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« L’hydrogène turquoise », une solution viable sans CO2 ?

Laurent Fulcheri
Laurent Fulcheri
directeur de recherche au Centre PERSEE de MINES-ParisTech
En bref
  • Les hydrogènes « noir », « brun » et « gris » sont fabriqués à partir de combustibles fossiles ; l'hydrogène bleu est un processus similaire associé à la capture et au stockage du CO2 afin de réduire les émissions.
  • L'hydrogène vert est produit par électrolyse de l'eau, mais il nécessite de grandes quantités d'électricité provenant du réseau ou d'énergies renouvelables.
  • L'hydrogène turquoise utilise à la fois de l'électricité et du méthane, mais avec 4 à 7,5 fois moins d'électricité que l'électrolyse selon la technologie utilisée - ce qui en fait une technologie pleine d'espoir pour l'avenir.
  • De plus, si le méthane provient de biogaz, il a capté le CO2 de l'air, rendant son empreinte carbone négative.

Cet article fait par­tie du numé­ro de notre maga­zine Le 3,14 dédié à l’hy­dro­gène. Décou­vrez-le ici

Si l’utilisation de l’hydrogène-énergie est propre, sa pro­duc­tion est le plus sou­vent très pol­luante, notam­ment en CO2. Les solu­tions plus vertes, comme l’électrolyse, res­tent trop coû­teuses, mais de nou­velles tech­no­lo­gies effi­caces et peu pol­luantes émergent, notam­ment la pyro­lyse du méthane. Votre hydro­gène, vous le pré­fé­rez gris, bleu, vert ou turquoise ?

L’hydrogène est-il l’énergie idéale ?

L’hydrogène est en soi une éner­gie ver­tueuse : lorsqu’on le brûle ou qu’on l’utilise dans une pile à com­bus­tible, il ne pro­duit que de l’eau et de l’énergie. Cepen­dant, il n’existe pra­ti­que­ment pas à l’état natu­rel, et il faut donc le pro­duire… Or, pour cela, il faut beau­coup d’énergie, ce qui le rend bien moins propre. Aujourd’hui, envi­ron 95 % de l’hydrogène est pro­duit à par­tir d’hydrocarbures fos­siles ! Une tonne d’hydrogène s’accompagne de 10 tonnes de CO2 émis ; c’est l’une des pires éner­gies en bilan glo­bal. L’enjeu est donc de pro­duire cet hydro­gène sans CO2.

Com­ment pro­duire cet hydro­gène sans CO2 ?

Aujourd’hui, on sait le faire grâce à l’électrolyse de l’eau, qui repré­sente 5 % de la pro­duc­tion mon­diale d’hydrogène. C’est l’hydrogène dit « vert ». Il s’agit de décom­po­ser l’eau en oxy­gène et en hydro­gène, mais cela consomme beau­coup d’électricité. Et cette consom­ma­tion est inévi­table : la réac­tion chi­mique néces­site au mini­mum 40 kWh par kilo d’hydrogène pro­duit, si l’on dis­pose d’électrolyseurs fonc­tion­nant au ren­de­ment maxi­mum. Or, aujourd’hui, leur ren­de­ment est d’environ 60 %, ce qui signi­fie qu’aujourd’hui, pro­duire 1 kg d’hydrogène consomme 60 kWh. 

L’hydrogène dit « vert » peut être encore decli­né en « rose »  ou « jaune » si l’électricité uti­li­sée est pro­duite par des éner­gies renou­ve­lables, nucléaire (toutes les deux fai­ble­ment émet­trices de CO2) ou d’origine mixte. Cette décli­nai­son
pour­rait éga­le­ment s’appliquer à la pyro­lyse du méthane. These varia­tions could also be applied to methane pyrolysis.

On com­prend bien pour­quoi le refor­mage du méthane est majo­ri­taire par rap­port à l’électrolyse : aux prix actuels de l’électricité, 1 kg d’hydrogène issu de l’électrolyse coûte 4 à 6 €, contre moins d’1 € pour l’hydrogène pro­duit par refor­mage. Les condi­tions d’un déploie­ment mas­sif de l’hydrogène « vert » sur les bases du mar­ché ne sont pas réunies.

Tableau pré­sen­tant les sources et tech­niques uti­li­sées ain­si que le niveau de CO2 émis lors de la pro­duc­tion de chaque type d’hy­dro­gène.

Quelles sont les options pour « ver­dir » la pro­duc­tion d’hydrogène ?

L’une des options est de com­bi­ner le refor­mage du CO2 avec la cap­ture et le sto­ckage du CO2 (voir notre dos­sier sur le sto­ckage du CO2). Les scé­na­rios montrent que cela mul­ti­plie­rait le coût de l’hydrogène par deux ou trois, soit un prix de 2 à 3 €/kg. Cet hydro­gène est dit « bleu ». Celui issu du refor­mage du méthane est dit « gris », et celui pro­ve­nant du char­bon « noir ».

Mais il existe une autre voie. Les milieux poli­tiques et indus­triels l’ont décou­verte récem­ment, mais elle n’est pas si nou­velle : j’ai tra­vaillé toute ma car­rière des­sus, depuis 1995. Cette voie est dite « tur­quoise », elle uti­lise à la fois l’électricité et le méthane. Le prin­cipe est de décom­po­ser le méthane par pyro­lyse, à très haute tem­pé­ra­ture (1 000 à 2 000 °C). On obtient ain­si du car­bone et de l’hydrogène, mais pas de CO2. À par­tir d’un kilo de méthane, on pro­duit 250 g d’hydrogène et 750 g de noir de car­bone, un pro­duit à haute valeur ajou­tée. Et sur­tout, cette réac­tion néces­site sept fois moins d’électricité que l’électrolyse de l’eau par quan­ti­té d’hy­dro­gène pro­duite (mais pro­duit deux fois moins d’hydrogène que le refor­mage à l’eau par molé­cule de méthane).

 Où en est la pro­duc­tion indus­trielle d’hydrogène « turquoise » ? 

Ce pro­cé­dé de pyro­lyse est en phase de déve­lop­pe­ment indus­triel aux États-Unis, avec notre par­te­naire indus­triel amé­ri­cain Mono­lith Mate­rials. Il a déve­lop­pé un pilote entre 2012 et 2017 en Cali­for­nie, qui a été concluant, et qui l’a conduit à se lan­cer dans l’industrialisation. La pre­mière uni­té est aujourd’hui construite, et c’est la tête de série de 11 autres uni­tés à venir. Les pro­blèmes tech­no­lo­giques liés au chan­ge­ment d’échelle ont été réso­lus, et la pre­mière com­mer­cia­li­sa­tion est atten­due dans les mois à venir. Cette uni­té consom­me­ra 20 000 tonnes de gaz natu­rel, et pro­dui­ra 15 000 tonnes de noir de car­bone ain­si que 5 000 tonnes d’hydrogène.

Le modèle éco­no­mique consis­te­ra, dans un pre­mier temps, à valo­ri­ser le noir de car­bone, uti­li­sé à grande échelle dans l’industrie du pneu, et qui se vend envi­ron 1 €/kg. Un pneu contient envi­ron 30 % de noir de car­bone, qui per­met d’augmenter la résis­tance à l’usure, aux ultra­vio­lets, ou à la cha­leur. Dans un second temps, l’hydrogène devien­dra pré­pon­dé­rant éco­no­mi­que­ment. Aujourd’hui, la tech­no­lo­gie est opti­mi­sée pour la pro­duc­tion de noir de car­bone (on règle la tem­pé­ra­ture selon le grade de noir de car­bone que l’on sou­haite). Demain, elle sera opti­mi­sée pour la pro­duc­tion d’hydrogène, et il fau­dra déve­lop­per de nou­velles appli­ca­tions des noirs de car­bone, par exemple dans les maté­riaux de construc­tion, les infra­struc­tures rou­tières, ou même dans les sols agri­coles. C’est moins coû­teux et moins ris­qué que le sto­ckage du CO2 !

Mieux : si le méthane pro­vient de bio­gaz (issu de la décom­po­si­tion de matières orga­niques, dans des métha­ni­seurs ou des décharges, par exemple), il a cap­té du CO2 de l’air. La pyro­lyse a alors un bilan car­bone néga­tif : on réduit la quan­ti­té de CO2 dans l’atmosphère.

Existe-t-il des tech­no­lo­gies concur­rentes pour la pro­duc­tion d’hydrogène « tur­quoise » ?

Oui, mais uni­que­ment au stade de labo­ra­toire ou de démons­tra­teur.  Il existe des méthodes dites de « bain à métal liquide » dans les­quelles le méthane est injec­té dans des colonnes conte­nant des métaux fon­dus, où il se décom­pose. Des pilotes ont été construits en Cali­for­nie et en Aus­tra­lie. L’industriel alle­mand BASF étu­die quant à lui la décom­po­si­tion du méthane à l’aide de cata­ly­seurs. Ce sont des concur­rents sérieux, mais ils ont encore des dif­fi­cul­tés tech­no­lo­giques à résoudre.

Auteurs

Laurent Fulcheri

Laurent Fulcheri

directeur de recherche au Centre PERSEE de MINES-ParisTech

Après une thèse effectuée au CNRS, il rejoint en 1989 le Centre d'Energétique aujourd'hui (PERSEE) et crée le groupe Plasma. Laurent Fulcheri est un spécialiste des procédés de conversion d'hydrocarbures par plasma thermique. Il travaille en particulier depuis plus de 25 ans sur la  pyrolyse du méthane pour la production d'hydrogène décarboné et de carbone solide.

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