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Comment les neurosciences transforment notre rapport à l’intelligence

« Facteur C », le QI de l’intelligence collective

par Pierre-Marie Lledo, Directeur de recherche au CNRS, chef d’unité à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie européenne des sciences
Le 18 février 2021 |
5min. de lecture
Pierre-Marie Lledo
Pierre-Marie Lledo
Directeur de recherche au CNRS, chef d’unité à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie européenne des sciences
En bref
  • Pour le Pr Pierre-Marie Lledo, la conception selon laquelle un groupe serait moins intelligent que des individus est erronée.
  • Au contraire, des chercheurs ont créé un « facteur C » évaluant l’intelligence collective sur le modèle du QI individuel.
  • Le « facteur C » ne dépend pas que du QI de chaque membre du groupe : il est surtout amélioré par l’accroissement des interactions et la diversification des profils.
  • C’est pour cela que le Pr Lledo pense que les entreprises doivent remplacer les structures hiérarchiques rigides par un fonctionnement plus transversal favorisant l’intelligence collective.

Aucune entre­prise n’échappe aujourd’hui à l’accélération des défis éco­no­miques et aux chan­ge­ments dis­rup­tifs. Face à la crois­sance de l’imprévisibilité et de la com­plexi­té, la plu­part cherchent à sur­vivre en rédui­sant leurs coûts de pro­duc­tion ou en ten­tant de conqué­rir de nou­velles parts de mar­ché. Plus encore, les diri­geants ne sont guère pré­pa­rés à gérer l’inconnu. 

Dans ce contexte, com­ment peuvent-ils don­ner du sens à ces injonc­tions para­doxales, à cette ava­lanche d’oxymores des temps modernes que sont la « pro­fi­ta­bi­li­té » et le « déve­lop­pe­ment durable », les « valeurs » et la « valeur », l’« inno­va­tion ouverte » et la « com­pé­ti­ti­vi­té », ou encore la « res­pon­sa­bi­li­té sociale et envi­ron­ne­men­tale » et la « créa­tion de richesse » ? Seule une véri­table révo­lu­tion de l’architecture sociale qui pré­side à l’analyse, à la déci­sion, et à l’action pour­rait offrir de nou­veaux moyens de résoudre effi­ca­ce­ment ces dilemmes.

Pour l’auteur de ces lignes, il faut donc ins­tau­rer un véri­table esprit col­la­bo­ra­tif au sein des entre­prises. Les nou­veaux sché­mas d’organisation devront s’appuyer davan­tage sur l’intelligence col­lec­tive 1, car comme disait l’Euripide, « aucun de nous ne sait ce que nous savons tous, ensemble ».

Finie l’époque des pyramides

Pour les récal­ci­trants, les réfrac­taires aux bien­faits du col­lec­tif, la crise de la Covid-19 four­nit des preuves sup­plé­men­taires de l’importance de la coopé­ra­tion. Par­tout dans le monde, épi­dé­mio­lo­gistes, pra­ti­ciens, cher­cheurs, ingé­nieurs, exploitent ensemble et sans relâche le flot de don­nées sur l’épidémie pour modé­li­ser la pro­gres­sion du virus, pré­dire l’impact des inter­ven­tions pos­sibles ou bien déve­lop­per des solu­tions bio­mé­di­cales à cette ques­tion sanitaire. 

Des codes ouverts et réuti­li­sables par les labo­ra­toires mon­diaux ont été échan­gés. Le monde de la recherche et de l’innovation s’est pris d’une fré­né­sie de col­la­bo­ra­tion et de pro­duc­tion jusque-là inéga­lée. Autre­ment dit, il en sera bien­tôt fini des orga­ni­sa­tions pyra­mi­dales que l’on constate encore çà et là dans les ins­tances de déci­sion où le rap­port à l’autre n’existe que par un lien de subor­di­na­tion. Recon­nais­sons cepen­dant que ces struc­tures pyra­mi­dales anciennes, dog­ma­tiques, for­gées sur des argu­ments d’autorité et par­fois opaques sont très effi­caces quand le milieu dans lequel elles évo­luent reste stable. 

Com­ment, alors, encou­ra­ger l’intelligence col­lec­tive ? 

En s’opposant d’abord à l’idée conve­nue selon laquelle il exis­te­rait une forme de dégra­da­tion de l’intelligence dès lors que nous nous retrou­vons à plu­sieurs pour réflé­chir ou déci­der. Contre ceux qui pensent que ce sont les indi­vi­dus qui sont les seuls vec­teurs d’intelligence, tan­dis que les groupes font preuve de sot­tise, rap­pe­lons que les per­for­mances cog­ni­tives d’un sujet reposent avant tout sur l’usage d’outils sym­bo­liques (langues, écri­tures, etc.) ou maté­riels (ins­tru­ments de cal­cul, de mesure, l’énergie, les trans­ports, etc.). Or cha­cun reçoit ces deux outils comme un don des autres, par la culture et l’éducation : il ne les a pas inven­tés lui-même.

En somme, la plu­part des connais­sances avan­cées par ceux qui pré­tendent que l’intelligence est pure­ment indi­vi­duelle pro­vient du col­lec­tif. Ces connais­sances n’auraient pu s’accumuler et se per­fec­tion­ner sans de longues chaînes de trans­mis­sion inter­gé­né­ra­tion­nelle, qui per­durent grâce à la famille, l’école ou les médias. L’Homo sapiens a su inven­ter le concept de « culture cumu­la­tive », en tant qu’activité qui s’enrichit pro­gres­si­ve­ment avec le temps grâce à l’apport de connais­sance par ses pairs. Nous pou­vons mesu­rer aujourd’hui les fruits de cette acti­vi­té pen­sante et col­lec­tive au tra­vers de ses pro­duits déri­vés que sont la démo­cra­tie, le mar­ché, l’art, la tech­no­lo­gie, ou encore la science 2.

De l’individu à l’ensemble

Com­ment exploi­ter plei­ne­ment les res­sources d’un indi­vi­du, qui par essence vit et tra­vaille à plu­sieurs, pour faire émer­ger une forme d’intelligence col­lec­tive ? Tout d’abord, l’intelligence col­lec­tive ren­voie aux capa­ci­tés cog­ni­tives qui per­mettent à une socié­té ou une com­mu­nau­té de s’adapter aux chan­ge­ments d’un monde incertain. 

Cette forme de pen­sée col­lec­tive, loin du confor­misme et de l’uniformisation qui s’opposent au chan­ge­ment, conduit à créer pour enri­chir notre héri­tage, notam­ment sous l’impulsion d’un sen­ti­ment d’obligation qui nous pousse à enri­chir ce legs. L’intelligence col­lec­tive n’est féconde qu’en arti­cu­lant ou en coor­don­nant les sin­gu­la­ri­tés, en faci­li­tant les dia­logues, l’écoute d’autrui, et non pas en nive­lant les dif­fé­rences ou pire encore, en bâillon­nant les dis­si­dents 3

Enfin, rap­pe­lons qu’avant d’enrichir un cor­pus de connais­sances, il nous faut se l’approprier par l’apprentissage. C’est à par­tir de la connais­sance du pas­sé que nous pou­vons inven­ter un futur col­lec­tif et appré­cier le degré d’intelligence d’une orga­ni­sa­tion humaine, qu’elle soit une entre­prise, un gou­ver­ne­ment, une admi­nis­tra­tion ou une asso­cia­tion. Sans mémoire, point d’intelligence collective !

Un QI collectif ? 

Si nous pou­vons quan­ti­fier l’intelligence indi­vi­duelle via la per­for­mance à diverses tâches, et ain­si déri­ver un « quo­tient intel­lec­tuel » indi­vi­duel (le fameux QI), alors pour­quoi ne pas mesu­rer l’intelligence d’un groupe d’individus par sa per­for­mance à des tâches col­lec­tives ? Des cher­cheurs ont démon­tré l’existence d’un « fac­teur C » d’intelligence col­lec­tive mesu­rant la per­for­mance de groupe aux diverses tâches 4

Pour qu’un groupe maxi­mise son intel­li­gence col­lec­tive, nul besoin d’y regrou­per des gens avec un QI impor­tant. Ce qui compte, c’est la diver­si­té des sen­si­bi­li­tés sociales, des exper­tises et des for­ma­tions de ses membres, ain­si que la capa­ci­té à inter­agir effi­ca­ce­ment et à prendre la parole de manière équi­table lors des échanges. Autre­ment dit, un groupe intel­li­gent n’est pas un groupe for­mé d’individus intel­li­gents, mais d’individus dif­fé­rents qui inter­agissent sur la base de l’équité, de la réci­pro­ci­té et qui sont ani­més par des valeurs morales par­ta­gées. Et les auteurs de conclure : « il semble plus facile d’augmenter l’intelligence d’un groupe que celle d’un indi­vi­du. Pour­rait-on aug­men­ter l’intelligence col­lec­tive, par exemple, grâce à de meilleurs outils de col­la­bo­ra­tion en ligne ? » 5.

L’auto-organisation des com­mu­nau­tés a été l’apanage du monde « open-source » et à l’origine de pro­jets mas­sifs comme Wiki­pé­dia ou Linux. Elle devient aujourd’hui une évi­dence dans la réso­lu­tion de pro­blèmes glo­baux et mul­ti­dis­ci­pli­naires, oppo­sant la diver­si­té des com­pé­tences à la com­plexi­té des pro­blèmes. Créer un rap­port de force équi­li­bré dans le monde du tra­vail ne pour­ra se faire que par une recons­truc­tion du sou­bas­se­ment de l’organisation du pou­voir. Comme ce fut le cas, par exemple, dans le réagen­ce­ment de la cel­lule fami­liale dès les années 1950, cer­tains com­por­te­ments appa­raissent aujourd’hui inap­pro­priés dans le monde du tra­vail dès lors qu’ils nuisent à l’émergence d’intelligence collective.

Gageons que ces quelques lignes auront convain­cu le lec­teur de l’importance d’instaurer dans les entre­prises, mais aus­si à l’école, et au sein de toutes les col­lec­ti­vi­tés humaines, des rela­tions fon­dées sur l’équité, la réci­pro­ci­té ou le sen­ti­ment d’obligation – pour ne citer que les fac­teurs prin­ci­paux favo­ri­sant l’expression d’un QI collectif.


1Les lec­teurs dési­reux de connaître les fon­de­ments de l’Intelligence Col­lec­tive pour­ront consul­ter l’ouvrage de Jean-Fran­çois Nou­bel, Intel­li­gence Col­lec­tive, la révo­lu­tion invi­sible, 2004, The Tran​si​tio​ner​.org. Pour Pierre Lévy, le phi­lo­sophe fran­çais, l’intelligence col­lec­tive peut être défi­nie comme « l’intelligence par­tout dis­tri­buée, sans cesse valo­ri­sée, coor­don­née en temps réel, qui abou­tit à une mobi­li­sa­tion effec­tive des com­pé­tences »
2Pour une plus ample connais­sance de l’émergence de l’intelligence col­lec­tive, le lec­teur se repor­te­ra à l’excellent ouvrage de Pierre Lévy « L’in­tel­li­gence col­lec­tive. Pour une anthro­po­lo­gie du cybe­res­pace », Paris, La Décou­verte, 1994
3En 1675, New­ton écri­vait déjà : ‘Si j’ai vu plus loin, c’est en me tenant sur les épaules des géants’
4Wool­ley et al. (2010). Evi­dence for a Col­lec­tive Intel­li­gence Fac­tor in the Per­for­mance of Human Groups. Science Vol. 330, Issue 6004, pp. 686–688
5Pour plus amples infor­ma­tions, on se rap­por­te­ra aux tra­vaux de Pierre Lévy, phi­lo­sophe, socio­logue, et cher­cheurs en sciences de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion. Sur ce thème, on cite­ra du même auteur, Cyber­dé­mo­cra­tie. Essai de phi­lo­so­phie poli­tique. Paris : Édi­tions Odile Jacob, 2002. Ce phi­lo­sophe pro­pose que grâce au digi­tal, une nou­velle forme d’intelligence col­lec­tive a fait son appa­ri­tion : il s’agit de l’intelligence col­lec­tive en réseau

Auteurs

Pierre-Marie Lledo

Pierre-Marie Lledo

Directeur de recherche au CNRS, chef d’unité à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie européenne des sciences

Pierre-Marie Lledo concentre ses recherches sur l'adaptation et la régénération des neurones dans le cerveau ainsi que leurs interactions avec le système immunitaire. Il est directeur de recherche et directeur du laboratoire « Gènes et cognition » au CNRS et également directeur d'unité « Perception et mémoire » et directeur d'enseignement « Plasticité et développement du système nerveux » à l'Institut Pasteur.

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