant le poten­tiel d’adaptation de l’homme et des végé­taux, si l’on ne fait rien, il est fort pro­bable que l’aptitude à la conser­va­tion des vins de Bor­deaux s’en trouve affec­tée. À ce stade, ce n’est pas un résul­tat de recherche avé­ré, mais plu­tôt l’agrégation de résul­tats de recherches pré­li­mi­naires et le fruit d’une réflexion sur l’évolution des pra­tiques œno­lo­giques et cultu­rales. Ce qui fait qu’un vin est stable d’un point de vue micro­bio­lo­gique réside dans la pré­sence d’alcool et d’acidité. En revanche, des méca­nismes chi­miques dont la plu­part sont modu­lés par le niveau d’acidité du milieu vont modi­fier l’équilibre aro­ma­tique du vin au cours de sa conser­va­tion en bou­teille. Or, le degré d’alcool a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té ces vingt der­nières années et l’acidité est en baisse. Tout l’enjeu pour le vini­fi­ca­teur est donc de gérer la matu­ri­té des rai­sins, de limi­ter le degré d’alcool et d’utiliser des tech­niques pour pré­ser­ver l’acidité. 

Faut-il cor­ri­ger cette évolution ?

AP. Il y a deux écoles sur cette ques­tion. Une pre­mière qui recherche des vins puis­sants et char­pen­tés, et une deuxième qui estime que ces vins ne sont pas l’avenir de Bor­deaux car leurs arômes sont trop lourds et qu’ils sont trop riches en alcool. Mais ce n’est pas parce que l’on a une aug­men­ta­tion des tem­pé­ra­tures moyennes que l’on aura for­cé­ment des dif­fi­cul­tés à moyen terme. L’enjeu est d’être capable de pro­duire des vins qui dégagent de la fraî­cheur avec des rai­sins qui sont beau­coup plus mûrs qu’il y a vingt ans.

Quels sont les leviers pour y parvenir ?

AP. Pen­dant les années 1980 et 1990 à Bor­deaux, l’œ­no­lo­gie s’est appli­quée à déve­lop­per des outils pour faire mûrir les rai­sins. L’en­jeu était de réduire le carac­tère végé­tal du vin. On a dimi­nué les ren­de­ments, effeuillé les vignes pour avoir un meilleur enso­leille­ment des baies de rai­sin, dimi­nué la charge (le nombre de grappes), den­si­fié les plantations… 

Il faut aujourd’hui prendre le contre-pied de ces pra­tiques cultu­rales. On observe déjà des résul­tats quand on met cela en place. Mais on demande aux vigne­rons de faire l’inverse de ce que l’on leur a conseillé de faire durant près de 20 ans, donc cela prend du temps. Par ailleurs, on observe sur le ter­rain la volon­té de cer­tains viti­cul­teurs de sélec­tion­ner des cépages plus en adé­qua­tion avec le cli­mat local. Tou­te­fois, ce serait une erreur d’implanter dans ce vignoble des cépages emblé­ma­tiques d’autres grandes régions viti­coles, quand bien même ils seraient plus en adé­qua­tion avec le cli­mat local ! La région de Bor­deaux est riche d’une tra­di­tion viti­cole sécu­laire fon­dée sur une grande diver­si­té d’encépagement, aujourd’hui réduite à sa por­tion congrue (seuls 3 cépages rouges sont très majo­ri­tai­re­ment culti­vés à Bor­deaux). Les faire renaître pour­rait contri­buer à enri­chir la palette gus­ta­tive et aro­ma­tique des vins de Bor­deaux tout en péren­ni­sant la tra­di­tion d’une pro­duc­tion de vin de qua­li­té dans un contexte cli­ma­tique changeant. 

PD. L’alternative varié­tale est un mou­ve­ment de long terme dont l’histoire du vignoble de Bor­deaux témoigne. Sans occul­ter les cépages exté­rieurs, une pro­por­tion accrue d’autres cépages de la famille des Car­me­nets est une solu­tion adap­ta­tive. À cela, une sélec­tion de choix de porte-greffes adap­tés à des contraintes hydriques plus sévères pour­raient éga­le­ment fonc­tion­ner. L’œnologie – par la mise en œuvre de pra­tiques visant à limi­ter l’évolution des vins – est aus­si en mesure d’apporter des solu­tions correctives.

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