Semi-conducteurs : le Chips Act européen peut-il changer la donne ?
- Adopté en 2023 par l’Europe, le Chips Act a pour ambition de renforcer les capacités industrielles du continent et de réduire certaines dépendances stratégiques.
- Il vise à mobiliser jusqu'à 43 milliards d'euros d'investissements et à porter la part de l'Union européenne dans la production mondiale de semi-conducteurs à 20 % d'ici 2030.
- Il y a une quinzaine d’années, les industriels européens ont progressivement cessé de poursuivre la course technologique, laissant le champ libre aux acteurs américains et asiatiques.
- L’Europe ne dispose donc pas, aujourd’hui, des ressources humaines nécessaires pour déployer rapidement plusieurs méga-usines de pointe.
- En revanche, elle détient de grands groupes industriels solides, mais elle manque encore d’un tissu dense de startups capables de faire émerger les futurs leaders du secteur.
Depuis les pénuries de la crise sanitaire du Covid-19, la forte centralisation de la production à Taïwan et la guerre technologique sino-américaine autour de l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs occupent une place singulière dans les politiques industrielles. Présents dans les smartphones, les centres de données, les véhicules, les équipements médicaux ou les systèmes de défense, ils concentrent une part croissante des investissements technologiques et des stratégies de souveraineté1.
Dans ce paysage dominé par quelques acteurs capables de produire les puces les plus avancées, l’Europe apparaît dans une posture bien spécifique. Le continent dispose d’entreprises de premier plan dans certains segments de la chaîne de valeur, à commencer par ASML dans la lithographie EUV, mais demeure absent de la fabrication des nœuds les plus avancés, aujourd’hui dominée par TSMC et Samsung2. Cette situation a conduit l’Union européenne à adopter le Chips Act, dont l’ambition est de renforcer les capacités industrielles du continent et de réduire certaines dépendances stratégiques3. Toutefois, l’enjeu ne se résume pas à la construction de nouvelles usines ou à la maîtrise des procédés de fabrication les plus miniaturisés.
Une partie des travaux menés aujourd’hui dans l’industrie et la recherche porte sur d’autres trajectoires technologiques, notamment autour des chiplets, de l’intégration hétérogène et des techniques avancées d’assemblage des composants4. Ces approches permettent de combiner, au sein d’un même système, des briques technologiques développées selon des procédés différents plutôt qu’à poursuivre uniquement la course à la miniaturisation.
Le Chips Act européen en bref
Adopté en 2023, le Chips Act constitue la principale initiative européenne dans les semi-conducteurs. Il vise à mobiliser jusqu’à 43 milliards d’euros d’investissements publics et privés et à porter la part de l’Union européenne dans la production mondiale à 20 % d’ici 2030. Le dispositif soutient la recherche, les capacités industrielles et la sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Plusieurs projets majeurs ont déjà été annoncés, notamment en Allemagne, en France et en Italie.
Directeur scientifique du programme « Integration and Packaging » au CEA-Leti, Pascal Vivet travaille depuis plusieurs années sur les technologies d’intégration avancées des semi-conducteurs5. Ses recherches portent notamment sur les architectures tridimensionnelles, les chiplets et les procédés d’assemblage permettant de combiner différentes fonctions électroniques au sein d’un même système. Parmi ces travaux figure notamment le projet IntAct, consacré à de nouvelles architectures multicœurs reposant sur l’empilement tridimensionnel de chiplets6.

Pourquoi parle-t-on déjà d’un Chips Act 2.0 ?
Alors que les premiers projets soutenus par le Chips Act sont encore en cours de déploiement, plusieurs responsables européens et acteurs de l’industrie évoquent déjà une deuxième phase de la stratégie européenne sur les semi-conducteurs. Le premier volet a largement porté sur les capacités de production et les investissements industriels. Les discussions actuelles concernent davantage le financement des entreprises de conception, les compétences, la recherche, les technologies d’intégration avancées et les segments où l’Europe dispose déjà de positions solides. Aucune initiative officielle n’a pour l’instant été adoptée sous le nom de « Chips Act 2.0 ». L’expression est néanmoins de plus en plus utilisée pour désigner cette possible évolution de la politique européenne des semi-conducteurs.
Aujourd’hui, l’Europe ne produit pas les puces les plus avancées, alors que certains acteurs mondiaux en fabriquent déjà en 3 nm. Quels sont, selon vous, les obstacles technologiques qui expliquent cet écart ?
Pascal Vivet. L’Europe disposait historiquement d’un savoir-faire sur les technologies les plus avancées, porté notamment par STMicroelectronics, Infineon ou NXP. Mais il y a une quinzaine d’années, les industriels européens ont progressivement cessé de poursuivre cette course technologique, laissant le champ libre aux acteurs américains (comme Intel) et aux acteurs asiatiques comme TSMC et Samsung, seuls capables de mobiliser les investissements massifs désormais nécessaires.
L’écart actuel relève davantage d’une question d’investissement que d’un déficit technologique. L’Europe conserve des compétences de premier plan, notamment dans la lithographie avec ASML. Au CEA-Leti, les travaux se poursuivent sur des lignes pilotes FD-SOI avancées autour du 10 nm, avec l’objectif de transférer ces innovations vers l’industrie. Atteindre des nœuds technologiques plus avancés reste donc possible. Passer du 28 nm ou du 18 nm, aujourd’hui utilisés industriellement en Europe, vers du 10 nm ou du 7 nm représenterait déjà un saut technologique considérable. La véritable question est celle des moyens que l’Europe est prête à consacrer à cette ambition.
La chaîne de valeur repose sur quelques maillons ultra concentrés comme ASML pour la lithographie EUV, TSMC pour la fabrication avancée ou Cadence, Synopsys et SIEMENS pour le design. Quel est, selon vous, le goulet d’étranglement le plus critique pour l’Europe si elle veut réellement gagner en autonomie ?
La principale fragilité concerne l’écosystème des entreprises de conception, les fabless [ndlr : entreprises sans usine], qui développent de nouvelles architectures de circuits et de nouveaux systèmes. C’est souvent dans ces structures que naissent les innovations les plus disruptives. L’Europe dispose de grands groupes industriels solides, mais elle manque encore d’un tissu dense de startups capables de faire émerger les futurs leaders du secteur. Les États-Unis bénéficient depuis longtemps d’un écosystème particulièrement dynamique, soutenu par un capital-risque capable d’accompagner très rapidement la croissance des entreprises innovantes. On peut noter, par exemple, deux startups concevant des accélérateurs IA en technologies avancées, comme AXELERA (en Hollande) ou VSORA (en France).
Le Chips Act a pour objectif d’apporter des réponses à travers la création de plateformes de conception mutualisées, avec la mise à disposition d’outils communs et de bibliothèques technologiques ouvertes7. Mais la principale difficulté demeure la capacité à financer l’accélération de ces entreprises. Les startups européennes disposent souvent des compétences et des idées nécessaires, mais peinent à changer d’échelle suffisamment vite pour rivaliser avec leurs concurrentes américaines ou asiatiques. Le problème n’est donc pas tant technologique que financier. L’Europe peine encore à transformer rapidement ses innovations en acteurs industriels de premier plan.
Fabless, fondeurs, équipementiers : qui fait quoi dans un semi-conducteur ?
La fabrication d’une puce repose sur plusieurs métiers distincts. Les entreprises dites fabless conçoivent les architectures électroniques mais ne possèdent pas d’usines de fabrication. NVIDIA, Qualcomm ou AMD fonctionnent selon ce modèle. Les fondeurs, comme TSMC ou Samsung, produisent physiquement les puces pour leurs clients. D’autres acteurs fournissent les outils de conception électronique, comme Cadence, Synopsys, ainsi que SIEMENS société de CAP Européenne, [VP1.1]ou les équipements industriels nécessaires à la fabrication, comme ASML pour la lithographie. Cette spécialisation croissante explique pourquoi aucune entreprise ne maîtrise aujourd’hui l’ensemble de la chaîne de valeur mondiale.
L’Europe dispose d’un avantage reconnu sur le FD-SOI avec STMicroelectronics et GlobalFoundries. Ce positionnement peut-il constituer un véritable pilier de souveraineté technologique ou reste-t-on sur un segment trop limité pour peser face au CMOS avancé ?
Le FD-SOI constitue un véritable atout pour l’Europe, même s’il ne couvre pas l’ensemble des besoins. Pour les applications de calcul intensif, les centres de données ou les infrastructures d’intelligence artificielle les plus avancées, le CMOS de pointe demeure incontournable. En revanche, pour des domaines comme l’ordinateur quantique, les microcontrôleurs, l’imagerie, les capteurs, les applications low power, ou la cybersécurité, le FD-SOI offre des avantages importants et peut constituer un facteur de différenciation significatif. À condition de poursuivre les investissements nécessaires, cette technologie peut donc représenter un pilier stratégique sur un ensemble d’applications industrielles majeures.
Construire une usine de semi-conducteurs avancés demande des années et des compétences très spécialisées. L’Europe dispose-t-elle aujourd’hui des ressources humaines et industrielles nécessaires pour monter en capacité, ou existe-t-il un risque de sous-utilisation ?
La question des compétences constitue l’un des principaux défis. Aujourd’hui, l’Europe ne dispose pas encore des ressources humaines nécessaires pour déployer rapidement plusieurs méga-usines de pointe. C’est précisément l’un des enjeux traités dans le cadre du Chips Act. En France notamment, des efforts importants sont engagés dans les universités, les écoles d’ingénieurs, les organismes de recherche et les laboratoires afin d’augmenter les capacités de formation et le nombre de diplômés dans les domaines liés à la microélectronique. Mais former les compétences nécessaires à une industrie de cette ampleur demande du temps. Même avec les investissements industriels adéquats, la montée en puissance des ressources humaines s’inscrit dans une temporalité longue.
Le Chips Act européen vise 20 % de la production mondiale d’ici 2030. Sur un plan strictement technologique, indépendamment des considérations politiques, cet objectif vous semble-t-il atteignable ?
L’évaluation reste délicate tant les trajectoires industrielles dépendent de facteurs technologiques, humains et politiques. Au-delà des défis technologiques eux-mêmes, il faut prendre en compte les délais de montée en production, les difficultés de recrutement et la complexité des processus de décision européens. La volonté politique existe, mais sa traduction opérationnelle reste souvent plus lente. L’objectif est ambitieux et constitue un signal important pour l’industrie européenne. Quant à savoir s’il sera effectivement atteint d’ici 2030, il est encore trop tôt pour l’affirmer.
Dans la chaîne de valeur mondiale, certains composants restent quasi impossibles à substituer, comme les équipements EUV d’ASML ou certains matériaux de haute pureté produits par très peu d’acteurs. Parmi ces dépendances, laquelle vous semble aujourd’hui la plus structurante pour l’Europe si elle veut sécuriser sa capacité de production sur le long terme ?
Aucun verrou technologique unique ne semble aujourd’hui empêcher l’Europe d’avancer. L’accès aux équipements EUV d’ASML, par exemple, reste assuré puisqu’il s’agit d’une technologie européenne. Les principaux freins apparaissent davantage du côté des investissements, des compétences, de la structuration industrielle, des capacités de conception et du développement de l’écosystème entrepreneurial.
Dans le contexte géopolitique actuel, marqué par la multiplication des tensions internationales et le retour des préoccupations de souveraineté, l’Europe dispose néanmoins d’une opportunité importante. Les besoins croissants dans les secteurs de la défense, du spatial et des infrastructures critiques créent un environnement favorable au développement de nouvelles capacités industrielles. Même avec un certain retard sur les procédés les plus avancés, les investissements engagés aujourd’hui pourraient produire des résultats significatifs à l’horizon de 5 à 10 ans.
Pourquoi la fabrication avancée est-elle concentrée à Taïwan ?
Les puces les plus avancées nécessitent des investissements industriels considérables. Une seule usine peut représenter plusieurs dizaines de milliards d’euros. Au fil du temps, seuls quelques acteurs ont conservé les capacités financières et technologiques nécessaires pour poursuivre cette course, en particulier TSMC et Samsung. Cette concentration explique pourquoi la production de semi-conducteurs est devenue un sujet de souveraineté pour de nombreux États.
La course aux semi-conducteurs se résume souvent à la maîtrise des nœuds technologiques les plus avancés. Cette vision reflète-t-elle réellement les enjeux industriels du secteur aujourd’hui ?
Pas entièrement. La focalisation sur les nœuds technologiques les plus avancés donne parfois une vision incomplète des enjeux industriels actuels. L’une des évolutions majeures du secteur concerne l’intégration hétérogène, c’est-à-dire la capacité à combiner plusieurs technologies spécialisées au sein d’un même système. L’objectif n’est plus seulement de fabriquer une puce unique toujours plus miniaturisée, mais d’assembler différents chiplets dédiés spécifiquement au calcul, à la mémoire, aux capteurs, à la gestion de l’énergie, à la cybersécurité ou encore aux communications.
Les technologies d’intégration 3D et de packaging avancé permettent précisément de réunir ces différentes briques technologiques. Sur ce terrain, l’Europe dispose déjà d’atouts importants. Le CEA-Leti en France, mais aussi plusieurs acteurs en Allemagne ou en Belgique, développent depuis plusieurs années des compétences reconnues dans ces domaines. Cette approche peut répondre aux besoins de secteurs stratégiques européens comme l’automobile, le spatial ou la défense, le quantique, l’IA, la communication, les capteurs, tout en limitant les coûts et les risques associés à la course permanente aux procédés les plus avancés.
Les chiplets, une autre manière de concevoir les semi-conducteurs
Plutôt que de regrouper toutes les fonctions sur une seule puce, l’approche des chiplets consiste à assembler plusieurs composants spécialisés : calcul, mémoire, capteurs ou sécurité, dans leurs technologies respectives. Associés aux technologies d’intégration 3D et de packaging avancé, les chiplets offrent davantage de flexibilité et permettent de combiner des procédés de fabrication différents au sein d’un même système. Cette approche occupe aujourd’hui une place croissante dans l’industrie des semi-conducteurs.
L’Europe dispose-t-elle d’atouts particuliers sur lesquels elle pourrait s’appuyer pour renforcer sa position dans l’écosystème mondial des semi-conducteurs ?
L’Europe possède des positions solides dans plusieurs domaines complémentaires aux semi-conducteurs eux-mêmes. Les logiciels embarqués, les systèmes embarqués, la cybersécurité ou encore les technologies de protection des infrastructures numériques constituent des secteurs dans lesquels les acteurs européens disposent d’une expertise reconnue. Ces compétences sont essentielles pour sécuriser les centres de données, les infrastructures cloud, les services publics ou les systèmes industriels critiques. Elles représentent des leviers importants de souveraineté technologique et permettent à l’Europe de conserver des positions fortes sur des segments à forte valeur ajoutée.
Concrètement, si l’Europe décidait d’accroître fortement ses investissements dans les semi-conducteurs et les technologies associées, quels domaines devraient être privilégiés ?
La question fait aujourd’hui l’objet de nombreux débats au sein de l’écosystème européen. Le quantique concentre déjà des investissements importants. Les applications industrielles restent encore éloignées, mais ne pas investir aujourd’hui reviendrait à prendre un retard potentiellement irréversible demain.
Dans les semi-conducteurs, une autre interrogation porte sur le CMOS avancé. Faut-il développer des capacités européennes propres ou attirer davantage de production avancée sur le territoire européen afin de sécuriser les approvisionnements stratégiques ?
Les deux approches restent ouvertes. Parallèlement, l’Europe gagnerait à renforcer ses investissements dans les domaines où elle dispose déjà d’avantages compétitifs : l’intégration hétérogène, le FD-SOI, l’Internet des objets, la robotique industrielle, l’industrie 4.0, la cybersécurité ou encore les technologies destinées au secteur de la santé. La microélectronique se situe aujourd’hui au cœur de l’ensemble de ces écosystèmes. Renforcer ces filières revient donc à renforcer plus largement la souveraineté technologique européenne.

