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Y aura-t-il une économie du « Monde d’après » ?

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Patrick Artus
conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes

Nous nous inter­ro­geons tous sur ce que la crise sani­taire va vrai­ment trans­for­mer dura­ble­ment. Le Covid 19 va-t-il lais­ser des traces pro­fondes dans notre sys­tème éco­no­mique ? La réponse est incer­taine tant il est dif­fi­cile d’évaluer les rup­tures struc­tu­relles post crise. Pour autant, nous entre­voyons au moins six rup­tures pos­sibles dans les domaines du mar­ché du tra­vail, de l’industrie, de la tran­si­tion éner­gé­tique, de la digi­ta­li­sa­tion, des poli­tiques moné­taires et des poli­tiques bud­gé­taires. A ce stade, il s’agit de ten­dances et de signaux faibles dont l’avenir nous dira s’il s’agit de ruptures.

  1. Mar­ché du tra­vail : moins de can­di­dats et des hausses de salaires ?

Depuis la fin des années 1990, les pays de l’OCDE connaissent une défor­ma­tion du par­tage des reve­nus au détri­ment des sala­riés et donc un recul de leur pou­voir de négo­cia­tion vis-à-vis des entre­prises (gra­phique 2A). Or, on observe depuis le début de la crise sani­taire un recul du taux de par­ti­ci­pa­tion, c’est-à-dire que la pro­por­tion des per­sonnes en âge de tra­vailler qui se pré­sentent sur le mar­ché de l’emploi est en baisse (gra­phique 2B). Si cette ten­dance devait durer ou s’accentuer, la ten­sion accrue sur le mar­ché du tra­vail serait alors favo­rable aux sala­riés et les salaires aug­men­te­raient géné­rant ain­si un peu d’inflation.

  1. L’industrie va-t-elle retrou­ver des couleurs ?

Depuis plus de vingt ans, le poids de la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière dimi­nue dans les éco­no­mies avan­cées. Or on observe depuis le début de la crise du Covid, non seule­ment une baisse de la consom­ma­tion des ser­vices due aux res­tric­tions sani­taires (res­tau­ra­tion, loi­sirs, etc.), mais éga­le­ment une forte hausse de la consom­ma­tion de biens liée au déve­lop­pe­ment du com­merce en ligne et aux besoins ou envies appa­rus lors des confi­ne­ments (jar­di­nage, déco­ra­tion, loi­sirs créa­tifs, etc.). Ce redres­se­ment de l’industrie peut-il durer (gra­phique 3B) ? On peut y croire en rai­son des nou­veaux besoins liés au télé­tra­vail (élec­tro­nique, ameu­ble­ment), aux besoins d’équipement pour les éner­gies renou­ve­lables (éoliennes, élec­tro­ly­seurs pour l’hydrogène) et en rai­son des plans de relance et d’investissements en infra­struc­ture. Cela crée­ra-t-il des emplois dans les pays de l’OCDE ? On peut le pen­ser si cer­taines pro­duc­tions sont relo­ca­li­sées pour des rai­sons de sou­ve­rai­ne­té ou de sim­pli­fi­ca­tion de la chaîne d’approvisionnement (médi­ca­ments, tex­tiles haut de gamme). L’emploi qua­li­fié s’en trou­ve­rait renforcé.

  1. Quelles consé­quences pour l’accélération de la tran­si­tion énergétique ?

La crise Covid a contri­bué à accé­lé­rer la tran­si­tion éner­gé­tique, mais l’on ne sait pas encore mesu­rer quelles seraient les consé­quences d’une tran­si­tion rapide à zéro émis­sion nette de CO2 en 2050. Les emplois détruits (indus­trie auto­mo­bile, sec­teur pétro­lier) seront-ils rem­pla­cés par d’autres (iso­la­tion ther­mique, parc éolien) ? Les équi­pe­ments pour les éner­gies renou­ve­lables seront-ils fabri­qués dans les pays de l’OCDE ou impor­tés ? Pour l’instant, la part fabri­quée en France est très faible. La seconde option entraî­ne­rait de fait une baisse de la valeur ajou­tée pour ces éco­no­mies. Et enfin quel sera l’effet de la tran­si­tion éner­gé­tique sur le prix de l’énergie ? L’intermittence de la pro­duc­tion d’énergies renou­ve­lables conduit à une fort hausse de prix en rai­son de la néces­si­té de sto­cker l’électricité.

  1. La digi­ta­li­sa­tion est-elle posi­tive pour l’économie ?

Rien n’est moins sûr. On observe une accé­lé­ra­tion de la digi­ta­li­sa­tion de l’économie depuis la crise (e‑commerce, livrai­sons). Pour autant, si le numé­rique crée des emplois très qua­li­fiés dans la concep­tion des ser­vices (déve­lop­peurs infor­ma­tiques, ingé­nieurs), il crée éga­le­ment de très nom­breux emplois non qua­li­fiés (livreurs, condi­tion­neurs). De cette pola­ri­sa­tion résulte de fortes inéga­li­tés de reve­nus. Par ailleurs, il n’est pas du tout cer­tain que l’économie numé­rique accroisse la pro­duc­ti­vi­té. On a obser­vé au contraire depuis 20 ans que la hausse de l’investissement en nou­velles tech­no­lo­gies coïn­ci­dait avec un ralen­tis­se­ment de la pro­duc­ti­vi­té (gra­phique 5B).

  1. Les banques cen­trales peuvent-elles chan­ger de politique ?

Le “Quoiqu’il en coûte” afin de sau­ver les entre­prises et les emplois a néces­si­té l’intervention des ban­quiers cen­traux. Ceux-ci ont moné­ti­sé la dette des états en accrois­sant for­te­ment la base moné­taire, c’est-à-dire le volume de mon­naie en cir­cu­la­tion. Contrai­re­ment à une croyance très répan­due, les états n’auront donc pas à rem­bour­ser une bonne par­tie des dettes contrac­tées, celles-ci sont en effet désor­mais ins­crites au pas­sif de la BCE et de la FED et on voit mal pour­quoi il fau­drait se pri­ver de cette option (gra­phique 6B). En revanche, si la poli­tique moné­taire a per­mis de main­te­nir la sol­va­bi­li­té des états, elle a des réper­cus­sions fortes sur le prix des actifs. La dis­po­ni­bi­li­té de liqui­di­té a pour consé­quence une hausse du prix des actifs (valeur de l’immobilier et des entre­prises) qui accroît des inéga­li­tés de patri­moine (gra­phique 6B). Par ailleurs, on ne sait pas si une hausse des taux d’intérêt entraî­ne­rait une crise des dettes publiques.

  1. Les états peuvent-ils renon­cer aux défi­cits publics ?

La crise sani­taire a néces­si­té une mobi­li­sa­tion énorme de liqui­di­tés et les états ont repous­sé les limites habi­tuelles des défi­cits et de l’endettement public (gra­phique 6E). Les opi­nions se sont d’autant plus habi­tuées à ces hausses que les besoins sont de plus en plus nom­breux : tran­si­tion éner­gé­tique, relo­ca­li­sa­tion, san­té, recherche, jeunes, lutte contre la pau­vre­té. En France par exemple, il y a plu­sieurs annonces par semaine qui néces­sitent l’accroissement de la dette publique (inves­tis­se­ments à Mar­seille, rem­bour­se­ment des consul­ta­tions de psy­cho­lo­gie, reve­nu d’en­ga­ge­ment pour les jeunes). Les états pour­ront-ils reve­nir à plus de sobrié­té ? On l’ignore, mais on sait que si ce n’est pas le cas, la pres­sion sur les banques cen­trales pour main­te­nir leur poli­tique accom­mo­dante sera considérable. 

Auteurs

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Patrick Artus

conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes

Diplômé de l'Ecole Polytechnique, de l'Ecole Nationale de la Statistique et de l'Administration Economique et de l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, Patrick Artus a été jusqu’en 2020 Directeur de la Recherche et des Etudes de NATIXIS puis Chef économiste et Membre du Comité Exécutif. Il cumule ses fonctions d'enseignant avec ses travaux de recherche et s'associe à diverses revues ou associations économiques. Aujourd’hui Patrick Artus est membre des Conseils d’administration de TOTAL et d'IPSOS en qualité d'Administrateur, et Conseiller économique de Natixis.

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