Accueil / Chroniques / La liberté académique en déclin en Europe et dans le monde
Généré par l'IA / Generated using AI
π Société

La liberté académique en déclin en Europe et dans le monde

Angelo Vito Panaro_VF
Angelo Vito Panaro
chercheur postdoctoral à l’Institut de sciences politiques de l’Université Friedrich-Alexander d’Erlangen-Nuremberg
En bref
  • Entre 2015 et 2025, 50 pays ont enregistré une baisse importante et statistiquement significative de leur indice de liberté académique.
  • Aux États-Unis, la signature du Stop WOKE Act par le gouverneur de Floride en 2022, a participé à ce déclin.
  • Selon le rapport Balme, une part significative de la production scientifique mondiale d’excellence se situe dans des environnements où l’autonomie du savoir est soumise à des contraintes systémiques et existentielles.
  • En Europe, la situation se dégrade, mais la liberté académique y est encore mieux protégée qu’ailleurs.
  • Les universités avec un fort degré d'autonomie sont mieux équipées pour résister aux pressions externes.

La liber­té aca­dé­mique ne cesse de décli­ner à l’échelle du globe depuis 15 ans, selon l’Academic Free­dom Index (AFI). Ces der­nières années, de nom­breuses démo­cra­ties par­ti­cipent à cette chute, par­mi les­quelles les États-Unis et le Royaume-Uni. 

Le constat for­mu­lé dans le rap­port AFI 20261 est acca­blant : entre 2015 et 2025, 50 pays ont enre­gis­tré une baisse impor­tante et sta­tis­ti­que­ment signi­fi­ca­tive de leur indice de liber­té aca­dé­mique, contre 9 seule­ment qui l’ont vu aug­men­ter. Le rap­port AFI, pro­duit par des cher­cheurs de l’université Frie­drich-Alexan­der et du pro­jet V‑Dem, four­nit une éva­lua­tion annuelle de la pro­tec­tion effec­tive de la liber­té aca­dé­mique dans 179 pays. Il repose sur cinq indi­ca­teurs : trois por­tant sur des dimen­sions indi­vi­duelles (la liber­té de recherche et d’enseignement, la liber­té d’échange et de dif­fu­sion aca­dé­miques, ain­si que la liber­té d’expression aca­dé­mique et cultu­relle), et deux concer­nant des dimen­sions ins­ti­tu­tion­nelles (l’autonomie des éta­blis­se­ments et l’intégrité des cam­pus). « L’AFI s’appuie sur des éva­lua­tions d’experts, ce qui intro­duit une cer­taine part de sub­jec­ti­vi­té. Cepen­dant, les méthodes de V‑Dem uti­li­sées pour agré­ger les juge­ments des experts garan­tissent des esti­ma­tions valides et fiables », sou­ligne Ange­lo Vito Pana­ro. « Néan­moins, nous recom­man­dons tou­jours d’utiliser des inter­valles d’incertitude lors des com­pa­rai­sons dans le temps et entre les pays. »

Jusque-là, on consi­dé­rait lar­ge­ment que la liber­té aca­dé­mique demeu­rait solide dans les démo­cra­ties libé­rales. Ce n’est désor­mais plus le cas, et les États-Unis se dis­tinguent à la fois par la rapi­di­té et l’ampleur de leur déclin : encore à 0.91 (sur 1) en 2019, l’indice du pays est pas­sé à 0,4 en 2025. Il est même plus rapide que celui obser­vé dans cer­tains pays en cours « d’autocratisation ».2, comme la Tur­quie (AFI 0,09, en baisse de 0,46 en 15 ans) ou l’Inde (AFI 0,14, en baisse de 0,51) où l’érosion a sui­vi le rythme « des attaques poli­tiques, des réformes juri­diques et des inter­ven­tions admi­nis­tra­tives ».

Un déclin américain aux conséquences universelles

Aux États-Unis, le déclin « a com­men­cé en 2020, lar­ge­ment sous l’effet d’actions menées au niveau de cer­tains États », comme la signa­ture du Stop WOKE Act par le gou­ver­neur de Flo­ride en 2022, ou les lois adop­tées par les légis­la­tures du Texas, du Dako­ta du Nord, de la Flo­ride et de l’Iowa pour réduire les pro­tec­tions liées au sta­tut de titu­laire. « Il s’est inten­si­fié en 2025 sous la seconde admi­nis­tra­tion Trump, sous l’effet d’un ensemble sans pré­cé­dent de mesures exé­cu­tives fédé­rales coer­ci­tives qui ont ampli­fié et ali­men­té les pres­sions exer­cées par les États sur les uni­ver­si­tés auto­nomes », com­mente le rap­port AFI.

Cet effon­dre­ment est d’autant plus pré­oc­cu­pant qu’il a une por­tée uni­ver­selle. La Chine (AFI de 0,07 en 2025) et les États-Unis pro­duisent, en effet, à eux seuls entre un tiers et la moi­tié des publi­ca­tions scien­ti­fiques mon­diales3. « Une part signi­fi­ca­tive, voire majo­ri­taire, de la pro­duc­tion scien­ti­fique mon­diale d’excellence se situe désor­mais dans des envi­ron­ne­ments où l’autonomie du savoir est sou­mise à des contraintes sys­té­miques et exis­ten­tielles », aver­tit le rap­port Balme4 sur la liber­té aca­dé­mique, pro­duit pour France Uni­ver­si­tés et paru en octobre 2025.

L’Europe résiste globalement, malgré des signaux d’alerte

En Europe, la situa­tion se dégrade, mais la liber­té aca­dé­mique y est encore mieux pro­té­gée qu’ailleurs. « À ce jour, elle demeure le seul espace régio­nal où ce prin­cipe fon­da­teur conti­nue d’être, dans l’ensemble, ins­ti­tu­tion­nel­le­ment garan­ti », pré­cise le rap­port Balme, mal­gré des signaux faibles « par­fois déjà alar­mants ». C’est le cas au Royaume-Uni (0,67 contre 0,93 en 2015), où les uni­ver­si­tés ont connu une pri­va­ti­sa­tion pro­gres­sive au cours des 40 der­nières années, tout en res­tant en res­tant sou­mises à une régu­la­tion éta­tique étroite5. La Hon­grie offre un exemple plus spec­ta­cu­laire encore, après les attaques de Vik­tor Orban contre le sys­tème uni­ver­si­taire : son score est pas­sé de 0,95 en 2008 à 0,3 en 2025. 

Dans les autres pays de l’Union, les indices s’étalent de 0,68 (Grèce) à 0,98 (Tché­quie). 10 d’entre eux ont connu une baisse jugée signi­fi­ca­tive par les cher­cheurs au cours de la der­nière décen­nie. En France, l’indice est res­té remar­qua­ble­ment stable jusqu’en 2024 (autour de 0,88). Il connaît un petit décro­chage en 2025 (0,8) qui devra se confir­mer pour être consi­dé­ré comme significatif. 

Aux portes orien­tales de l’UE, l’effondrement enta­mé dans les années 1990–2000 en Bié­lo­rus­sie (0.06 en 2025, contre un éphé­mère 0,58 en 1994) et en Rus­sie (0,18 en 2025, 0,82 en 1999) se confirme.

L’autonomie institutionnelle, une pierre angulaire de la liberté académique

Aux États-Unis comme en Europe, cer­tains dis­cours poli­tiques sou­tiennent que les uni­ver­si­tés seraient aujourd’hui domi­nées par des cou­rants idéo­lo­giques homo­gènes, géné­ra­le­ment libé­raux ou de gauche, une situa­tion qui mar­gi­na­li­se­rait les voix cri­tiques ou dis­si­dentes, et éro­de­rait le plu­ra­lisme. Dans cette pers­pec­tive, les prin­ci­pales menaces pesant sur la liber­té aca­dé­mique vien­draient non pas des inter­ven­tions directes de l’État mais de ces pres­sions sociales informelles. 

L’AFI per­met d’interroger ce point de vue. « Nos don­nées sug­gèrent que l’autonomie ins­ti­tu­tion­nelle joue un rôle clé dans la pro­tec­tion des dimen­sions indi­vi­duelles de la liber­té aca­dé­mique. Une auto­no­mie faible rend les uni­ver­si­taires plus vul­né­rables aux pres­sions externes. À l’inverse, lorsque l’autonomie est forte, les liber­tés de recherche et d’enseignement tendent à l’être aus­si », explique Ange­lo Vito Pana­ro. Les uni­ver­si­tés avec un fort degré d’au­to­no­mie sont ain­si mieux équi­pées pour résis­ter aux pres­sions externes, pro­té­ger un recru­te­ment au mérite et offrir un cadre sûr pour les cher­cheurs dont les tra­vaux inter­rogent les inté­rêts poli­tiques, éco­no­miques ou idéo­lo­giques dominants.

Propos recueillis par Anne Orliac

1https://​aca​de​mic​-free​dom​-index​.net/, consul­té le 22 sep­tembre 2026.
2 Dans son rap­port annuel 2026 sur la démo­cra­tie dans le monde, V‑Dem classe les États-Unis comme une démo­cra­tie élec­to­rale (la France étant clas­sée comme démo­cra­tie libé­rale), tan­dis que l’Inde et la Tur­quie sont consi­dé­rées comme des auto­cra­ties élec­to­rales (source : V‑Dem Demo­cra­cy Report 2026). D’autres obser­va­teurs adoptent des clas­si­fi­ca­tions dif­fé­rentes. En 2024, l’Intel­li­gence Unit du maga­zine bri­tan­nique The Eco­no­mist clas­sait les États-Unis et l’Inde par­mi les démo­cra­ties impar­faites (fla­wed demo­cra­cies), et la Tur­quie comme un régime hybride (source : Our World in Data Demo­cra­cy clas­si­fi­ca­tions). De son côté, l’ONG Free­dom House classe en 2026 les États-Unis comme « libres » (score de liber­té : 81/100), l’Inde comme « par­tiel­le­ment libre » (62/100) et la Tur­quie comme « non libre » (32/100).
3Abhi­shek Naga­raj and Ran­dol Yao, « The Geo­gra­phy of Science, » NBER Wor­king Paper 34694 (2026), https://​doi​.org/​1​0​.​3​3​8​6​/​w​34694.
4Défendre et pro­mou­voir la liber­té aca­dé­mique. Un enjeu mon­dial, une urgence pour la France et l’Europe. Constats et 65 pro­po­si­tions d’action. Une étude pour France Uni­ver­si­tés. Sté­pha­nie BALME, octobre 2025. https://​fran​ceu​ni​ver​sites​.fr/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​2​5​/​1​0​/​2​0​2​5​1​0​1​5​_​R​a​p​p​o​r​t​_​D​e​f​e​n​d​r​e​_​e​t​_​p​r​o​m​o​u​v​o​i​r​_​l​a​_​l​i​b​e​r​t​e​_​a​c​a​d​e​m​i​q​u​e.pdf
5Mar­gin­son, S. “Glo­bal Trends in Higher Edu­ca­tion Finan­cing : the Uni­ted King­dom” Inter­na­tio­nal Jour­nal of Edu­ca­tio­nal Deve­lop­ment, vol. 58, no. Janua­ry 2018, Else­vier, 2017, pp. 26–36.

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter