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« La sobriété énergétique porte d’autres promesses que la décroissance »

Julie Mayer
Julie Mayer
chercheuse et maître de conférences au sein de I³-CRG* à l’École polytechnique (IP Paris)
Mathias Guerineau
Mathias Guérineau
maître de conférences en science de gestion à l’Université de Nantes
En bref
  • La sobriété énergétique se définit comme une façon de s'organiser pour mieux répondre aux besoins énergétiques en limitant ce que l'on consomme – consommer moins pour faire plus.
  • Elle est aujourd’hui reconnue par la loi comme clé de voûte pour réduire la consommation globale d'énergie pour atteindre la neutralité carbone, en passant aux énergies renouvelables.
  • Contrairement aux a priori, de nombreuses initiatives portent la sobriété comme un projet créateur de valeur en termes de réduction de la pollution, de préservation de la nature, d'économies financières et de renforcement des liens sociaux.
  • Quand on parle de suffisance, certains entendent "restriction" ou "decroissance", ce qui peut entraîner une opposition. Mais ce n'est pas tout à fait vrai. D'une certaine manière, certains la voient comme comme une "déconsommation intelligente".
  • Considérer que faire « moins » ou « juste assez » a des avantages peut impliquer d’évoluer vers de nouveaux modes d’organisation ou de mentalités.

Quelles sont les promesses de la sobriété énergétique ?

La sobriété énergé­tique se définit comme une façon de s’organiser pour répon­dre à ses besoins en mod­érant ses recours aux dis­posi­tifs énergé­tiques. Autrement dit, il s’agit de con­som­mer moins pour faire mieux. D’abord, sur le plan écologique, dimin­uer nos con­som­ma­tions finales est une con­di­tion pour attein­dre la neu­tral­ité car­bone, en par­ti­c­uli­er si l’on veut bas­culer essen­tielle­ment vers les éner­gies renou­ve­lables, comme le mon­trent les dif­férents scé­nar­ios de RTE 1, de l’ADEME2 et de Negawatt3. Selon les scé­nar­ios, la con­som­ma­tion d’én­ergie devrait être réduite de 23% à 55% en 2050 par rap­port à 2015 : pour tenir le cap de la tran­si­tion énergé­tique et écologique, la sobriété sem­ble dif­fi­cile­ment contournable. 

Mais la sobriété porte égale­ment d’autres promess­es. Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique con­stitue un prob­lème par­mi d’autres lim­ites plané­taires cri­tiques que nous sommes en train de franchir : l’effondrement de la bio­di­ver­sité, l’épuisement de cer­tains matéri­aux rares… Cha­cun de ces prob­lèmes ren­voie à la ques­tion : où est la lim­ite dans ce que nous pou­vons pro­duire et con­som­mer pour préserv­er et vivre en har­monie avec le sys­tème Terre ? La tran­si­tion énergé­tique et la « révo­lu­tion verte » entrent aus­si en col­li­sion avec les iné­gal­ités sociales : une étude mon­tre que d’ici 20304, l’empreinte car­bone des 1 % et des 10% les plus rich­es du monde serait respec­tive­ment 30 et 9 fois supérieures à celle com­pat­i­ble avec la lim­i­ta­tion du réchauf­fe­ment à 1,5 °C. Repenser les façons de con­som­mer des pop­u­la­tions plus aisées est donc une con­di­tion néces­saire à une tran­si­tion plus « juste » : cette réduc­tion des iné­gal­ités sociales fait d’ailleurs par­tie des objec­tifs de développe­ment durable fixés par l’ONU. 

Enfin, on observe que la sobriété énergé­tique est sou­vent créa­trice de valeur quand elle est choisie : moins de pol­lu­tion, la préser­va­tion des milieux naturels, des économies finan­cières à redis­tribuer, le ren­force­ment du lien social grâce à la mutu­al­i­sa­tion d’usages.

En quoi consiste la sobriété énergétique en termes concrets ?

Par­mi elles, la sobriété « mon­i­torée » cor­re­spond à une opti­mi­sa­tion incré­men­tale des usages énergé­tiques indi­vidu­els : met­tre en place des éco-gestes, ou pilot­er les con­som­ma­tions, par exem­ple. Vient ensuite la sobriété « sym­bi­o­tique », définie par la recherche d’une rela­tion har­monieuse et de syn­er­gies avec l’environnement naturel : elle est expéri­men­tée notam­ment dans les éco-hameaux ou dans les « low techs ». Des modes de vie plus sim­ples, plus proches de la nature, et plus col­lec­tifs, y sont explorés. Enfin, la sobriété « gou­vernée » con­cerne plutôt le réa­gence­ment des infra­struc­tures, de sorte à ce qu’elles induisent mécanique­ment des usages sobres : l’architecture des habi­tats ou les plans d’urbanisme peu­vent ain­si être repen­sés pour favoris­er le partage de ser­vices, ou pro­pos­er un dimen­sion­nement plus adap­té des appareils de pro­duc­tion, des réseaux de trans­ports. Ce sont trois façons très dif­férentes d’arriver à la sobriété, mais dans les faits, elles sont sou­vent complémentaires.

En ter­mes con­crets, on peut com­mencer à ques­tion­ner ses con­som­ma­tions ; « est-ce que j’en ai réelle­ment besoin ? » ou « peut-on s’y pren­dre autrement ? ». Par exem­ple, dimin­uer le niveau de réso­lu­tion des vidéos vision­nées en ligne, débranch­er les appareils élec­triques lorsqu’ils ne sont pas util­isés, sont de petites actions qui, sans mod­i­fi­er le con­fort, peu­vent avoir un impact sig­ni­fi­catif lorsqu’elles sont agrégées. Autre exem­ple, l’Atelier des ter­ri­toires dans la ville de Caen, en Nor­mandie, expéri­mente depuis plusieurs année l’élaboration d’un pro­jet de ter­ri­toire impli­quant les habi­tants et citoyens, aboutis­sant à tester des propo­si­tions de ser­vices urbains mutu­al­isés tels que des jardins partagés.

Il ne faut pas oubli­er le rôle des entre­pris­es dans tout cela : les acteurs de l’économie sociale et sol­idaire ou encore les coopéra­tives por­tent des mod­èles économiques qui asso­cient lucra­tiv­ité lim­itée et créa­tion de valeur. Le réseau des « Licoornes », regroupant l’énergéticien Ener­coop, l’opérateur télé­phonique Tele­coop, ou encore Label Emmaüs ou la NEF, con­stitue un exem­ple intéres­sant de développe­ment de busi­ness inté­grant un impératif de sobriété. Par exem­ple, Tele­coop pro­pose un abon­nement fac­turé en fonc­tion de la con­som­ma­tion réelle de don­nées, mobiles, tout en inci­tant les con­som­ma­teurs à mod­ér­er leurs usages numériques. 

On observe aus­si une éclo­sion d’initiatives portées par des col­lec­tifs ingénieurs, pour débat­tre ou expéri­menter des solu­tions sobres. Dans les col­lec­tifs « Ingénieur-e‑s Engagé-e‑s » ou « Pour un réveil écologique » la sobriété ren­con­tre une forte réson­nance. Le LowTech­Lab ou le Cam­pus de la Tran­si­tion sont aus­si des ini­tia­tives où s’expérimentent de nou­velles façons de com­bin­er les exper­tis­es tech­niques et tech­nologiques des ingénieurs, tout en réin­ven­tant des pro­jets de « mieux-vivre » en rela­tion plus har­monieuse avec la nature. 

Comment se fait-il que cette notion rencontre autant d’opposition ?

Il me sem­ble impor­tant de pré­cis­er que l’opposition à la sobriété énergé­tique se présente le plus sou­vent sous une forme de résis­tance pas­sive, c’est-à-dire qu’on la prend finale­ment peu en con­sid­éra­tion. Dans les feuilles de route des poli­tiques publiques, et par­fois dans celles des entre­pris­es, la sobriété est men­tion­née mais ses modal­ités de mise en œuvre restent floues. La sobriété est en fait sou­vent con­fon­due avec l’efficacité énergé­tique, qui désigne plutôt l’amélioration de la per­for­mance des tech­nolo­gies, comme l’isolation ther­mique des bâti­ments. Mais des mesures d’efficacité seules entraî­nent poten­tielle­ment un « effet rebond » : les gains d’énergie per­mis par des tech­nolo­gies effi­caces sont com­pen­sés par une aug­men­ta­tion des usages. Le pari de la tech­nolo­gie seule est donc très incertain.

Même si de plus en plus d’acteurs publics, privés et citoyens s’approprient la sobriété, le terme reste encore le « chif­fon rouge » de la tran­si­tion écologique, car il est con­noté. Quand on par­le de sobriété, cer­tains enten­dent « restric­tion » ou « décrois­sance ». Il est vrai que la sobriété impose de penser une crois­sance lim­itée. Mais nous par­lons ici de sobriété « choisie », d’une « dé-con­som­ma­tion intel­li­gente » qui peut créer de la valeur économique, sociale, envi­ron­nemen­tale sur les ter­ri­toires.  C’est un dis­cours qui a encore du mal à être enten­du et compris. 

Enfin, la sobriété peut amen­er des résis­tances si elle n’est définie que par des com­porte­ments indi­vidu­els : des injonc­tions sou­vent con­tra­dic­toires, entre con­som­mer moins pour préserv­er l’environnement et con­som­mer plus pour relancer l’économie, voire cul­pa­bil­isatri­ces, peu­vent frein­er les efforts indi­vidu­els. Le mou­ve­ment des gilets jaunes, ou encore le phénomène d’éco-anxiété, en sont une expres­sion. La sobriété est une façon de s’organiser col­lec­tive­ment. C’est par ailleurs tout l’objet de notre recherche qui explore, à tra­vers des études de cas, com­ment d’autres modes d’organisation sont pos­si­bles. Mais aller vers ces modes d’organisation néces­site par­fois des ren­verse­ments de par­a­digme, notam­ment dans les men­tal­ités : nous ne sommes pas habitués à val­oris­er le fait de faire « moins », ou faire « juste assez ». Et pour que la sobriété opère un pas­sage à l’échelle, d’autres ren­verse­ments sont à penser : par exem­ple, quels mod­èles économiques, quelles poli­tiques publiques pour la sobriété ? Tout reste à construire !

Propos recueillis par Pablo Andres

1https://​www​.rte​-france​.com/​a​n​a​l​y​s​e​s​-​t​e​n​d​a​n​c​e​s​-​e​t​-​p​r​o​s​p​e​c​t​i​v​e​s​/​b​i​l​a​n​-​p​r​e​v​i​s​i​o​n​n​e​l​-​2​0​5​0​-​f​u​t​u​r​s​-​e​n​e​r​g​e​t​iques
2https://​tran​si​tion​s2050​.ademe​.fr
3https://​negawatt​.org/​S​c​e​n​a​r​i​o​-​n​e​g​a​W​a​t​t​-2022
4https://​www​.oxfam​.org/​f​r​/​c​o​m​m​u​n​i​q​u​e​s​-​p​r​e​s​s​e​/​l​e​s​-​e​m​i​s​s​i​o​n​s​-​d​e​-​c​o​2​-​d​e​s​-​1​-​l​e​s​-​p​l​u​s​-​r​i​c​h​e​s​-​p​a​r​t​i​e​s​-​p​o​u​r​-​e​t​r​e​-​3​0​-​f​o​i​s​-plus

Auteurs

Julie Mayer

Julie Mayer

chercheuse et maître de conférences au sein de I³-CRG* à l’École polytechnique (IP Paris)

Titulaire d’un doctorat en Sciences de Gestion de l’Université Paris-Dauphine, Julie Mayer exerce également en tant que consultante en transformation dans les secteurs publics et privés et est membre du centre de recherche Energy 4 Climate. Ses recherches portent sur la transformation des modes d’action collective face aux risques émergents, et plus précisément au risque climatique. Elle étudie notamment dans ses projets les nouvelles formes d’organisation qui sous-tendent la transition écologique, à l’échelle des entreprises et des territoires (sobriété, business models soutenables, résilience territoriale). Elle mène un programme de recherche sur les trajectoires de sobriété énergétique en France et travaille à la construction de récits et d’outils pour accompagner les acteurs publics et privés dans leur transition vers la sobriété.

*I³-CRG : une unité mixte de recherche CNRS, École polytechnique - Institut Polytechnique de Paris, Télécom Paris, Mines ParisTech

Mathias Guerineau

Mathias Guérineau

maître de conférences en science de gestion à l’Université de Nantes

Titulaire d’un doctorat en Science de Gestion de l’École polytechnique, les recherches de Mathias Guérineau portent sur les modalités organisationnelles qui sous-tendent et permettent le passage à l’échelle d’innovations (expérimentations sociales, technologies, modèles d’affaires…) dans le cadre de transitions sociales et écologiques. Il travaille en particulier sur la question de la sobriété, en tant que nouveau paradigme de gestion et d’organisation. Il est aussi co-directeur du réseau de recherche MATIN cherchant à fédérer les réponses à ces enjeux managériaux des transitions à l’échelle européenne.