3_numeriqueEcolo
π Numérique π Société
Le développement du numérique : aux dépens de l’humain ?

« La transformation numérique ne sera humaine qu’en étant écologique ! »

Le 8 juin 2021 |
5min. de lecture
Avatar
Jacques-François Marchandise
délégué général de la Fing
En bref
  • Pour Jacques-François Marchandise, les solutions fournies par le numérique pour servir la transition écologique sont souvent contreproductives, et susceptibles d’aggraver les problèmes écologiques qu’elles cherchent à résoudre (5G, covoiturage, multiplication des capteurs et des mesures en temps réel…).
  • La fabrication des appareils représente par ailleurs 70 % de l’empreinte carbone du numérique en France…
  • … et accroître la réparabilité des produits est donc l’un des enjeux clés pour améliorer son impact environnemental sur le long terme.
  • Jacques-François Marchandise donne donc des pistes pour que la transition numérique – qui manque d’un but précis mais jouit de moyens importants – soit véritablement mise au service de la transition écologique.

Le numé­rique est-il un allié de la tran­si­tion écologique ?

Pour l’instant, il ne l’est pas. Nous, les gens du numé­rique, man­quons de la culture de base sur les sujets envi­ron­ne­men­taux. Même si le « green IT » est une piste très pro­met­teuse, qui vise à accroître les per­for­mances éner­gé­tiques et envi­ron­ne­men­tales des sys­tèmes infor­ma­tiques et des réseaux, elle est encore insuf­fi­sam­ment investie.

En réa­li­té, nos solu­tions aggravent sou­vent le pro­blème qu’elles cherchent à résoudre. On déve­loppe des appli­ca­tions pour smart­phones, on mul­ti­plie les cap­teurs, les mesures en temps réel, le trai­te­ment par IA et le recours à des data cen­ters. Mais aucun article n’a prou­vé que ces remèdes n’étaient pas pires que le mal originel. 

La capa­ci­té du numé­rique à mettre en rela­tion l’offre et la demande (le « mat­ching ») est sou­vent pré­sen­tée comme une fonc­tion­na­li­té éco­lo­gique. Elle per­met de mutua­li­ser les trans­ports de mar­chan­dises, les locaux, mais sur­tout de faci­li­ter le covoi­tu­rage. Cela dit, là aus­si, l’effet peut être per­vers. On a consta­té que les appli­ca­tions numé­riques ont for­te­ment favo­ri­sé un report modal… dans le mau­vais sens ! Une étude de l’ADEME a mon­tré que si le covoi­tu­rage n’avait pas exis­té, 63 % des per­sonnes auraient pris le train1, un moyen de trans­port bien plus éco­lo­gique que la voi­ture. C’est un exemple typique de l’« effet rebond » : si j’achète une voi­ture hybride qui consomme moins, j’aurai en réa­li­té ten­dance à rou­ler plus, ce qui annu­le­ra l’impact positif.

Oui, para­doxa­le­ment, la 5G est dix fois plus effi­cace sur le plan éner­gé­tique que la 4G2, mais elle est vue comme un dan­ger pour l’environnement. Pourquoi ?

C’est exac­te­ment le même effet rebond qui va jouer. Mal­gré sa per­for­mance tech­nique, le modèle éco­no­mique de déploie­ment de la 5G en France implique une uti­li­sa­tion de masse pour que les opé­ra­teurs rentrent dans leurs frais. Ils ont réa­li­sé des inves­tis­se­ments mas­sifs dans des réseaux, des antennes et des licences, et ils sont sur un mar­ché hau­te­ment concur­ren­tiel qui com­prime le prix des abon­ne­ments. Alors ils cherchent à se ren­ta­bi­li­ser en atti­rant davan­tage d’utilisateurs – quand bien même la 5G ne serait réel­le­ment per­ti­nente que pour un petit nombre d’acteurs indus­triels ou du numé­rique (jeu vidéo, voi­ture auto­nome). Ils mul­ti­plient les publi­ci­tés à des­ti­na­tion du grand public, en lui pro­met­tant une connexion illi­mi­tée et à très haut débit grâce au gain de bande-pas­sante. Cela va sûre­ment se tra­duire par un report de l’ADSL vers de la 5G mobile, qui sera meilleure mais beau­coup plus gour­mande, et par un renou­vel­le­ment du parc de smart­phones et de ter­mi­naux… alors que la majeure par­tie de la pol­lu­tion se fait au moment de la fabri­ca­tion des appa­reils. C’est le mes­sage inverse de la sobrié­té numérique !

D’après le Sénat, la fabri­ca­tion des ter­mi­naux repré­sente 70 % de l’empreinte car­bone du numé­rique en France3. Le taux de recy­clage est éga­le­ment très faible, avec 18 % des métaux des télé­phones por­tables recy­clés en 20194. Faut-il que l’on réduise le nombre d’appareils que nous uti­li­sons, ou existe-t-il d’autres solutions ?

On a ten­dance à res­pon­sa­bi­li­ser le consom­ma­teur. Mais doit-il por­ter sur ses épaules la cor­rec­tion de tous les dys­fonc­tion­ne­ments du sys­tème indus­triel et com­mer­cial, ain­si que l’absence de clar­té des options poli­tiques ?

La solu­tion se trouve dans la répa­ra­bi­li­té des pro­duits, et elle néces­site que les indus­triels s’impliquent davan­tage, en employant des méthodes d’écoconception et d’analyse du cycle de vie.  D’ailleurs, dans cette voie, le numé­rique peut être un allié de poids. Il suf­fit de regar­der les chan­ge­ments per­mis dans le domaine de l’agroalimentaire par l’application Yuka [qui per­met aux consom­ma­teurs de scan­ner des pro­duits ali­men­taires et cos­mé­tiques pour en ana­ly­ser la com­po­si­tion], qui uti­lise la base de don­nées open source Open Food Facts. Le sec­teur agroa­li­men­taire était sûre­ment le milieu le moins dis­po­sé à évo­luer avant que les consom­ma­teurs ne l’y contraignent grâce à Yuka. On pour­rait ima­gi­ner une appli­ca­tion simi­laire, des­ti­née à éva­luer la répa­ra­bi­li­té et la durée de vie de cer­tains objets. C’est d’ailleurs en bonne voie en France, avec l’entrée en vigueur au 1er jan­vier 2021 d’un indice de répa­ra­bi­li­té pour une grande par­tie des pro­duits élec­tro­mé­na­gers et élec­tro­niques5.

Glo­ba­le­ment, il faut que les inno­va­teurs qui prennent soin de l’environnement ne soient plus des héros. Ils doivent pou­voir gagner leur vie, et cela peut pas­ser par l’engagement des consom­ma­teurs, mais éga­le­ment par une réorien­ta­tion des finan­ce­ments publics. Il va fal­loir pas­ser d’une éco­no­mie de l’usage à une éco­no­mie de la fonc­tion­na­li­té, qui per­mette de répa­rer et d’améliorer les pro­duits sur le long terme.

D’ailleurs, cer­tains sec­teurs sont très impli­qués dans la recherche de solu­tions éco­lo­giques, et ce pour des rai­sons pure­ment éco­no­miques. Les data cen­ters doivent abso­lu­ment réduire leurs fac­tures éner­gé­tiques, moder­ni­ser leurs équi­pe­ments et employer la cha­leur fatale [pro­duite mais non uti­li­sée pour être ren­table]. D’autres acteurs ont éga­le­ment com­pris que la répa­ra­bi­li­té était deve­nue un argu­ment mar­ke­ting dif­fé­ren­ciant auquel les jeunes géné­ra­tions sont sen­sibles. C’est par exemple le cas de la marque d’électroménager SEB, qui donne des cours de répa­ra­tion de ses appa­reils et pro­pose à la vente un grand nombre pièces détachées.

Vous avez dit plus tôt que le grand public n’a sûre­ment pas besoin de la 5G. N’est-on pas fina­le­ment en train d’innover pour inno­ver, aux dépens de la planète ?

L’exemple de la 5G est emblé­ma­tique, parce que c’est la pre­mière fois qu’il y a un doute – y com­pris au sein du métier6 – sur l’utilité d’une inno­va­tion. Le pro­blème est le même que pour le big data : a‑t-on vrai­ment besoin d’une connexion par­tout et tout le temps, ou d’autant de don­nées col­lec­tées et trai­tées en temps réel ? 

Concrè­te­ment, il faut revoir notre défi­ni­tion de l’innovation pour qu’elle ne se fasse plus aux dépens des humains et de la pla­nète. Nous sommes en train de vivre deux grandes révo­lu­tions qui ne se croisent pas encore assez : la tran­si­tion numé­rique, qui jouit de moyens consi­dé­rables mais manque d’un but ; et la tran­si­tion éco­lo­gique, qui a énor­mé­ment d’ambitions mais peu de moyens. Il est grand temps que la tran­si­tion numé­rique soit mise au ser­vice de l’environnement. Dire que « demain sera plus numé­rique » n’est pas un hori­zon humain !

Nous allons d’ailleurs dans ce sens. Les pro­jets visant à allier numé­rique et éco­lo­gie se mul­ti­plient. Plus de 350 entre­prises ont rejoint le mou­ve­ment Pla­net Tech’Care qui vise à leur don­ner des outils pour réduire l’empreinte envi­ron­ne­men­tale du numé­rique7. De la même façon, Reset 20228, une action col­lec­tive por­tée par la Fing, part du bilan plu­tôt sombre que je viens de dres­ser, tout en mon­trant com­ment nous pour­rions repar­tir de zéro et créer un numé­rique plus humain et éco­nome en res­sources naturelles.

Propos recueillis par Juliette Parmentier
1http://​www​.etu​de​con​so​col​lab2016​.ademe​.fr/​p​r​a​t​i​q​u​e​s​.​h​t​m​l​#​c​o​v​o​i​t​urage
2https://​cis​.cnrs​.fr/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​2​1​/​0​3​/​F​I​N​G​-​5​G​-​G​D​R​-​V​1.pdf
3http://​www​.senat​.fr/​e​s​p​a​c​e​_​p​r​e​s​s​e​/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​2​0​2​0​0​6​/​r​e​d​u​i​r​e​_​l​e​m​p​r​e​i​n​t​e​_​e​n​v​i​r​o​n​n​e​m​e​n​t​a​l​e​_​d​u​_​n​u​m​e​r​i​q​u​e​_​u​n​_​e​t​a​t​_​d​e​s​_​l​i​e​u​x​_​i​n​e​d​i​t​_​e​t​_​u​n​e​_​f​e​u​i​l​l​e​_​d​e​_​r​o​u​t​e​_​p​o​u​r​_​l​a​_​f​r​a​n​c​e​.html
4https://​www​.insee​.fr/​f​r​/​s​t​a​t​i​s​t​i​q​u​e​s​/​4​2​3​8​5​8​9​?​s​o​m​m​a​i​r​e​=​4​2​38635
5https://​www​.eco​lo​gie​.gouv​.fr/​i​n​d​i​c​e​-​r​e​p​a​r​a​b​ilite
6https://​www​.libe​ra​tion​.fr/​i​d​e​e​s​-​e​t​-​d​e​b​a​t​s​/​t​r​i​b​u​n​e​s​/​b​o​y​c​o​t​t​o​n​s​-​l​a​-​5​g​-​2​0​2​1​0​5​0​1​_​F​H​4​Y​L​L​H​M​U​V​C​T​L​B​T​5​Z​Y​7​Q​E​W​5WDU/
7https://​www​.pla​net​-tech​care​.green/
8https://​fing​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​2​0​/​0​2​/​c​a​h​i​e​r​-​d​-​e​n​j​e​u​x​-​f​i​n​g​-​q​u​e​s​t​i​o​n​s​-​n​u​m​e​r​i​q​u​e​s​-​r​e​s​e​t.pdf

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don à Polytechnique Insights