Transformer le bruit en signal : le rôle de l’IA dans la gestion de crise
- L’IA devient un levier indispensable pour transformer des données brutes en informations exploitables.
- Des algorithmes dédiés à la prédiction de mouvements de foule offrent aux professionnels des outils pour anticiper les bousculades en situation de panique.
- À l’heure actuelle, l’IA est encore peu présente dans les outils et les processus de travail des intervenants ainsi que dans les mécanismes de décision des autorités.
- La méfiance envers l’IA participe au débat et au progrès dans la qualité des solutions déployées.
Face aux défis mondiaux marqués par le changement climatique, l’interconnexion de nos systèmes, les évolutions géopolitiques et la multiplication des urgences systémiques, l’IA apparaît de plus en plus comme un levier essentiel pour les acteurs de la sécurité et du secours ainsi que pour les autorités décisionnelles. Si l’innovation ne saurait être la seule réponse à cette nouvelle donne, elle en constitue indéniablement une part significative.
Cependant, la rapidité de cette évolution technologique contraste avec la confiance que les acteurs de la gestion de crise accordent à ces outils. Comment les responsables de crise et les opérateurs de terrain peuvent-ils s’appuyer sur des systèmes qu’ils ne maîtrisent pas vraiment ? Comment s’assurer de l’efficacité de cette nouvelle technologie dans les processus de gestion de crise visant à sauver des vies ? L’enjeu de la confiance et des mécanismes pour créer celle-ci est un des défis centraux de l’utilisation de l’IA en gestion de crise.
Le terme « crise » trouve son origine dans le grec ancien « krisis » qui signifie un « choix » [ndlr : ou « jugement »] . À l’origine, ce mot n’avait pas de connotation négative, il était relatif à un moment de décision. De plus en plus de situations d’urgence systémiques apparaissent, dont l’ampleur, la durée, l’étendue et le caractère polymorphe bousculent le fondement même de notre société. Nous sommes passés de crises ponctuelles, avec une cinétique rapide, à des situations catastrophiques caractérisées par des problèmes multiples avec un effet domino, des causes et des conséquences peu claires et une durée assez longue ayant un impact sur de nombreux secteurs1.
Outre cette modification typologique, la réponse aux crises est également différente. La multiplication des capteurs, des systèmes de surveillance, des données satellites ainsi que des informations partagées par les citoyens via les réseaux sociaux, génèrent un flux massif d’informations nécessitant de l’analyse en temps réel. L’IA devient ainsi un levier indispensable pour transformer ces données brutes en informations exploitables.
Plus-value de l’utilisation de l’IA en gestion de crise
Cependant, le volume croissant de données se heurte à une réalité de terrain : la ressource humaine seule, pour traiter ces données et en extraire la valeur, est souvent insuffisante. L’IA, sous ses formes variées, offre des opportunités d’automatiser la collecte, de qualifier et de remonter des anomalies, ou de prédire selon la pertinence du cas d’usage. Les progrès sont continus et itératifs.
Dans le domaine de la lutte contre l’incendie, AlertCalifornia2 surveille les forêts de Californie avec un réseau de caméras haute définition couplé à une analyse par IA, détectant entre 50 et 300 incidents par jour. Des initiatives comparables émergent en Europe, Pyronear3 en France, FireTracking4 en Indre-et-Loire, avec une fiabilité croissante et un taux de faux positifs réduit. En Indonésie, un agent conversationnel (PetaBencana.id) cartographie en temps réel les inondations signalées par les habitants de Jakarta, en enrichissant les données citoyennes par des données officielles5.
Un défi collectif reste cependant à relever : la collecte et l’interopérabilité des données.
Les données spatiales et satellites, combinées à des algorithmes de type Random Forest et Deep Neural Networks, permettent également de cartographier avec précision les risques de glissements de terrain6. Des algorithmes dédiés à la prédiction de mouvements de foule offrent aux professionnels des outils pour anticiper les bousculades en situation de panique. À une autre échelle, l’ECMWF développe des prototypes de jumeaux numériques de la Terre avec l’European Space Agency (ESA)7.
La convergence de ces capacités ouvre la voie à des applications conçues pour résoudre des situations multifactorielles complexes. Ainsi, safe.brussels8 et l’ESA ont réuni fin 2025 huit équipes internationales autour d’un hackathon consacré à l’utilisation des données spatiales et de l’IA pour la gestion des flux de personnes en situation d’urgence.
Un défi collectif reste cependant à relever : la collecte et l’interopérabilité des données. Les conditions sur le terrain lors de catastrophes, la diversité des formats des différents acteurs, l’hétérogénéité des cadres juridiques et les cultures organisationnelles constituent autant d’obstacles. Le nettoyage des données représente un prérequis indispensable pour disposer de systèmes d’alerte fiables et réactifs.
Défis de la confiance en l’IA : entre transparence et responsabilité
À l’heure actuelle, l’IA est encore peu présente dans les outils et les processus de travail des intervenants ainsi que dans les mécanismes de décision des autorités. Si des considérations techniques et budgétaires peuvent justifier ce constat, la question de la confiance dans cette technologie en est une raison centrale.
Les solutions d’intelligence artificielle peuvent être considérées comme des systèmes qualifiés de « sociotechniques », dont la qualité dépend des interactions. Ainsi, la construction de la confiance envers cette technologie relève d’un processus dynamique. On peut structurer celui-ci autour de plusieurs éléments : la crédibilité (données fiables et résultats validés), l’explicabilité (résultats stables et reproductibles), la proximité relationnelle (interactions humaines claires et compréhensibles avec l’IA) ainsi que l’alignement des intérêts (une IA considérée comme orientée vers l’intérêt général, plutôt que vers des objectifs commerciaux ou politiques externes).

Si la méfiance est intrinsèque à toute technologie, elle est omniprésente avec l’IA. Il est naturel et sain qu’un responsable se montre méfiant envers une technologie nouvelle sur laquelle des décisions vitales pourront reposer. Cette méfiance participe au débat et au progrès dans la qualité des solutions déployées. Cependant, elle ne doit pas ralentir l’expérimentation nécessaire à l’amélioration itérative de ces solutions techniques.
Aucun décideur ne prend de décision sur la base d’un argumentaire qui ne serait pas rigoureusement détaillé, documenté, chiffré et dont les données ne seraient pas parfaitement traçables. Or, l’état actuel de l’art en intelligence artificielle permet rarement de garantir un niveau de fiabilité sans supervision humaine. La réponse se situe donc à ce niveau : il n’est pas question, pour l’instant, de s’appuyer sur des solutions totalement autonomes. Les solutions visent plutôt à fournir des informations raffinées, agrégées, démontrables, en plaçant l’humain au cœur du système. Ce concept est nommé Human in the Loop (HITL) et devient central pour les décisions d’envergure. L’AI Act de l’UE9 consacre d’ailleurs ce rôle de l’humain dans la supervision des systèmes d’IA classifiés à haut risque.
Si le rôle de ces technologies est de déplacer l’humain vers une mission à plus forte valeur ajoutée, alors le collectif semble prêt. Si, en revanche, on leur attribue le risque de concurrencer le rôle de l’expert, les tensions apparaissent. Cette nuance transparaît dans les études de LaborIA10 et de l’APEC11 : 37 % voient l’IA comme une opportunité, 22 % comme une menace. L’acceptabilité dépend fortement du contexte et du niveau d’information.
Comme nous l’avons vu, la confiance passe également par la robustesse et l’explicabilité des outils, de vrais champs de recherche scientifique actuellement. D’autres éléments sont clés pour l’établissement de cette confiance : la traçabilité des données qui constitue un défi et un champ d’investissement ainsi que les techniques dites Zero-Knowledge Proof (ZKP)12,13 qui offrent l’espoir de garantir l’origine des données de manière cryptographique. Enfin, la lisibilité de l’information présentée en situation de crise est déterminante : c’est l’enjeu de la « Decision Intelligence », l’ensemble des méthodes permettant d’aboutir à une concentration de données utiles à des fins prédictives, dans un contexte où le flux d’informations peut envahir les espaces cognitifs.
Conditions de réussite
L’implémentation de l’intelligence artificielle dans la gestion de crise dépendra, à terme, de conditions favorisant la mise en place d’une relation de confiance entre les acteurs de la gestion de crise et les systèmes d’IA.
La co-conception est fondamentale. Les futurs utilisateurs devront être impliqués dès les premières phases de développement pour s’assurer que l’outil répond à leurs besoins réels. Cette approche collaborative augmente l’acceptation, favorise le sentiment d’appropriation et développe la proximité relationnelle. Le partage des données entre institutions, services de secours, forces de l’ordre, infrastructures critiques et citoyens permettra d’améliorer la pertinence des recommandations de l’IA, en s’appuyant sur un écosystème de données consolidées.
Une gouvernance claire doit établir les principes éthiques et de transparence, imposer des mécanismes de traçabilité et d’explication des décisions, garantir la redevabilité des décisions assistées et définir les responsabilités de chacun. L’évaluation continue est indispensable via des dispositifs de feedback et des débriefings post-crise. Enfin, des formations adaptées explicitant les limites de l’IA, les biais potentiels et les marges d’action des opérateurs complétées par des exercices réguliers simulant des scénarios de crise intégrant l’IA, renforcent la compréhension, la maîtrise et donc la confiance.
L’intégration de l’intelligence artificielle dans la gestion de crise ne se réduit pas à un enjeu technologique, elle constitue essentiellement un défi lié à la confiance. Sans la confiance, la technologie n’est qu’une promesse sans légitimité. Les progrès itératifs des solutions utilisant l’IA démontrent un potentiel tangible pour améliorer la gestion des crises, en rendant les systèmes plus réactifs et efficaces dans la réponse aux urgences. Cependant, les défis restent à relever. Ils exigent un investissement humain dans la gouvernance et la collecte des données mais également la nécessité d’adopter des approches itératives et le soutien aux initiatives de recherche et d’open source.

