Quand les États font des entreprises privées leur bras armé
- Les gouvernements s’appuient de plus en plus sur les entreprises privées, car celles-ci contrôlent des infrastructures, des technologies et des flux stratégiques.
- Elles jouent un rôle central dans l’exercice du pouvoir étatique et se retrouvent inévitablement prises dans les tensions géopolitiques.
- Aujourd'hui, les multinationales savent que les États peuvent les atteindre efficacement par le biais d'instruments juridiques et de sanctions financières.
- On constate une prise de conscience accrue de la nécessité de surveiller et de réguler l’équilibre des pouvoirs entre les États et les entreprises.
Les tensions géopolitiques actuelles ne se limitent plus aux frontières, aux alliances militaires ou aux relations diplomatiques traditionnelles. Elles se manifestent, au contraire, de plus en plus au sein même des structures de l’économie mondiale, à travers les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures numériques, les réseaux financiers et les technologies de pointe dont dépendent les États. Les restrictions imposées par les États-Unis sur les exportations de semi-conducteurs de pointe vers la Chine illustrent clairement cette évolution des rapports de force internationaux1. En ciblant l’accès de Pékin aux technologies critiques, Washington ne s’appuie plus uniquement sur les instruments commerciaux traditionnels, mais mobilise directement les entreprises qui conçoivent, fabriquent ou contrôlent les composants désormais essentiels à l’intelligence artificielle, au matériel de haute performance et aux capacités militaires.
Cette imbrication croissante entre les intérêts étatiques et les infrastructures privées dépasse largement le cadre de l’industrie des semi-conducteurs. En Ukraine, les systèmes satellitaires de Starlink ont pris une telle importance stratégique que le Pentagone a signé un accord avec SpaceX afin de garantir la continuité des communications ukrainiennes2. Parallèlement, les sanctions extraterritoriales américaines montrent comment un État peut exercer une pression juridique et financière sur des entreprises étrangères opérant au-delà de son propre territoire3. Ainsi, les multinationales ne sont plus de simples acteurs économiques évoluant au sein d’un marché mondialisé relativement autonome : elles deviennent progressivement des vecteurs de pouvoir, des instruments de coercition et, dans certains cas, des acteurs capables d’influencer eux-mêmes les équilibres diplomatiques et sécuritaires.
Cette évolution alimente aujourd’hui les débats sur la souveraineté technologique et l’autonomie stratégique, notamment en Europe, où la dépendance vis-à-vis des infrastructures étrangères — qu’il s’agisse de services cloud, de semi-conducteurs ou de capacités satellitaires — apparaît de plus en plus comme une vulnérabilité autant politique qu’économique4. Cornelia Woll, professeure d’économie politique internationale à la Hertie School et spécialiste des relations entre les États, les marchés et les multinationales, s’intéresse à la manière dont les entreprises privées sont devenues des instruments centraux des rivalités géopolitiques contemporaines. Ses recherches sur la portée extraterritoriale du droit américain mettent en lumière comment les multinationales peuvent devenir, volontairement ou sous la contrainte, des instruments des luttes de pouvoir géopolitiques actuelles5.
Ces dernières années, les gouvernements ont de plus en plus souvent fait appel à des entreprises privées pour atteindre leurs objectifs stratégiques dans des secteurs tels que les semi-conducteurs, les infrastructures cloud, l’intelligence artificielle ou l’énergie. Pensez-vous que cela marque une transformation structurelle du capitalisme, ou qu’il s’agit plutôt d’une réponse temporaire aux tensions géopolitiques ?
Cornelia Woll. Ce que l’on appelle souvent la « diplomatie économique », c’est-à-dire l’utilisation de l’économie à des fins de sécurité nationale, n’est pas un phénomène nouveau. Les États ont toujours utilisé les instruments économiques comme des outils de pouvoir. Traditionnellement, les conflits entre États s’exprimaient à travers les frontières ou les guerres commerciales conventionnelles fondées sur les droits de douane. Cependant, nous observons aujourd’hui que l’interdépendance de l’économie mondiale est elle-même devenue un instrument du pouvoir étatique. Les gouvernements s’appuient de plus en plus sur les entreprises, car celles-ci contrôlent des infrastructures, des technologies et des flux stratégiques. Il peut s’agir aussi bien d’entreprises nationales qu’étrangères.
Il existe une littérature abondante sur ce que l’on appelle « l’interdépendance militarisée », c’est-à-dire l’utilisation de l’interdépendance économique mondiale comme arme contre des rivaux. Cette logique repose notamment sur deux mécanismes. Le premier concerne les goulots d’étranglement, des passages stratégiques capables de paralyser l’économie mondiale. Un État contrôlant une zone telle que le détroit d’Ormuz peut exercer une pression considérable, car une part cruciale du commerce mondial dépend de ces voies maritimes. En contrôlant ces passages, les États peuvent obtenir des concessions politiques ou économiques de la part d’autres acteurs.
Du fait que les entreprises contrôlent les infrastructures énergétiques, les systèmes de données, les technologies critiques ou les semi-conducteurs, elles jouent désormais un rôle central dans l’exercice du pouvoir étatique.
Le deuxième mécanisme est parfois appelé « effet panoptique », c’est-à-dire la capacité à surveiller les flux économiques mondiaux. Grâce aux transactions financières, aux infrastructures numériques ou aux données, certains gouvernements peuvent savoir qui échange avec qui et intervenir directement sur ces flux. Cela permet, par exemple, la mise en place de sanctions très ciblées. Cette logique s’est considérablement développée après le 11 septembre, lorsque les États-Unis ont mis au point des outils destinés à suivre les flux financiers liés au terrorisme.
Du fait que les entreprises contrôlent les infrastructures énergétiques, les systèmes de données, les technologies critiques ou les semi-conducteurs, elles jouent désormais un rôle central dans l’exercice du pouvoir étatique et se retrouvent inévitablement prises dans les tensions géopolitiques actuelles. En conséquence, les entreprises opérant dans des secteurs tels que les semi-conducteurs, l’énergie, les infrastructures ou les données sont désormais profondément impliquées dans les conflits géopolitiques, car elles sont devenues indispensables à l’exercice du pouvoir étatique.
Les États-Unis ont recouru à des contrôles à l’exportation et à des sanctions pour faire pression sur les entreprises impliquées dans les technologies stratégiques, et notamment en lien avec la Chine. En quoi cela modifie-t-il les relations traditionnelles entre les États et les multinationales ?
Au cours des deux dernières décennies, et plus encore au cours des dix dernières années, il est apparu de plus en plus clairement que les États sont prêts à utiliser stratégiquement les multinationales en raison du rôle qu’elles jouent dans la concurrence géopolitique. Mes travaux portent en particulier sur le droit pénal des entreprises et la manière dont il est utilisé de manière extraterritoriale pour exercer des pressions sur les entreprises. Une multinationale peut être prise pour cible même lorsqu’elle opère en dehors du territoire de l’État qui impose les sanctions.
Par exemple, si la banque française BNP Paribas, implantée en Suisse, entretient des relations commerciales avec l’Iran, le gouvernement américain peut tout de même la poursuivre en justice en vertu de la législation américaine. Une entreprise qui ne coopère pas met en péril ses opérations mondiales et toutes ses activités sur le marché américain. C’est essentiellement ainsi que fonctionnent les sanctions. Les gouvernements interdisent aux entreprises de faire des affaires avec certains pays et les menacent de poursuites si elles le font. Ce mécanisme existait déjà par le passé, mais les entreprises pouvaient échapper à ce type de pression, par exemple en créant des filiales. Aujourd’hui, les multinationales savent que les États peuvent les atteindre efficacement par le biais d’instruments juridiques et de sanctions financières.
La géopolitisation du secteur mondial des semi-conducteurs
Les semi-conducteurs sont devenus l’une des infrastructures stratégiques les plus sensibles de l’économie mondiale. Ils sont indispensables aux smartphones, aux centres de données, aux systèmes d’intelligence artificielle, aux équipements militaires et aux réseaux électriques. Pourtant, la chaîne de production mondiale reste extrêmement concentrée. Taïwan, par l’intermédiaire de TSMC, fabrique la plupart des puces les plus avancées au monde, tandis que les États-Unis dominent le marché des logiciels de conception de puces et de plusieurs technologies de fabrication essentielles.
Cette concentration a fait des semi-conducteurs un levier géopolitique majeur. Depuis 2022, Washington a renforcé les restrictions à l’exportation visant la Chine afin de limiter l’accès de ce pays aux technologies de pointe nécessaires à l’intelligence artificielle et au calcul haute performance. La lutte autour des semi-conducteurs illustre donc à quel point les infrastructures technologiques deviennent de plus en plus des instruments de pouvoir.
Les responsables politiques européens évoquent souvent la notion d’« autonomie stratégique », alors que l’Europe reste pourtant fortement dépendante des entreprises technologiques et des infrastructures industrielles étrangères. Les États peuvent-ils véritablement retrouver leur souveraineté sans s’appuyer sur les grandes entreprises privées ?
L’autonomie stratégique reste aujourd’hui davantage une ambition qu’une réalité en Europe. Les gouvernements européens reconnaissent de plus en plus l’importance de disposer de leurs propres entreprises technologiques, de leurs propres systèmes satellitaires et d’approvisionnements énergétiques qui ne puissent être facilement perturbés par des acteurs extérieurs. Mais parvenir à l’autonomie stratégique est difficile. Une approche possible consiste à renforcer les entreprises nationales ou régionales que les gouvernements jugent plus fiables ou plus faciles à influencer. Une autre stratégie essentielle est la diversification. Lorsqu’un État dépend d’une seule entreprise pour des infrastructures critiques, telles que les systèmes satellitaires, il devient vulnérable, quelle que soit la nationalité de cette entreprise. Si celle-ci cesse de coopérer, le problème devient immédiatement critique.
Autonomie stratégique européenne et dépendances technologiques
La notion d’« autonomie stratégique » a pris une place prépondérante dans les débats européens à la suite de plusieurs crises successives, notamment la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine et la montée des tensions entre les États-Unis et la Chine. Son objectif est de réduire les vulnérabilités de l’Union européenne dans des secteurs considérés comme critiques, notamment l’énergie, les infrastructures cloud, les semi-conducteurs, la cybersécurité, la défense et les matières premières stratégiques.
Pourtant, l’Europe reste fortement dépendante d’acteurs étrangers, en particulier d’entreprises américaines pour les infrastructures numériques et de fournisseurs asiatiques pour certaines parties de ses chaînes d’approvisionnement industrielles. Cette stratégie soulève également une contradiction majeure. Le renforcement de la souveraineté européenne nécessite souvent des investissements industriels, miniers et technologiques plus importants au sein même de l’Europe, ce qui entraîne des coûts économiques, environnementaux et politiques considérables.
Les entreprises assument de plus en plus des fonctions qui relevaient autrefois exclusivement de la compétence des États, que ce soit dans les domaines de la cybersécurité, des infrastructures satellitaires, des paiements numériques ou même de la diplomatie. Quels risques cela peut-il créer pour la responsabilité démocratique ?
Le risque réside précisément dans le transfert de fonctions essentielles de l’État à des acteurs privés qui ne sont pas soumis à un contrôle démocratique. Pourtant, je pense qu’il serait probablement irréaliste aujourd’hui d’imaginer que toutes ces activités puissent être entièrement gérées seulement par les structures publiques, comme cela aurait peut-être été envisageable il y a plusieurs décennies. Les entreprises privées continueront donc à jouer un rôle majeur, tantôt en partenariat avec les pouvoirs publics, tantôt en concurrence avec eux. L’enjeu central est donc d’assurer une diversification suffisante et d’empêcher qu’une seule entreprise privée n’acquière un contrôle excessif sur des fonctions stratégiques de l’État. Cela est directement lié à l’objectif plus large d’autonomie stratégique.
Certaines entreprises opèrent aujourd’hui simultanément dans plusieurs blocs géopolitiques et peuvent se trouver confrontées à des exigences contradictoires de la part des gouvernements. Cette situation est-elle tenable dans le contexte géopolitique actuel ?
Le fait d’opérer dans plusieurs régions géopolitiques représente à la fois un risque et une forme de protection pour les multinationales. Pour les chefs d’entreprise, cette diversification géographique contribue à réduire l’exposition à l’instabilité d’un marché en particulier. Si les tensions géopolitiques s’aggravent trop dans une région, les entreprises peuvent toujours compter sur d’autres zones pour maintenir leurs activités. Toutefois, cette situation soulève également d’importantes questions en matière de responsabilité démocratique, car ces entreprises opèrent entre des systèmes politiques et des intérêts stratégiques concurrents.
À l’avenir, pensez-vous que l’imbrication croissante entre les États et les entreprises renforcera le pouvoir public ou, au contraire, fera accroître l’influence politique des grandes entreprises sur les gouvernements ?
Je préfère rester optimiste. On constate aujourd’hui une prise de conscience accrue de la nécessité de surveiller et de réguler l’équilibre des pouvoirs entre les États et les entreprises, et j’y vois une évolution positive. Les États restent des acteurs importants dans plusieurs de ces domaines. Je m’intéresse particulièrement aux monnaies numériques et aux efforts déployés en Europe pour maintenir un contrôle réglementaire sur les futurs systèmes de paiement numériques. Je pense que cette implication publique est importante.
Cela étant dit, il est possible que des acteurs privés extrêmement puissants continuent de gagner en influence, en particulier dans les secteurs de la technologie et des données. Étant donné que ces entreprises ne sont pas politiquement responsables, les États doivent rester en mesure de réglementer ces domaines stratégiques. Mais cela reste un combat permanent, et nous devrons voir comment cet équilibre évoluera dans les années à venir.

