Depuis la COP16 biodiversité en 2024, le principe de « crédits biodiversité » a émergé sur la scène internationale. De quoi s’agit-il ?
Alain Karsenty. Les crédits biodiversité permettent de compenser des dommages sur l’environnement. Le système ne change pas, sur le fond, le principe de compensation réglementaire qui existe déjà dans de nombreux pays, y compris depuis peu en France. Un constructeur d’infrastructure doit normalement se soumettre à la séquence « éviter, réduire, compenser », et donc compenser les dommages sur la nature qui n’ont pas pu être écartés. Cette compensation doit être réalisée à proximité des espaces impactés et sur des écosystèmes similaires.
Là où, dans la compensation traditionnelle, le porteur de projet cherche lui-même un site pour répondre à ses obligations, les crédits biodiversité proposent une compensation par l’offre. C’est-à-dire qu’un tiers mène des actions de conservation ou de restauration avant que les dommages écologiques ne se produisent, puis vend les crédits aux acteurs qui en ont besoin. Ceux-ci sont tenus par la réglementation d’acheter des crédits correspondants aux habitats impactés.
Ce système présente des avantages. D’abord, il assure que la compensation soit faite, puisqu’elle est réalisée en amont. Ensuite, il permet d’élaborer des trames de conservation plus cohérentes, en créant des corridors pour la biodiversité, plutôt que de créer des zones de conservation ou de renaturation seulement en fonction du critère de disponibilité d’un terrain. La France développe les sites naturels de compensation, de restauration et de renaturation (SNCRR) sur cette logique.
Quelle différence avec les « certificats » biodiversité ?
Les certificats sont un instrument de financement comme un autre. Ils attestent d’un impact positif sur la nature. Une entreprise peut acheter cet outil et le valoriser dans son reporting ou dans le cadre de sa politique RSE. Puisqu’il n’est plus question de compensation, l’attache locale n’est plus nécessaire. Une banque japonaise peut acheter des certificats pour financer la création d’une nouvelle aire protégée à Madagascar, par exemple. Le principal problème qui peut se poser est celui du greenwashing ou du double comptage : une entreprise peut acheter un certificat, communiquer sur son impact positif, puis le revendre à une autre.
Néanmoins, certains acteurs utilisent les termes « crédit » et « certificat » de manière indifférenciée. C’est le cas de l’IAPB, le groupe consultatif international sur les crédits de biodiversité, qui utilise le terme de crédit dans les deux cas, avec cette idée que les crédits pourraient servir tant à la compensation qu’à la contribution.
Cela signifie que des certificats, in fine, pourraient être utilisés pour de la compensation ?
Oui, en théorie. Mais il est selon moi nécessaire de bien séparer ces deux mécanismes. La compensation est encadrée par des règles très strictes d’équivalence et de proximité. Ce n’est pas le cas des certificats. Accepter la versatilité de ces outils, c’est risquer d’affaiblir le cadre réglementaire des contraintes de la compensation, alors qu’il faudrait plutôt les durcir.
Par contre, nous pouvons imaginer des articulations. Une fois que tout ce qui a pu être fait en termes de compensation locale a été fait mais qu’il reste des obligations, à ce moment-là, il devrait pouvoir être possible de les compléter avec l’achat de certificats. Les compensations doivent être faites « en nature » et proche des zones impactées, mais il n’est pas rare que les opérateurs ne trouvent pas suffisamment de terrain à restaurer ou d’habitats équivalents à conserver dans les environs. De nombreuses réglementations en dehors de la France permettent alors aux opérateurs de se libérer de leurs obligations de compensation en versant de l’argent dans des fonds spécialisés ou des aires protégées. Élargir cette flexibilité à l’achat de certificats labellisés par les autorités publiques permettrait de susciter une demande pour ces instruments volontaires.
Ces mécanismes sont-ils en train d’être structurés à une échelle européenne, à l’image du marché du carbone ?
L’Union européenne est en train de travailler sur un système de certificats nature, destinés à être prolongés par des crédits nature. Les certificats nature seraient générés à partir de pratiques censées être favorables à un écosystème tandis que les crédits seraient émis sur la base d’un index de la bonne santé de l’écosystème concerné.
L’approche de certificat basé sur des pratiques est, par exemple, défendue par l’Organization for Biodiversity Certificates (OBC) en France. Ils financeraient précisément le coût des actions entreprises comme la plantation de haies ou le recrutement d’écogardes pour lutter contre le braconnage. Mais cette approche ne fait pas consensus. Certains estiment que seuls les résultats mesurés à travers une « métrique » biodiversité (nombre d’espèces, amélioration de la qualité de l’eau…) doivent être pris en compte. Mais cela pose certains problèmes. Déjà, car les résultats sont parfois mesurables des années après la mise en œuvre d’une pratique. Or, ces actions ont un coût. Les certificats permettraient de financer l’adoption de nouvelles pratiques ou le maintien de pratiques vertueuses.
En outre, il faut prendre en compte les aléas climatiques et la malchance. Un projet peut avoir mis en place toutes les pratiques favorables, mais être impacté par des évènements extérieurs (incendie, inondations, pathologies…) qui peuvent réduire les efforts à néant – et donc la capacité à être financé.
L’originalité du projet européen est de combiner les deux dimensions, même si, à ce stade, les représentants de la Commission européenne envisagent que seuls les crédits seront des unités commercialisables. Les consultations devraient encore durer au moins un an avant le lancement de ce marché européen.
Vous parliez des risques de greenwashing. Quels sont-ils ?
Le greenwashing peut-être du côté de l’offre : c’est-à-dire à travers la vente de crédits ou de certificats biodiversité bidons, qui ne changent pas grand-chose sur le terrain. On n’y échappera pas. En particulier, pour des crédits issus d’actions de conservation, il sera difficile de déterminer si, sans la vente de ces crédits ou certificats, un propriétaire aurait vraiment développé des activités économiques destructrices pour les habitats naturels. Pour la restauration d’écosystèmes, il y aura toujours des risques d’émissions excessives de crédits ou certificats au regard du coût réel des opérations.
Mais il y a aussi, bien sûr, la question du greenwashing du côté des acheteurs. Que se passe-t-il si des entreprises minières ou pétrolières veulent acheter des certificats biodiversité pour communiquer sur le fait qu’elles aussi ont un impact positif sur la nature ? C’est une question qui va se poser automatiquement. Les porteurs de projets (territoires, agriculteurs, associations…) pourraient tout à fait intégrer des clauses d’exclusion.
L’objectif est aussi de ne pas reproduire les problèmes identifiés dans le marché du carbone. Par exemple, il est important que ce soient les personnes concernées qui déterminent les actions à mener sur leur territoire, et non pas qu’un acteur arrive chez eux et leur dise : « on veut faire un projet biodiversité, on vous rémunère, mais en échange, vous adoptez les pratiques que nous vous prescrivons ». Il faut que les objectifs soient le résultat de choix collectifs.