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Mieux taxer l’héritage pour moins taxer le travail ?

Bertrand_Garbinti
Bertrand Garbinti
enseignant-chercheur au CREST/ENSAE (IP Paris)

En mai der­nier, la ques­tion de la taxa­tion des trans­mis­sions a été remise sur le devant de la scène éco­no­mique. En mai, l’OCDE a publié un rap­port en faveur d’un recours accru à cette taxa­tion afin « de ren­for­cer l’égalité des chances et de réduire les inéga­li­tés de patri­moine »1. Pour assu­rer une meilleure jus­tice sociale, elle pro­pose que les trans­mis­sions ne soient plus taxées au niveau de la per­sonne qui trans­met mais de celle qui reçoit. Avant d’aborder les pistes de réformes pos­sibles, reve­nons sur cet impôt pour com­prendre sa com­plexi­té et le rééqui­li­brage nécessaire. 

Taxer l’héritage est très impopulaire 

Les sta­tis­tiques montrent que 87% des fran­çais consi­dèrent qu’il est néces­saire de dimi­nuer la taxa­tion des héri­tages, soit près de 10% de plus qu’il y a quelques années aupa­ra­vant2. Des son­dages et des études ont mon­tré que cette réti­cence se retrouve dans de nom­breux pays (Royaume-Uni, Ita­lie, États-Unis)345. Ce qui est éton­nant, c’est non seule­ment que cette réti­cence accom­pagne la hausse de la part de richesse héri­tée dans nos socié­tés, mais éga­le­ment que cet impôt est impo­pu­laire même par­mi ceux qui ne le payent pas. Il est certes légi­time de vou­loir trans­mettre tout ou par­tie de son patri­moine et de craindre de ne pas pou­voir le faire. Mais, in fine, peu de per­sonnes trans­mettent des mon­tants impor­tants et les inéga­li­tés de trans­mis­sions sont fortes : les 50% de trans­mis­sions les plus faibles repré­sentent moins de 5% du total trans­mis tan­dis que les 10% de trans­mis­sions les plus impor­tantes en repré­sentent la moi­tié, ce qui est proche des inéga­li­tés de patri­moine. De plus, le sys­tème actuel fait que la très grande majo­ri­té des trans­mis­sions ne sont pas taxées, ce qui inter­roge sur ce rejet de la part de per­sonnes qui n’auront jamais à s’acquitter de cet impôt. Plu­sieurs rai­sons peuvent expli­quer cette éton­nante impopularité. 

Tout d’abord, il s’agit d’un impôt très com­plexe. Il existe dif­fé­rents types d’abattements qui varient en fonction : 

- du lien de paren­té (les enfants sont moins taxés que les petits-enfants qui sont moins taxés que les frères et sœurs, etc.) ; 

- d’un délai de non-rap­pel pour les dona­tions (celles effec­tuées plus de 15 ans avant le décès ou avant une autre dona­tion ne sont plus prises en compte pour le cal­cul de l’impôt) ain­si que des régimes par­ti­cu­liers pour les biens pro­fes­sion­nels et les assu­rances-vie (où, com­plexi­té sup­plé­men­taire, la taxa­tion dépend aus­si de l’âge du déten­teur au moment où les fonds sont ver­sés) voire pour cer­tains dons d’argent.

Comme tout sys­tème com­plexe, il est mal com­pris. Son­dage après son­dage, les contri­buables font état d’une mécon­nais­sance pro­fonde de cet impôt. Ils sous-estiment les abat­te­ments et sur­es­timent l’impôt payé.

Il profite à une minorité de personnes bien informées

Rap­pe­lons, par exemple, qu’en France, chaque parent peut trans­mettre 100 000 € nets d’impôt à cha­cun de ses enfants tous les 15 ans. Pour un couple avec deux enfants cela repré­sente donc plus de 400 000 €, soit plus que le patri­moine brut de 8 fran­çais sur 10 d’après l’Insee. Cette mécon­nais­sance n’est d’ailleurs pas le propre des fran­çais et plu­sieurs tra­vaux récents ont sou­li­gné son rôle dans le rejet de l’imposition des trans­mis­sions et ont mon­tré que l’apport d’informations aug­mente net­te­ment le sou­tien à ce type de taxa­tion. Ain­si, en Suède, les per­sonnes à qui l’on expose la part de richesse héri­tée au sein de la socié­té se montrent plus enclines à sou­te­nir l’im­pôt sur les suc­ces­sions6. C’est aus­si le cas lorsque l’on rap­pelle les condi­tions concrètes pour être taxable et la part des per­sonnes réel­le­ment concer­nées par cet impôt, comme cela a été démon­tré aux États-Unis7. Cet apport d’informations consti­tue donc un élé­ment impor­tant et néces­saire à tout débat sur la question.

Il convient aus­si de reve­nir sur une par­ti­cu­la­ri­té qui peut faci­le­ment accroitre le sen­ti­ment que cet impôt est injuste : envi­ron la moi­tié du mon­tant col­lec­té est pré­le­vé sur les trans­mis­sions dites « en ligne indi­recte » c’est-à-dire les trans­mis­sions qui ne sont pas entre parents et enfants, alors que ces trans­ferts ne repré­sentent qu’environ 10% des mon­tants trans­mis. Cela vient du fait qu’ils sont lar­ge­ment plus taxés que les autres. Par exemple, l’abattement pour les nièces et neveux est de 7 967 € contre 100 000 € pour les enfants. Les taux de taxa­tion sont éga­le­ment bien plus éle­vés et com­mencent à 35% pour les frères et sœurs, 55% pour les neveux et nièces contre 5% pour les enfants. Cela donne le sen­ti­ment que les per­sonnes sans enfants sont moins légi­times à vou­loir trans­mettre leur patri­moine que les autres. Concrè­te­ment, si une per­sonne trans­met 100 000 € à sa fille, il n’y aura pas d’impôt à payer, alors qu’il sera de plus de 50 000 € si le même mon­tant est trans­mis à une nièce. Dans ces condi­tions, le taux de taxa­tion et le mon­tant d’impôt acquit­té dépendent davan­tage du lien de paren­té que du mon­tant transmis.

La pro­po­si­tion de l’OCDE de taxer les trans­mis­sions non plus au niveau de la per­sonne qui trans­met mais de celle qui reçoit est une idée inté­res­sante, déjà mise en avant par d’autres ins­ti­tu­tions, comme France Stra­té­gie, ou par des aca­dé­miques tels Antho­ny Atkin­son8 ou le prix Nobel James Meade9. En juin der­nier, la com­mis­sion diri­gée par les éco­no­mistes Oli­vier Blan­chard et Jean Tirole a éga­le­ment pré­co­ni­sé un recours à cet impôt et a repris cette idée10.

Que disent les travaux économiques ?

Les études empi­riques sont peu nom­breuses mais laissent pen­ser que la taxa­tion des suc­ces­sions génère moins de dis­tor­sions que d’autres types d’impôts11121314 et que la crainte d’un exil fis­cal des plus âgés ne semble pas étayée151617. Les béné­fices reti­rés semblent donc l’emporter sur les pertes poten­tielles. Cette taxa­tion paraît même avoir des effets posi­tifs sur l’offre de tra­vail des héri­tiers et évite que des entre­prises ne soient trop sou­vent trans­mises à des héri­tiers peu com­pé­tents1819. Ces consi­dé­ra­tions per­mettent d’ailleurs de modi­fier la manière dont on pour­rait poser le débat. Plu­tôt que de s’interroger sur l’opportunité d’augmenter un impôt dans un pays où les pré­lè­ve­ments obli­ga­toires repré­sentent une par­tie impor­tante des reve­nus de la très grande majo­ri­té de la popu­la­tion, on pour­rait se deman­der com­ment pen­ser un sys­tème plus effi­cace et pro­gres­sif. Par exemple, ne serait-il pas oppor­tun de dimi­nuer l’imposition des reve­nus du tra­vail grâce à une refonte et une meilleure pro­gres­si­vi­té de l’impôt sur les trans­mis­sions ? L’assiette fis­cale n’est clai­re­ment pas la même et il fau­drait un meilleur accès aux don­nées fis­cales des dona­tions et suc­ces­sions pour chif­frer plus en détail cette ques­tion. Mais mettre en avant cet arbi­trage per­met­trait de débattre plus clai­re­ment d’un choix entre, d’un côté, la taxa­tion du tra­vail, acti­vi­té qui concerne la très vaste majo­ri­té des citoyens, et, de l’autre, celle des hauts patri­moines trans­mis, qui concernent une popu­la­tion net­te­ment moins nom­breuse et glo­ba­le­ment plus âgée et plus aisée.

1OCDE (2021), Inhe­ri­tance Taxa­tion in OECD Coun­tries, OECD Tax Poli­cy Stu­dies, n° 28, Édi­tions OCDE, Paris
2Cf. la note de France Stra­té­gie par Pau­line Gré­goire-Mar­chand « La fis­ca­li­té des héri­tages : connais­sances et opi­nions des Fran­çais » (2018)
3Cf. par exemple Sha­kes­peare, S. (2015). Voters in all par­ties think inhe­ri­tance tax unfair. (You­Gov Poll) (https://​you​gov​.co​.uk/​t​o​p​i​c​s​/​p​o​l​i​t​i​c​s​/​a​r​t​i​c​l​e​s​-​r​e​p​o​r​t​s​/​2​0​1​5​/​0​3​/​1​9​/​i​n​h​e​r​i​t​a​n​c​e​t​a​x​m​o​s​t​-​u​nfair
4Hen­rek­son, M. & Wal­dens­tröm, D. (2016). “Inhe­ri­tance Taxa­tion in Swe­den, 1885–2004 : The Role of Ideo­lo­gy, Fami­ly Firms and Tax Avoi­dance”, Eco­no­mic His­to­ry Review 69(4), 1228–1254.
5Ale­si­na, A., Stant­che­va, S., and Teso E. (2018), « Inter­ge­ne­ra­tio­nal Mobi­li­ty and Pre­fe­rences for Redis­tri­bu­tion. » Ame­ri­can Eco­no­mic Review, 108 (2): 521–54
6Bas­ta­ni, S., & Wal­dens­tröm, D. (2021). Per­cep­tions of inhe­ri­ted wealth and the sup­port for inhe­ri­tance taxa­tion. Eco­no­mi­ca, 88(350), 532–569
7Kuziem­ko, I., Nor­ton, M. I., Saez, E., & Stant­che­va, S. (2015). How elas­tic are pre­fe­rences for redis­tri­bu­tion ? Evi­dence from ran­do­mi­zed sur­vey expe­ri­ments. Ame­ri­can Eco­no­mic Review, 105(4), 1478–1508
8Par exemple dans Atkin­son A. B., (2016), “Inéga­li­tés”, Paris, Le Seuil
9The Struc­ture and Reform of Direct Taxa­tion, 1978, Report of a com­mit­tee chai­red by Pro­fes­sor J.E. Mea­dow, Ins­ti­tute For Fis­cal Stu­dies
10Les grands défis éco­no­miques, par la com­mis­sion inter­na­tio­nale Blan­chard-Tirole (https://​www​.stra​te​gie​.gouv​.fr/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​g​r​a​n​d​s​-​d​e​f​i​s​-​e​c​o​n​o​m​i​q​u​e​s​-​c​o​m​m​i​s​s​i​o​n​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​e​-​b​l​a​n​c​h​a​r​d​-​t​irole)
11Cf par exemple Holtz-Eakin, D. & Marples D., (2001), “Dis­tor­tion Costs of Taxing Wealth Accu­mu­la­tion : Income Ver­sus Estate Taxes, » WP 8261, NBER
12Kopc­zuk W. & Slem­rod J. (2001), “The Impact of the Estate Tax on the Wealth Accu­mu­la­tion and Avoi­dance Beha­vior of Donors, » in William G. Gale, James R. Hines Jr., and Joel Slem­rod, eds., Rethin­king Estate and Gift Taxa­tion, Broo­kings Ins­ti­tu­tion Press
13Joul­faian D., (2006) “Inhe­ri­tance and Saving », WP 12569, NBER
14Gou­pille-Lebret J. & Infante A. (2018), “Beha­vio­ral Res­ponses to Inhe­ri­tance Tax : Evi­dence from Notches in France”, Jour­nal of Public Eco­no­mics, 168 : 21–34.
15Cf par exemple Baki­ja J. & Joel Slem­rod J. (2004), « Do the Rich Flee from High State Taxes ? Evi­dence from Fede­ral Estate Tax Returns”, Wor­king Papers 10645, NBER
16Conway, K. S. & Rork, J. C., (2006), « State « Death » Taxes and Elder­ly Migration—the Chi­cken or the Egg?, » Natio­nal Tax Jour­nal, Natio­nal Tax Association;National Tax Jour­nal, vol. 59(1), pages 97–128
17Brül­hart M. & Par­chet R., (2014), “Alle­ged tax com­pe­ti­tion : The mys­te­rious death of bequest taxes in Swit­zer­land”, Jour­nal of Public Eco­no­mics, 111, issue C, p. 63–78.
18Pour une syn­thèse voir par exemple le cha­pitre 5 de Kopc­zuk W. (2012),  » Taxa­tion of Inter­ge­ne­ra­tio­nal Trans­fers and Wealth », WP 18584, NBER
19 OCDE (2021), Inhe­ri­tance Taxa­tion in OECD Coun­tries, OECD Tax Poli­cy Stu­dies, n° 28, Édi­tions OCDE, Paris.

Auteurs

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Bertrand Garbinti

enseignant-chercheur au CREST/ENSAE (IP Paris)

Bertrand Garbinti est chercheur associé à l’Institut des Politiques Publiques, au World Inequality Lab et à l’Ined. Ses recherches portent sur l’économie des inégalités, l’économie publique, la taxation et l’économie de la famille. Ses travaux ont notamment été publiés dans le Journal of the European Economic Association, le Journal of Public Economics, le American Economic Association, Papers and Proceedings ou encore le Journal of Population Economics.

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