L’Europe décroche, peut-elle accélérer en matière d’innovation ?
- Depuis la fin des années 1980, l’Europe a progressivement perdu du terrain par rapport aux États-Unis en matière de PIB par habitant, de productivité et d’innovations de rupture.
- Malgré l’existence officielle du marché unique, les réglementations nationales fragmentent l’espace économique, ce qui, pour une startup, limite la taille du marché accessible dès le départ.
- L’Europe dispose toutefois d’atouts importants avec un fort pouvoir d’attraction lié à ses valeurs : démocratie, liberté académique, État de droit, modèle social, qualité de vie.
- L’intelligence artificielle est une opportunité majeure. L’objectif n’étant pas de copier le modèle américain, mais de développer une IA alignée avec les valeurs européennes.
- Si l’Europe ne se donne pas les moyens d’agir, l’agenda de relance industrielle et technologique risque d’échouer.
Le décrochage de l’Europe face aux États-Unis et à la Chine est une réalité, en particulier dans les technologies de rupture et l’intelligence artificielle. Ce n’est pas que l’Europe manquerait d’idées, de chercheurs ou de capacités scientifiques. Au contraire, une part importante de la recherche à l’origine des innovations de rupture est produite sur notre continent. Le problème réside plutôt dans la difficulté à transformer ces innovations en entreprises mondiales, capables de croître rapidement et de rivaliser avec les géants américains ou chinois. Il s’agit donc moins d’un problème de création de startups que d’une difficulté à passer à l’échelle.
Le décrochage européen
Depuis la fin des années 1980, l’Europe a progressivement perdu du terrain par rapport aux États-Unis en matière de PIB par habitant, de productivité et d’innovations de rupture. Après 1945, la croissance européenne reposait largement sur un modèle de rattrapage. Un cycle de croissance s’était amorcé avec la reconstruction du capital détruit par la guerre. Il s’était poursuivi avec l’imitation des innovations américaines associées à la deuxième révolution industrielle – l’électricité et ses nombreuses applications, le moteur à explosion – qui outre-Atlantique s’était déployée une génération plus tôt, dès les années 1920–1930.
Mais lorsque l’économie mondiale est entrée dans une nouvelle phase de croissance, où le déterminant principal est l’innovation à la frontière technologique, l’Europe n’a pas su changer de modèle. Elle est restée forte dans certains secteurs, comme l’aéronautique, le nucléaire, la pharmacie, les infrastructures, mais elle a manqué le coche des technologies de l’information puis des biotechnologies. Et elle est souvent enfermée dans une innovation incrémentale de moyenne technologie. En matière d’innovation de rupture, les États-Unis nous ont distancés. Et, nouveauté, la Chine émerge, avec à la clé une ambition scientifique et industrielle de très longue portée, qui produit aujourd’hui des résultats spectaculaires. Pourtant, les articles de recherche qui sous-tendent ces innovations de rupture sont issus en bonne partie d’universités et d’instituts européens.
Des blocages structurels
Pourquoi ce potentiel n’est-il pas exploité ? La première raison est l’absence d’un véritable marché européen. Malgré l’existence officielle du marché unique, les réglementations nationales continuent de fragmenter l’espace économique. Pour une entreprise innovante, cette fragmentation limite la taille du marché accessible dès le départ. Or, les innovations de rupture ont besoin d’un grand marché domestique pour se développer rapidement. À cela s’ajoute l’absence d’un marché européen des capitaux réellement intégré, ce qui freine l’accès au financement, en particulier au capital-risque.
Or, justement, la faiblesse du capital-risque est la seconde raison de notre retard. Les États-Unis disposent d’un écosystème financier très puissant, soutenu par des investisseurs institutionnels, des fonds de pension et une forte culture du risque. En Europe, ces mécanismes sont insuffisants. Les startups européennes peuvent naître, mais elles peinent à croître, faute de financements adaptés. Elles finissent souvent par être rachetées ou par se développer ailleurs, notamment aux États-Unis. La Suède est une exception intéressante, car elle a su développer des fonds de pension malgré un système de retraite qui n’est pas fondé sur la capitalisation.
Une troisième raison est la faiblesse des financements de long terme pour la recherche. L’innovation de rupture suppose la possibilité d’échouer, ainsi que des financements patients. Or, beaucoup de dispositifs, comme en France l’Agence nationale de la recherche, financent des projets sur trois à cinq ans, ce qui pousse les chercheurs à multiplier les dossiers administratifs plutôt qu’à se concentrer sur la recherche. Les LABEX, financés sur neuf ou dix ans, sont présentés comme une expérience positive ayant stimulé l’innovation autour des laboratoires concernés. L’ERC (European Research Council), qui finance des projets de recherche exploratoire à risque sur des critères d’excellence scientifique, sont un acquis sur lequel s’appuyer. Il faudrait renforcer ce type de financement, en réallouant une partie des moyens aujourd’hui consacrés à des dispositifs moins efficaces, comme certains usages du crédit d’impôt recherche en France.
Repenser la puissance économique
L’Europe a aussi, par rapport à la Chine et aux États-Unis, un problème de taille : elle ne s’est résolue que tardivement à faire de la politique industrielle, et elle n’alloue que des moyens limités. L’Union européenne est souvent présentée comme un géant réglementaire mais un nain budgétaire. C’est encore plus net quand on considère les dépenses d’investissements. Mais la difficulté à investir va de pair avec une culture institutionnelle dont l’étoile polaire reste la « concurrence libre et non faussée ». Longtemps, l’UE a limité les aides sectorielles et bridé la politique industrielle des États qui en percevaient l’utilité. Au nom de la concurrence, elle a empêché la constitution de géants mondiaux. Or, sans même parler de la Chine, qui en a fait la clé de son développement, les États-Unis n’ont pas eu ces scrupules. Ils disposent d’outils comme la DARPA ou BARDA, qui financent des projets stratégiques en mettant en concurrence plusieurs équipes. Ce modèle combine orientation publique, concurrence, expérimentation et liberté d’action, en combinant des priorités bien définies et des programmes ouverts faisant la part du bottom up. Il a contribué à des innovations majeures comme Internet ou le GPS. L’Europe devrait créer des structures comparables, notamment dans la défense, l’intelligence artificielle, l’énergie verte et les biotechnologies.
La concurrence est une bonne chose, mais elle doit être pensée de manière dynamique. L’épisode du refus de fusion entre Alstom et Siemens illustre une vision trop statique de la concurrence, centrée sur les parts de marché immédiates plutôt que sur la contestabilité du marché et la capacité d’innovation. Une entreprise dominante n’est pas nécessairement problématique si le marché reste contestable et si des concurrents peuvent entrer – ici, les concurrents existent, ce sont les TGV chinois. Il faut donc articuler politique industrielle et politique de concurrence, au lieu de les opposer.

Enfin, nous avons en Europe un sérieux problème de réglementation. Là encore, il ne s’agit pas de tout déréguler. Mais nous réglementons trop, ce qui crée des barrières à l’entrée au profit des acteurs installés. Or, les talents sont mobiles, et les petites structures peuvent s’expatrier. Une startup ambitieuse qui ne peut pas pousser son avantage en Europe déménagera à Boston ou à Austin, où elle trouvera à la fois un vaste marché et une réglementation moins contraignante. Elle y trouvera aussi des capitaux. Les investisseurs américains le disent sans se cacher : il y a trop de red tape dans l’UE. Ceux qui investissent dans nos startups préfèrent leur faire traverser l’Atlantique, où ils auront de surcroît moins de mal à faire un « exit » avantageux.
Le décrochage économique de l’Europe se joue ainsi dans sa capacité à créer la croissance de demain. Mais cette capacité est entravée. Le décrochage est trop souvent nié, même si le rapport Draghi de septembre 2024, sur la compétitivité et l’avenir de l’Union européenne, a suscité un débat salutaire. Cette croissance manquante est un problème crucial pour notre capacité à financer le modèle social qui fait notre fierté.
L’intelligence artificielle, une opportunité stratégique
L’Europe dispose toutefois d’atouts importants. Elle possède d’excellents chercheurs, ingénieurs et universités. Elle conserve aussi, il faut le souligner, un fort pouvoir d’attraction lié à ses valeurs : démocratie, liberté académique, État de droit, modèle social, qualité de vie. Dans un contexte où les États-Unis apparaissent moins ouverts, notamment pour les chercheurs étrangers, l’Europe peut redevenir attractive. Ce soft power peut être un levier stratégique, à condition d’être accompagné par des financements, des infrastructures et une réglementation adaptée.
L’intelligence artificielle est à cet égard une opportunité majeure. Certes, l’Europe ne dispose pas des mêmes moyens financiers que les États-Unis, mais elle possède des chercheurs de premier plan, des données de qualité dans des secteurs comme la santé et l’éducation, et une capacité à incarner une IA éthique et sociale. L’objectif n’est pas ici de copier le modèle américain, mais de développer une IA alignée avec les valeurs européennes. Cela suppose toutefois d’éviter une réglementation excessive, qui pourrait décourager les nouveaux entrants et favoriser les grands acteurs déjà installés.
Pour éviter que seules les grandes plateformes puissent innover, l’Europe doit améliorer l’accès aux données, soutenir l’open source et créer des centres de calcul accessibles aux jeunes entreprises. La politique industrielle peut ici renforcer la concurrence, en donnant aux nouveaux acteurs les moyens d’entrer sur le marché. C’est ici qu’une articulation bien pensée entre concurrence et politique industrielle peut faire la différence. Car, pour réussir dans l’IA, il faut du CAPEX : face à des acteurs américains soutenus par de puissants investisseurs financiers, l’Europe doit trouver des moyens pour investir dans la puissance de calcul. Il peut s’agir de fonds publics, d’autant que la mobilisation de fonds privés est une bonne politique quand l’argent public se fait rare. L’Europe doit donc développer le capital-risque et permettre à l’épargne des ménages – éventuellement à travers les investisseurs institutionnels qui en sont les principaux dépositaires – de se diriger vers les gisements de croissance future. Mario Draghi lui-même recommande de développer des mécanismes de titrisation, et on se rappelle qu’il avait dû gérer les conséquences de la crise financière de 2008, due à un excès de titrisation. Là encore, une réglementation est nécessaire mais trop de réglementation tue la croissance.
Investir dans les talents et les transitions
L’IA requiert enfin des talents. Les États européens doivent ici faciliter les carrières hybrides entre universités et entreprises, sans quoi les meilleurs délaisseront l’enseignement, car comment résister à des rémunérations stratosphériques et au frisson de participer à de spectaculaires aventures entrepreneuriales ?
L’IA détruira certains emplois, mais elle en créera aussi, notamment parce qu’elle augmente la productivité, la compétitivité des entreprises et la capacité à produire de nouvelles idées. Le solde net est incertain, nous avons d’ailleurs eu des débats avec mon collègue Daron Acemoglu à ce sujet, mais à ce jour les données disponibles ne montrent pas encore de destruction massive d’emplois. Le véritable enjeu sera d’organiser les transitions. Or, ici notre modèle social peut devenir un atout, notamment s’il prend la forme de la flexisécurité pratiquée au Danemark et dont les autres pays européens ont commencé à s’inspirer : indemnisation élevée pendant une période limitée, formation, accompagnement vers un nouvel emploi. Activer la recomposition du marché du travail est une bien meilleure politique que la freiner.
L’IA détruira certains emplois, mais elle en créera aussi, notamment parce qu’elle augmente la productivité, la compétitivité des entreprises et la capacité à produire de nouvelles idées.
L’éducation devient alors centrale, car un bon système de formation continue suppose un socle scolaire solide. L’école sera l’un des piliers de la réponse européenne. Dans une économie transformée par l’IA, tous les enfants doivent maîtriser les savoirs fondamentaux : lecture, écriture, calcul, raisonnement, concentration. La transition démographique est une opportunité pour mieux faire et, même si c’est une tentation pour de nombreux gouvernements, il faut résister à la tentation de diminuer les budgets de l’éducation. On peut, au contraire, viser des classes de 15 élèves dans le primaire, un renforcement de l’apprentissage, des passerelles entre formations professionnelles et générales, ainsi qu’une valorisation des soft skills : autonomie, initiative, coopération, capacité d’adaptation.
Réorienter l’investissement public vers l’innovation
La question budgétaire mérite ici d’être revisitée. Personne parmi les économistes ne nie sérieusement la nécessité de sérieux budgétaire mais, rappelons-nous Mario Draghi quand il était Premier ministre en Italie, sur cette base de sérieux on peut distinguer les dépenses de fonctionnement des dépenses d’investissement. L’Europe doit pouvoir emprunter pour financer des investissements de croissance, comme elle l’a fait pendant la crise du Covid. En contrepartie, les États doivent montrer leur sérieux en maîtrisant les dépenses courantes. En France, où la question se pose avec une acuité particulière ces dernières années, plusieurs sources d’économies sont possibles : niches fiscales abusives, dispositifs mal évalués, dépenses publiques peu efficaces, crédit d’impôt recherche utilisé par des entreprises qui n’en ont pas réellement besoin.
La réforme doit reposer sur une culture de l’évaluation. Il ne s’agit pas de procéder par coupes franches, en supprimant aveuglément les dispositifs existants, mais d’identifier ceux qui fonctionnent et ceux qui ne fonctionnent pas. Les financements devraient être réorientés vers les instruments les plus efficaces pour l’innovation, comme la recherche de long terme, les universités, les LABEX, les infrastructures technologiques et les dispositifs favorisant le passage à l’échelle. Un fine tuning est possible et nécessaire. En tout état de cause, il est plus crucial que jamais d’investir dans la recherche. Les gouvernements ont tendance à en faire une variable d’ajustement budgétaire, mais c’est une erreur dramatique.
L’Europe peut se relever, mais cela suppose une volonté collective comparable à celle des grandes périodes de reconstruction ou d’investissement stratégique. Avec la guerre en Ukraine, la menace russe, l’incertitude américaine et la montée des populismes, nous sommes à un moment crucial de notre histoire collective. Si l’Europe ne se donne pas les moyens d’agir, l’agenda de relance industrielle et technologique risque d’échouer. Mais si certains pays moteurs décident d’avancer ensemble, des initiatives ambitieuses restent possibles, notamment un domaine comme celui de la défense. Cela peut d’ailleurs inclure le Royaume-Uni, qui se rapproche de l’Union européenne, mais aussi le Canada de Mark Carney, dont on se rappelle le vibrant discours de Davos.
L’Europe décroche aujourd’hui dans les technologies de rupture, mais elle n’est pas condamnée. Elle dispose d’un capital scientifique, humain, social et institutionnel considérable. Pour redevenir une puissance d’innovation, elle doit achever son marché unique, développer le capital-risque, financer la recherche longue, bâtir une vraie politique industrielle, investir dans l’IA, renforcer l’éducation et organiser socialement les transitions. Le défi n’est pas seulement économique : il s’agit aussi de préserver un modèle européen fondé sur la démocratie, l’État de droit, la protection sociale et la liberté.

