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Nigel Inkster
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Comment la Chine veut gagner la course à la suprématie technologique

Nigel Inkster, conseiller principal à l'Institut international d'études stratégiques (IISS) et ancien directeur des opérations et du renseignement pour les services secrets britanniques (MI6)

La mon­tée en puis­sance de la Chine au cours de ces dix dernières années a été spec­tac­u­laire, notam­ment en ce qui con­cerne la tech­nolo­gie. Dans de nom­breux secteurs, il sem­blerait qu’elle vise la supré­matie mon­di­ale. Cela fait-il par­tie d’une stratégie de long terme ? Était-ce prévisible ?

Le Par­ti com­mu­niste chi­nois a été sur­pris plus d’une fois par les con­séquences de ses pro­pres poli­tiques. À la fin de la Révo­lu­tion cul­turelle, lorsque la Chine a com­mencé à se reformer, le gou­verne­ment n’avait pas pris en compte un phénomène qui allait se révéler décisif : une impor­tante cohorte de jeunes gens instru­its qui avaient été envoyés à la cam­pagne pour être réé­duqués sont revenus dans les villes. En rai­son de leurs « mau­vais­es » orig­ines sociales, ils ne pou­vaient pas obtenir d’emploi dans la fonc­tion publique. Beau­coup sont donc devenus des entre­pre­neurs. Per­son­ne ne l’avait prévu, mais avec le temps, l’esprit entre­pre­neur­ial a pris de l’ampleur.

Le développe­ment tech­nologique de la Chine fut en par­tie un proces­sus aléa­toire que les autorités ont essayé, sinon de con­trôler, du moins de gér­er. En ce qui con­cerne les tech­nolo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion, les dirigeants chi­nois se sont mon­trés très effi­caces avec une vue d’ensemble top-down qui a con­sisté à créer un envi­ron­nement de marché libre per­me­t­tant l’expérimentation. 

Il a ensuite suf­fi au Par­ti de regarder le match et d’observer les entre­pris­es les plus per­for­mantes se hiss­er au som­met avant d’en pren­dre pro­gres­sive­ment le con­trôle. Le com­porte­ment des géants chi­nois de la tech­nolo­gie s’apparente à ce que la soci­o­logue améri­caine Shoshana Zuboff appelle le « cap­i­tal­isme de sur­veil­lance » : anti­con­cur­rence, abus des don­nées des con­som­ma­teurs. Le Par­ti s’efforce désor­mais de régle­menter ces entre­pris­es en les oblig­eant à faire de la place aux nou­veaux entrants et à cess­er d’exploiter le sur­plus numérique de leurs clients.

Il existe par ailleurs une clause de sor­tie : l’État peut accéder à toutes ces don­nées quand il le souhaite. La Chine col­lecte égale­ment de grandes quan­tités de don­nées occi­den­tales, stock­ées dans des entre­pôts numériques dans tout le pays, et les entre­pris­es du secteur privé sont forte­ment incitées à les pass­er au crible pour trou­ver des infor­ma­tions qui pour­raient aider le Parti.

Les États occi­den­taux sont encore imprégnés de l’idée que seules cer­taines infor­ma­tions ont besoin d’être pro­tégées. Nous com­mençons seule­ment à nous ren­dre compte que, regroupées avec d’autres ensem­bles de don­nées et analysées à tra­vers le fil­tre de l’intelligence arti­fi­cielle, des don­nées qui, en soi, sem­bleraient inof­fen­sives, peu­vent être très révéla­tri­ces – d’une manière que nous ne souhaitons peut-être pas.

Quel type de supré­matie la Chine cherche-t-elle à atteindre ?

En devenant une puis­sance tech­nologique, la Chine a com­mencé à réalis­er qu’elle pou­vait utilis­er ses capac­ités crois­santes pour façon­ner l’environnement inter­na­tion­al. Dans les domaines de la cyber­gou­ver­nance et de la cyber­sécu­rité, elle a com­pris que si elle par­ve­nait à faire de ses normes tech­nologiques des normes mon­di­ales, elle pour­rait ensuite utilis­er son écras­ante puis­sance indus­trielle et économique pour pren­dre une posi­tion dom­i­nante au niveau mon­di­al dans des domaines clés. C’est ce que les États-Unis ont fait au XXe siè­cle et ce que nous, les Bri­tan­niques, avons fait au XIXe siè­cle avec le télé­graphe. Lorsque vous câblez le monde, cela vous donne beau­coup d’influence et de pouvoir.

L’un des prin­ci­paux objec­tifs des Chi­nois est d’améliorer l’acceptation inter­na­tionale de leur sys­tème poli­tique et de leurs valeurs, ce qui per­me­t­tra de ras­sur­er un par­ti com­mu­niste qui vit dans une para­noïa con­stante. Il y a aus­si la dimen­sion mil­i­taire. La Chine a tra­vail­lé dur pour devenir un con­cur­rent crédi­ble des États-Unis et elle est en passe d’atteindre cet objec­tif. Elle a meme pris de l’avance dans cer­tains domaines de la tech­nolo­gie mil­i­taire, comme l’hypersonique. La Chine dis­pose égale­ment d’un avan­tage con­sid­érable en ter­mes de ren­seigne­ment, alors qu’elle déploie la ver­sion numérique de sa « route de la soie », qui est un sous-ensem­ble d’une stratégie mon­di­ale beau­coup plus vaste. 

Si la Russie dis­pose d’atouts con­sid­érables en matière de cyber­crim­i­nal­ité, per­son­ne ne va acheter un sys­tème d’exploitation ou un ordi­na­teur russe. Bien que la Russie ait active­ment réfléchi aux ques­tions de cyber­sécu­rité et de cyber­gou­ver­nance, c’est la Chine qui, grâce à ses posi­tions dom­i­nantes et à sa capac­ité à com­mer­cialis­er sa tech­nolo­gie, est la mieux placée pour faire la pluie et le beau temps dans ces domaines.

Com­ment l’Occident réagit-il ?

Les dirigeants chi­nois con­sid­èrent désor­mais comme acquis que les États-Unis sont déter­minés à empêch­er la mon­tée en puis­sance de la Chine. C’est une sit­u­a­tion dan­gereuse. Mark Twain a dit: « L’histoire ne se répète pas, mais par­fois elle rime. » De fait, il y a bien des simil­i­tudes avec le Japon impér­i­al des années 1930. En d’autres ter­mes, si la Chine est au pied du mur et qu’elle sent qu’elle n’a pas d’autre choix, elle peut se déchaîner.

L’intégration com­mer­ciale était autre­fois un fac­teur de paix. Mais cette ten­dance s’est inver­sée. Il y a eu une sur­con­cen­tra­tion dans la fab­ri­ca­tion de pro­duits stratégiques en Chine. Avant la crise du Covid-19, les grandes entre­pris­es étrangères com­mençaient déjà à diver­si­fi­er leurs chaînes d’approvisionnement. Ce mou­ve­ment prend de l’ampleur. L’âge d’or où la Chine était l’usine du monde touche à sa fin. 

Au début de cette année, le min­istre chi­nois des Affaires étrangères, Wang Yi, a déclaré que la grande ques­tion était de savoir si les États-Unis étaient prêts à coex­is­ter avec un pays dont la cul­ture, les valeurs et le stade de développe­ment sont très dif­férents. Son dis­cours extérieur porte sur la coex­is­tence. Cepen­dant, le mes­sage interne est celui d’une com­péti­tion exis­ten­tielle entre le cap­i­tal­isme et le socialisme.

Y a‑t-il une place pour les Européens dans cette com­péti­tion mon­di­ale ? L’UE et le Roy­aume-Uni man­quent d’expertise et ont du mal à com­pren­dre la Chine. Ils ont d’excellents spé­cial­istes dans les uni­ver­sités, mais leurs con­nais­sances ne se traduisent pas par une prise de con­science poli­tique. En out­re, les intérêts poli­tiques et com­mer­ci­aux ont ten­dance à diverg­er, tant au niveau nation­al qu’au sein de l’UE entre les expor­ta­teurs nets et les impor­ta­teurs nets.

La préférence de la Chine serait d’avoir en face d’elle une Europe unie et prévis­i­ble. Mais en réal­ité, il s’agit d’un kaléi­do­scope de 27 États ayant cha­cun des objec­tifs très dif­férents. La ten­ta­tion de divis­er pour mieux régn­er est très forte.

La tech­nolo­gie ren­force-t-elle ces tendances ? 

Je sug­gère tou­jours à mes amis chi­nois de lire ce que dit Karl Pop­per sur la pau­vreté de l’historicisme. Ils ne liront pas Pop­per parce qu’il se mon­tre très dur à l’égard du com­mu­nisme. Mais son idée fon­da­men­tale est qu’on ne peut pas prédire l’avenir, parce qu’on ne peut pas prédire com­ment la tech­nolo­gie va évoluer.

La tech­nolo­gie peut con­tribuer à libér­er le poten­tiel de nom­breux pays, pas seule­ment la Chine et les États-Unis. Ain­si, les drones turcs, peu sophis­tiqués, ont pu mod­i­fi­er l’équilibre mil­i­taire dans le Haut-Karabakh. L’Europe peut façon­ner son pro­pre des­tin si elle maîtrise les fon­da­men­taux. Nous devons créer un envi­ron­nement favor­able à la tech­nolo­gie européenne, puis dévelop­per des appli­ca­tions des tech­nolo­gies exis­tantes qui apporteraient une valeur ajoutée et don­neraient aux Européens un cer­tain poids.

Dans l’informatique quan­tique, l’Europe compte quelques cham­pi­ons. Com­ment main­tenir ces entre­pris­es à flot suff­isam­ment longtemps ? Aux États-Unis, ces jeunes pouss­es seraient rachetées par l’une des grandes entre­pris­es tech­nologiques ; en Chine, elles béné­ficieraient de généreuses sub­ven­tions publiques. L’Europe peut-elle trou­ver un moyen de sub­ven­tion­ner ces jeunes pouss­es jusqu’à ce qu’elles puis­sent tir­er des revenus de leurs recherches ?

La 5G est aujourd’hui au point mort, elle ne sert guère qu’à accélér­er le temps de télécharge­ment des vidéos. On en restera là tant que nous ne dévelop­per­ons pas les appli­ca­tions qui per­me­t­tront d’en tir­er par­ti. Si vous n’investissez pas dans les véhicules autonomes ou dans la robo­t­ique, si vous n’autorisez pas des appli­ca­tions aven­tureuses pour l’intelligence arti­fi­cielle, la 5G ne réalis­era pas son potentiel.

L’Europe devrait égale­ment com­mencer à s’éloigner du principe de pré­cau­tion, et plus large­ment à se don­ner les moyens de rat­trap­er les lead­ers tech­nologiques dans des domaines comme l’IA, la biotech­nolo­gie et la robo­t­ique. La con­fi­den­tial­ité des don­nées est égale­ment un prob­lème : il faut trou­ver un moyen terme entre respect de la vie privée et innovation.

Les tech­nolo­gies émer­gentes peu­vent servir les intérêts de l’humanité si elles sont util­isées cor­recte­ment. Peut-être que dans chaque comité gou­verne­men­tal con­sacré à ces sujets, il devrait y avoir deux ou trois crim­inels de car­rière, afin de pou­voir anticiper la façon dont un acteur malveil­lant pour­rait abuser de ces tech­nolo­gies, et ain­si prévenir les abus. Dans tous les cas, nous avons besoin de com­pé­tences diverses. 

À ce titre, les ques­tions tech­nologiques devraient être au cœur de l’agenda poli­tique. L’année dernière, le Polit­buro chi­nois a con­sacré deux jours à la tech­nolo­gie blockchain. C’est ain­si qu’il faut procéder si l’on veut com­pren­dre l’avenir et se don­ner une chance de le façonner.

Propos recueillis par Richard Robert

Auteurs

Nigel Inkster
Nigel Inkster
conseiller principal à l'Institut international d'études stratégiques (IISS) et ancien directeur des opérations et du renseignement pour les services secrets britanniques (MI6)

Nigel Inkster a travaillé à temps plein à l'IISS , d'abord en tant que directeur des menaces transnationales et des risques politiques, puis en tant que directeur des conflits futurs et de la cybersécurité. Dans le cadre de cette dernière fonction, il a participé à des dialogues para-diplomatiques sur la cybersécurité et la cyber-stabilité militaire avec la Chine et la Russie. Il a également été commissaire au sein de la Commission mondiale sur la stabilité du cyberespace. Nigel Inkster a notamment publié “China's Cyber Power”, paru en 2016 dans la série Adelphi de l'IISS, et un livre à paraître intitulé “The Great De-coupling : China, America and the Struggle for Technological Supremacy” qui sera publié par Hurst le 17 décembre 2020. Avant de rejoindre l'IISS, il a servi pendant trente et un ans dans les services secrets britanniques et a été chef adjoint et directeur des opérations et du renseignement.