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Quand la géopolitique est dominée par les émotions

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Dominique Moïsi
géopolitologue et membre fondateur de l'Institut français des relations internationales (IFRI)
En bref
  • Les dimensions affective et émotionnelle sont des clés de lecture du monde contemporain.
  • Depuis 2022, les émotions négatives semblent avoir pris le dessus sur les émotions positives.
  • Donald Trump a été porté à la Maison-Blanche par une culture de la peur. Peur de l’immigrant, peur de l’autre en général, peur du déclin…
  • L’usage des réseaux sociaux, combiné aux évolutions technologiques, a fortement renforcé l’influence des émotions sur les débats publics.
  • Activée de façon systématique, la passion éloigne collectivement de la raison.

Long­temps per­çues avec méfiance et consi­dé­rées comme étran­gères à toute rigueur scien­ti­fique, les émo­tions sont res­tées en marge des ana­lyses géo­po­li­tiques. Pour­tant, leur rôle struc­tu­rant dans les com­por­te­ments des États ne cesse de croître, comme en témoigne l’actualité inter­na­tio­nale depuis le début des années 2020. Sans tom­ber dans l’écueil d’un « impé­ria­lisme des émo­tions », les recherches du géo­po­li­to­logue Domi­nique Moï­si démontrent depuis deux décen­nies la néces­si­té de consi­dé­rer les dimen­sions affec­tive et émo­tion­nelle comme des clés de lec­ture du monde contemporain.

Si les émotions se sont progressivement imposées comme un objet d’analyse dans vos travaux, quel en a été le point de départ ?

Domi­nique Moï­si. Le point de départ de mes recherches pour com­prendre le rôle des émo­tions se trouve dans mes tra­vaux sur le conflit israé­lo-pales­ti­nien. En pre­nant part à de nom­breux dia­logues depuis le milieu des années 1980, du côté israé­lien à Tel Aviv comme du côté pales­ti­nien à Jéru­sa­lem, une conclu­sion s’im­po­sait. Les dimen­sions ter­ri­to­riales et sécu­ri­taires ne suf­fi­saient pas à expli­quer un conflit aus­si long. Une part sub­jec­tive et affec­tive venait brouiller le dialogue.

En effet, un com­plexe de supé­rio­ri­té et une culture du res­sen­ti­ment liés à la Shoah trans­pa­raissent du côté israé­lien. À l’inverse, du côté pales­ti­nien, domi­naient un com­plexe d’in­fé­rio­ri­té et une culture de l’humiliation. Iden­ti­fier ces émo­tions col­lec­tives s’est révé­lé indis­pen­sable pour appré­hen­der l’ensemble des ten­sions et des enjeux. Rapi­de­ment, il est appa­ru que cette grille de lec­ture dépas­sait le seul cadre du conflit israélo-palestinien.

Dès la fin des années 2000, vous avez attribué des émotions dominantes, que sont l’espoir, la peur, l’humiliation, à des régions du monde. Que révèle cette cartographie émotionnelle ?

En 2008, trois émo­tions domi­nantes dans le monde tra­dui­saient trois rap­ports dis­tincts au concept clé de la confiance. En Asie, por­tée par une pro­gres­sion éco­no­mique et l’intégration de la Chine dans les échanges mon­diaux, l’espoir d’un ave­nir meilleur consti­tuait l’expression prin­ci­pale de cette confiance. À l’inverse, en Occi­dent, une émo­tion néga­tive, celle de la peur, domi­nait. La confiance en l’avenir s’érodait au len­de­main d’une crise finan­cière sans pré­cèdent, avec la conscience que les dif­fi­cul­tés seront plus grandes le jour d’après. Enfin, dans le monde ara­bo-musul­man, le sen­ti­ment d’humiliation avait détruit la confiance dans l’avenir. Cet ensemble se carac­té­ri­sait par un pas­sé glo­rieux, voire magni­fié, ayant lais­sé place à un pré­sent dou­lou­reux et à un hori­zon per­çu comme inexis­tant. Près de deux décen­nies plus tard, la thèse semble se véri­fier. La place de l’Asie s’est ren­for­cée, l’Occident n’est plus l’acteur cen­tral qu’il était, tan­dis que l’hu­mi­lia­tion demeure une clé de lec­ture essen­tielle du monde arabo-musulman.

Bien que les émotions soient inhérentes à la nature humaine, la décennie 2020 marque-t-elle leur triomphe dans l’histoire des relations internationales ?

Les émo­tions sont effec­ti­ve­ment inhé­rentes à l’espèce humaine, mais cer­taines révèlent le meilleur de l’Homme, quand d’autres augurent le pire. Depuis 2022, les émo­tions néga­tives semblent avoir pris le des­sus sur les émo­tions positives.

Trois dates clés per­mettent de com­prendre cette évo­lu­tion. Le 24 février 2022, la guerre en Ukraine, main­te­nant dans sa cin­quième année et qui a démon­tré l’incapacité de la Rus­sie à l’emporter ; le 7 octobre 2023 et la guerre de Gaza qui conti­nue de trans­for­mer les équi­libres géo­po­li­tiques au Moyen-Orient ; le 5 novembre 2024 qui signe le retour de Donald Trump à la tête des États-Unis. Un retour qui marque le pas­sage d’un pays por­teur d’un prin­cipe d’ordre à une logique de désordre. Dans cha­cune de ces situa­tions, les émo­tions néga­tives ont joué un rôle majeur et doivent être inté­grées aux grilles d’analyse afin de com­prendre le chaos qui vient.

Donald Trump a été por­té à la Mai­son-Blanche par une culture de la peur. Peur de l’immigrant, peur de l’autre en géné­ral, peur du déclin… Le Pré­sident amé­ri­cain n’est pas seule­ment contra­dic­toire dans ses choix, voire inco­hé­rent, il est irra­tion­nel. Impo­ser la guerre sur les tarifs doua­niers à ses alliés s’est très lar­ge­ment retour­né contre lui. Quant à Vla­di­mir Pou­tine, ses déci­sions sont ali­men­tées par une volon­té de revanche sur l’Occident, mais aus­si par la peur de voir à ses fron­tières un pays démo­cra­tique tour­né vers l’Europe et ses valeurs.

Les nouvelles technologies ont-elles favorisé une gouvernance selon les émotions au détriment de la rationalité ?

L’in­tel­li­gence arti­fi­cielle a modi­fié cer­taines règles du jeu sur la scène inter­na­tio­nale. Cette tech­no­lo­gie trans­forme l’art de la guerre et dimi­nue l’écart entre « le faible » et « le fort ». L’armée russe n’a ain­si tou­jours pas obte­nu la vic­toire qu’elle espé­rait face aux forces ukrai­niennes. Plus récem­ment, l’Iran est par­ve­nu à mettre en dif­fi­cul­té l’administration amé­ri­caine en main­te­nant le blo­cage du détroit d’Ormuz.

Par ailleurs, dans un monde tou­jours plus pola­ri­sé, les réseaux sociaux jouent un rôle infi­ni­ment plus impor­tant, ampli­fié par l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle. Leur usage, com­bi­né aux évo­lu­tions tech­no­lo­giques, a for­te­ment ren­for­cé l’influence des émo­tions sur les débats publics. Plus une socié­té est divi­sée, plus les outils tech­no­lo­giques ali­mentent ces émo­tions, les­quelles deviennent plus intenses et dif­fi­ciles à maitriser.

De l’émotion à la passion, avons-nous franchi le pas ?

L’émotion est un terme fort, mais la pas­sion l’est encore plus. La plus grande dif­fé­rence se trouve dans leur tem­po­ra­li­té. L’émotion se veut brève tan­dis que la pas­sion s’inscrit dans la durée.  Plus périlleuse, cette der­nière, lorsqu’elle est acti­vée de façon sys­té­ma­tique, nous éloigne col­lec­ti­ve­ment de la raison.

Ce phé­no­mène s’observe sur plu­sieurs théâtres. Par exemple, face à la mon­tée en puis­sance de la Chine, les États-Unis auraient besoin de leurs alliés. Or, la Mai­son-Blanche a sou­vent opté pour l’attitude inverse en les humi­liant à diverses reprises. Tou­jours face à Pékin, Mos­cou aurait besoin du sou­tien de l’Ouest, la menace stra­té­gique de long terme se situant à l’Est. En choi­sis­sant l’inverse, le risque d’être vas­sa­li­sé par la Chine aug­mente. Enfin, Israël, qui n’a jamais autant eu besoin d’al­liés, s’est iso­lé diplo­ma­ti­que­ment tout en détrui­sant son soft power depuis 2023. Dans la prise de déci­sion, la pas­sion a triom­phé sur toute autre consi­dé­ra­tion stratégique.

Dans ce contexte, gouverner selon des principes rationnels restera-t-il possible à l’avenir ?

Des exemples récents, en Hon­grie ou en Mol­da­vie, rap­pellent que nous avons le devoir d’espérer. En aucun cas, il ne faut se rési­gner à la mon­tée des popu­lismes, les­quels mobi­lisent sys­té­ma­ti­que­ment les émo­tions néga­tives des citoyens. Emma­nuel Kant en appe­lait à la clar­té morale, j’y ajou­te­rais le bon sens éthique. Clar­té morale et bon sens éthique consti­tuent ain­si des réponses indis­pen­sables face à la mon­tée des pas­sions négatives.

Propos recueillis par Alicia Piveteau

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