Conceptual illustration of global energy trade routes, stylized world map with glowing shipping lanes converging through a narrow strategic maritime chokepoint, abstract geopolitic
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π Géopolitique
Quand l'entreprise devient un acteur géopolitique

Sécurité technologique : le grand retour de la politique industrielle

avec Tai Ming Cheung, professeur à l’University of California San Diego et codirecteur de l’Institute on Global Conflict and Cooperation
Le 14 octobre 2026 |
10 min. de lecture
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Tai Ming Cheung
professeur à l’University of California San Diego et codirecteur de l’Institute on Global Conflict and Cooperation
En bref
  • Les restrictions américaines sur les semi-conducteurs de pointe envers la Chine illustrent l'instrumentalisation géoéconomique des écosystèmes technologiques.
  • Ces évolutions ont fait émerger ce que plusieurs chercheurs qualifient de « politique de technosécurité ».
  • Les gouvernements cherchent à empêcher leurs concurrents de contrôler les intrants, infrastructures ou capacités de production critiques.
  • La Chine a mis en œuvre une « fusion civilo-militaire », recadrée depuis sous le concept d'« intégration stratégique nationale ».
  • Seuls les États-Unis et la Chine peuvent investir simultanément dans un large éventail de technologies émergentes, contrairement à la France ou au Royaume-Uni, contraints de cibler leurs avantages comparatifs.

Depuis le milieu des années 2010, la concur­rence tech­no­lo­gique s’étend de plus en plus au-delà des simples per­for­mances indus­trielles et de l’innovation. Les semi-conduc­teurs, l’intelligence arti­fi­cielle, les tech­no­lo­gies quan­tiques et les miné­raux cri­tiques sont deve­nus des élé­ments cen­traux des stra­té­gies natio­nales visant à ren­for­cer la sécu­ri­té éco­no­mique, l’autonomie tech­no­lo­gique et l’influence géo­po­li­tique1. Cette évo­lu­tion s’est accom­pa­gnée d’un renou­veau du rôle de l’État dans des sec­teurs long­temps façon­nés par les dyna­miques de mar­ché. Aux États-Unis, la loi CHIPS and Science Act adop­tée en 2022 a alloué plus de 52 mil­liards de dol­lars au sou­tien de la fabri­ca­tion natio­nale de semi-conduc­teurs, à la recherche et au déve­lop­pe­ment des com­pé­tences de la main‑d’œuvre2. La Chine, quant à elle, a mis en œuvre une stra­té­gie indus­trielle visant à ren­for­cer ses propres capa­ci­tés tech­no­lo­giques dans toute une série de sec­teurs stra­té­giques3.

Les chaînes de valeur mon­diales se réor­ga­nisent éga­le­ment autour de pré­oc­cu­pa­tions qui vont au-delà de la simple effi­ca­ci­té. Les res­tric­tions amé­ri­caines sur les expor­ta­tions de semi-conduc­teurs de pointe vers la Chine, ain­si que les contrôles chi­nois sur les expor­ta­tions de mine­rais cri­tiques, illus­trent à quel point les éco­sys­tèmes tech­no­lo­giques, les capa­ci­tés indus­trielles et l’accès aux matières pre­mières sont deve­nus des ins­tru­ments clés de la concur­rence géoé­co­no­mique4. Ces évo­lu­tions ont don­né nais­sance à ce que plu­sieurs cher­cheurs qua­li­fient de « poli­tique de tech­no­sé­cu­ri­té », un cadre dans lequel l’innovation tech­no­lo­gique, la poli­tique indus­trielle, la géoé­co­no­mie et la sécu­ri­té natio­nale sont de plus en plus étroi­te­ment liées5.

Par­mi les cher­cheurs qui s’intéressent à ces évo­lu­tions, Tai Ming Cheung, pro­fes­seur à l’université de Cali­for­nie à San Die­go et direc­teur de l’Institut de la Coopé­ra­tion et des Conflits Mon­diaux, a consa­cré une grande par­tie de ses tra­vaux au rôle de la tech­no­lo­gie dans la concur­rence inter­na­tio­nale. Dans son ouvrage Inno­vate to Domi­nate : The Rise of the Chi­nese Tech­no-Secu­ri­ty State, il exa­mine com­ment les États mobi­lisent le poten­tiel tech­no­lo­gique, les chaînes d’approvisionnement et les éco­sys­tèmes d’innovation comme ins­tru­ments de pou­voir6.

Qu’est-ce que la géoéconomie ?

La géoé­co­no­mie désigne l’u­ti­li­sa­tion d’ins­tru­ments éco­no­miques pour atteindre des objec­tifs stra­té­giques dans le domaine des affaires inter­na­tio­nales. Ren­du popu­laire par Edward Lutt­wak au début des années 1990, ce concept décrit la manière dont les États mobi­lisent le com­merce, l’industrie, les inves­tis­se­ments, la tech­no­lo­gie ou l’accès aux res­sources pour ren­for­cer leur posi­tion face à la concur­rence inter­na­tio­nale. Alors que la géoé­co­no­mie était autre­fois prin­ci­pa­le­ment asso­ciée à la poli­tique com­mer­ciale et aux sanc­tions éco­no­miques, elle englobe désor­mais un éven­tail d’instruments bien plus large. Les semi-conduc­teurs, les infra­struc­tures numé­riques, les don­nées, les chaînes d’approvisionnement et les mine­rais cri­tiques sont deve­nus des atouts stra­té­giques au même titre que les res­sources éner­gé­tiques et les capa­ci­tés militaires.

Comment expliquez-vous le passage d’une politique industrielle traditionnelle à ce que vous qualifiez de « politique de sécurité technologique », dans laquelle les gouvernements considèrent les technologies de pointe comme des atouts pour la sécurité nationale plutôt que comme des secteurs économiques ?

Tai Ming Cheung. Cette évo­lu­tion est en cours depuis le milieu des années 2010 et est étroi­te­ment liée à l’évolution des rela­tions entre les États-Unis et la Chine. Jusqu’alors, la Chine était lar­ge­ment consi­dé­rée, par les États-Unis et leurs alliés occi­den­taux, comme fai­sant par­tie inté­grante du sys­tème éco­no­mique et tech­no­lo­gique mon­dial. L’hypothèse domi­nante était que la coopé­ra­tion tech­no­lo­gique et l’intégration éco­no­mique géné­raient des résul­tats mutuel­le­ment béné­fiques. Cette per­cep­tion a pro­gres­si­ve­ment chan­gé sous l’administration d’Obama, puis s’est accé­lé­rée sous Donald Trump. Les déci­deurs poli­tiques en sont venus de plus en plus à consi­dé­rer les rela­tions tech­no­lo­giques et éco­no­miques sous l’angle d’un jeu à somme nulle. Des domaines tra­di­tion­nel­le­ment consi­dé­rés comme des enjeux éco­no­miques, tels que les semi-conduc­teurs ou le com­merce des tech­no­lo­gies de pointe, ont com­men­cé à être pré­sen­tés comme des enjeux de sécu­ri­té nationale.

Cette trans­for­ma­tion reflé­tait éga­le­ment un chan­ge­ment dans l’équilibre des forces au sein des cercles déci­sion­naires. Tra­di­tion­nel­le­ment, les acteurs éco­no­miques avaient ten­dance à consi­dé­rer le com­merce et les échanges tech­no­lo­giques comme des pro­ces­sus à somme posi­tive, tan­dis que les milieux de la sécu­ri­té natio­nale abor­daient la concur­rence inter­na­tio­nale davan­tage en termes de somme nulle. Au fil du temps, les consi­dé­ra­tions de sécu­ri­té ont pris de plus en plus d’importance, tant dans les pays occi­den­taux qu’en Chine. La pre­mière étape a été l’émergence, au milieu des années 2010, de ce que l’on pour­rait qua­li­fier de « pen­sée tech­no-sécu­ri­taire ». La deuxième a été l’avènement de la sécu­ri­té éco­no­mique en tant que concept poli­tique cen­tral, englo­bant la rési­lience des chaînes d’approvisionnement, l’autonomie tech­no­lo­gique et la rési­lience industrielle.

Plus récem­ment, nous sommes entrés dans une troi­sième phase carac­té­ri­sée par une mili­ta­ri­sa­tion crois­sante des sys­tèmes éco­no­miques et tech­no­lo­giques. La réponse de l’Europe à l’invasion de l’Ukraine par la Rus­sie illustre cette évo­lu­tion, avec des efforts renou­ve­lés pour ren­for­cer les capa­ci­tés de l’industrie de défense et la sécu­ri­té éco­no­mique. Dans l’ensemble, nous nous sommes éloi­gnés du para­digme de la mon­dia­li­sa­tion qui domi­nait avant le milieu des années 2010 pour nous diri­ger vers un monde pro­gres­si­ve­ment régi par la concur­rence stratégique.

Le secteur des semi-conducteurs est devenu un point névralgique de la rivalité stratégique, avec le CHIPS Act aux États-Unis mobilisant plus de 50 milliards de dollars et la Chine investissant massivement dans ses capacités nationales. Que révèle ce cas sur la manière dont les États utilisent désormais les écosystèmes technologiques comme des instruments de pouvoir ?

Le sec­teur des semi-conduc­teurs illustre une prise de conscience plus large selon laquelle les gou­ver­ne­ments doivent jouer un rôle plus actif dans le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique et indus­triel. Des années 1970 au début des années 2000, l’opinion domi­nante aux États-Unis était que les mar­chés étaient mieux pla­cés que les gou­ver­ne­ments pour répar­tir les res­sources, iden­ti­fier les tech­no­lo­gies pro­met­teuses et sou­te­nir la crois­sance à long terme. La Chine a remis en cause cette hypo­thèse. Contrai­re­ment à l’Union sovié­tique, dont le modèle hau­te­ment cen­tra­li­sé n’a pas réus­si à géné­rer un suc­cès tech­no­lo­gique et éco­no­mique à grande échelle, la Chine a déve­lop­pé un sys­tème dans lequel l’intervention de l’État jouait un rôle majeur dans l’orientation du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique. Au fil du temps, et en par­ti­cu­lier sous Xi Jin­ping, cette approche a pro­duit des résul­tats suf­fi­sam­ment signi­fi­ca­tifs pour inci­ter de nom­breux pays occi­den­taux à revoir leur position.

En consé­quence, les gou­ver­ne­ments ont peu à peu esti­mé que les tech­no­lo­gies émer­gentes et dis­rup­tives ne pou­vaient être lais­sées entiè­re­ment sous l’influence des forces du mar­ché. Les entre­prises pri­vées se concentrent natu­rel­le­ment sur la ren­ta­bi­li­té et les inci­ta­tions à court terme, tan­dis que les gou­ver­ne­ments se pré­oc­cupent d’objectifs stra­té­giques à long terme et de sécu­ri­té natio­nale. Les semi-conduc­teurs sont deve­nus l’exemple le plus frap­pant de ce chan­ge­ment. À par­tir de 2017, les États-Unis ont impo­sé des contrôles à l’exportation visant des entre­prises tech­no­lo­giques chi­noises telles que Hua­wei et ZTE, pla­çant ain­si les semi-conduc­teurs au cœur de la concur­rence stra­té­gique. La Chine a tou­te­fois réagi en tirant par­ti d’un autre domaine cri­tique de dépen­dance : les terres rares et les miné­raux cri­tiques. Grâce à sa posi­tion domi­nante dans la pro­duc­tion et le raf­fi­nage, la Chine a acquis un levier consi­dé­rable sur les chaînes d’approvisionnement essen­tielles aux tech­no­lo­gies de pointe.

Les récentes négo­cia­tions entre Washing­ton et Pékin reflètent cette dépen­dance mutuelle. Les États-Unis ont fait preuve d’une cer­taine sou­plesse concer­nant cer­taines expor­ta­tions de semi-conduc­teurs, tan­dis que la Chine s’est mon­trée plus souple quant aux res­tric­tions sur les expor­ta­tions de terres rares. Cela démontre que les éco­sys­tèmes tech­no­lo­giques sont deve­nus des ins­tru­ments de pou­voir, ancrés dans une riva­li­té stra­té­gique plus large qui s’étend bien au-delà des seuls semi-conducteurs.

Les terres rares et les miné­raux cri­tiques : un levier stratégique

Les terres rares consti­tuent un groupe de dix-sept élé­ments essen­tiels à de nom­breuses tech­no­lo­gies de pointe, notam­ment les moteurs élec­triques, les éoliennes, les sys­tèmes radar et les équi­pe­ments de défense. Alors que les États-Unis conservent une posi­tion domi­nante dans plu­sieurs seg­ments des tech­no­lo­gies avan­cées des semi-conduc­teurs, la Chine contrôle une part impor­tante de la capa­ci­té mon­diale de raf­fi­nage des terres rares ain­si que plu­sieurs chaînes d’approvisionnement en miné­raux cri­tiques. Cette posi­tion confère à Pékin une influence consi­dé­rable sur les indus­tries qui dépendent de ces maté­riaux. La riva­li­té stra­té­gique entre la Chine et les États-Unis ne se limite donc pas à la tech­no­lo­gie elle-même. Elle s’étend éga­le­ment aux matières pre­mières néces­saires à la fabri­ca­tion et au déploie­ment des tech­no­lo­gies de pointe.

Dans quelle mesure les entreprises restructurent-elles leurs chaînes d’approvisionnement principalement pour des raisons de sécurité plutôt que d’efficacité, et quels indicateurs suggèrent que cette évolution devient structurelle plutôt que temporaire ?

L’efficacité reste un fac­teur impor­tant, mais les pré­oc­cu­pa­tions en matière de sécu­ri­té jouent désor­mais un rôle bien plus impor­tant que par le pas­sé. Nous assis­tons à l’émergence pro­gres­sive d’un sys­tème à deux vitesses. Pour les tech­no­lo­gies et les sec­teurs consi­dé­rés comme stra­té­giques, la rési­lience de la chaîne d’approvisionnement est deve­nue un objec­tif cen­tral. Les gou­ver­ne­ments cherchent de plus en plus à s’assurer que leurs concur­rents ou adver­saires poten­tiels ne puissent pas contrô­ler les intrants, les infra­struc­tures ou les capa­ci­tés de pro­duc­tion cri­tiques. À mesure que la défi­ni­tion de ce qui est consi­dé­ré comme stra­té­gique conti­nue de s’élargir, la por­tée de ces efforts s’étend également.

Avant le milieu des années 2010, la mon­dia­li­sa­tion visait prin­ci­pa­le­ment à opti­mi­ser l’efficacité et à réduire les coûts au mini­mum. Les entre­prises recher­chaient les four­nis­seurs les plus com­pé­ti­tifs, quelle que soit leur loca­li­sa­tion. Aujourd’hui, les pré­oc­cu­pa­tions liées aux gou­lets d’étranglement, aux vul­né­ra­bi­li­tés et à la coer­ci­tion éco­no­mique ont consi­dé­ra­ble­ment modi­fié ces cal­culs. Bien que des concepts tels que le décou­plage ou la réduc­tion des risques soient dif­fi­ciles à mettre plei­ne­ment en œuvre, les gou­ver­ne­ments accordent la prio­ri­té aux sec­teurs les plus sen­sibles. L’accent n’est plus sim­ple­ment mis sur l’efficacité, mais sur la rési­lience et la sécu­ri­té. Cela sug­gère un chan­ge­ment struc­tu­rel plu­tôt qu’un ajus­te­ment tem­po­raire. Il est très peu pro­bable que l’économie mon­diale revienne au modèle de mon­dia­li­sa­tion d’avant les années 2010.

De la mon­dia­li­sa­tion à la réduc­tion des risques

Le terme « réduc­tion des risques » a pris de l’importance par­mi les déci­deurs poli­tiques occi­den­taux à par­tir de 2023. Contrai­re­ment au décou­plage, qui vise à réduire consi­dé­ra­ble­ment l’interdépendance éco­no­mique, la réduc­tion des risques a pour objec­tif de limi­ter l’exposition à des vul­né­ra­bi­li­tés spé­ci­fiques, tout en pré­ser­vant les flux d’investissement et le com­merce inter­na­tio­nal. L’objectif n’est pas de ren­ver­ser com­plè­te­ment la mon­dia­li­sa­tion, mais de réduire la dépen­dance vis-à-vis des four­nis­seurs, des tech­no­lo­gies ou des infra­struc­tures jugés dif­fi­ciles à rem­pla­cer en cas de ten­sions géo­po­li­tiques. Aujourd’hui, la réduc­tion des risques est deve­nue un prin­cipe cen­tral des stra­té­gies de sécu­ri­té éco­no­mique de l’Union euro­péenne et de plu­sieurs éco­no­mies avancées.

Comment les multinationales font-elles face à la pression croissante qui les pousse à s’aligner sur les objectifs de sécurité nationale, notamment dans des secteurs tels que l’intelligence artificielle, les technologies quantiques ou les minerais critiques ?

Cela devient de plus en plus dif­fi­cile pour les mul­ti­na­tio­nales, car leurs modèles éco­no­miques sont intrin­sè­que­ment mon­diaux. Cepen­dant, dans les sec­teurs que les gou­ver­ne­ments ont iden­ti­fiés comme des prio­ri­tés stra­té­giques, les entre­prises dis­posent sou­vent d’une marge de manœuvre très réduite. Les contrôles à l’exportation, les res­tric­tions en matière d’investissement et les régle­men­ta­tions rela­tives aux chaînes d’approvisionnement limitent leur flexi­bi­li­té. Les fabri­cants de semi-conduc­teurs en sont un exemple fla­grant. Beau­coup d’entre elles dépen­daient for­te­ment du mar­ché chi­nois, mais les chan­ge­ments régle­men­taires les ont contraintes à réduire cer­taines de leurs acti­vi­tés, indé­pen­dam­ment de toute consi­dé­ra­tion com­mer­ciale. Les entre­prises conti­nuent de faire pres­sion sur les gou­ver­ne­ments et par­viennent par­fois à obte­nir des déro­ga­tions ou des ajus­te­ments, comme l’ont récem­ment démon­tré des socié­tés telles que NVIDIA. Néan­moins, le rap­port de force a bas­cu­lé. Dans les sec­teurs stra­té­giques, ce sont peu à peu les gou­ver­ne­ments qui fixent les règles, et les mul­ti­na­tio­nales sont cen­sées s’y adapter.

D’après vos recherches sur le système d’innovation de la Chine en matière de défense, qu’est-ce qui distingue l’approche de Pékin en termes d’intégration des capacités technologiques civiles et militaires de celle des pays occidentaux ?

La Chine a mis en œuvre une stra­té­gie dite de « fusion civi­lo-mili­taire », récem­ment reca­drée sous le concept plus large d’« inté­gra­tion stra­té­gique natio­nale ». L’idée sous-jacente est que la sépa­ra­tion tra­di­tion­nelle entre les sec­teurs civil et de la défense, qui a carac­té­ri­sé une grande par­tie de la période de la guerre froide, n’est plus adap­tée à la concur­rence tech­no­lo­gique contem­po­raine. Les tech­no­lo­gies les plus impor­tantes de l’avenir – intel­li­gence arti­fi­cielle, tech­no­lo­gies spa­tiales, tech­no­lo­gies quan­tiques, bio­tech­no­lo­gies et autres – sont de plus en plus à double usage. Leurs appli­ca­tions civiles et mili­taires sont inti­me­ment liées. La Chine cherche donc à inté­grer plus étroi­te­ment ces domaines.

Le défi réside dans le fait que la struc­ture ins­ti­tu­tion­nelle chi­noise s’est his­to­ri­que­ment construite autour d’un fort cloi­son­ne­ment entre le sec­teur de la défense et l’économie civile. Même lorsque les diri­geants poli­tiques accordent la prio­ri­té à l’intégration, des struc­tures bureau­cra­tiques bien ancrées et des inté­rêts par­ti­cu­liers peuvent ralen­tir les pro­grès. À cer­tains égards, les États-Unis conservent une lon­gueur d’avance dans ce domaine. Les uni­ver­si­tés, les ins­ti­tuts de recherche et les entre­prises amé­ri­caines opèrent depuis long­temps au sein d’un sys­tème où la recherche civile et la recherche en matière de défense coïn­cident lar­ge­ment. La Chine déploie des efforts déter­mi­nés pour com­bler cet écart, mais le pro­ces­sus reste com­plexe et inachevé.

Fusion civi­lo-mili­taire et tech­no­lo­gies à double usage

Une tech­no­lo­gie est consi­dé­rée comme étant à double usage lorsqu’elle pré­sente à la fois des appli­ca­tions civiles et mili­taires. L’intelligence arti­fi­cielle, les tech­no­lo­gies spa­tiales, l’informatique quan­tique et la bio­tech­no­lo­gie comptent par­mi les exemples les plus mar­quants. La stra­té­gie chi­noise de fusion entre le civil et le mili­taire vise à faci­li­ter le trans­fert de connais­sances, de talents et de tech­no­lo­gies entre les sec­teurs civil et de la défense afin de ren­for­cer à la fois la com­pé­ti­ti­vi­té éco­no­mique et les capa­ci­tés mili­taires. Cette approche n’est pas propre à la Chine. Les États-Unis béné­fi­cient depuis long­temps d’interactions étroites entre les uni­ver­si­tés, les entre­prises tech­no­lo­giques et les ins­ti­tu­tions de défense, bien que par le biais de dis­po­si­tifs ins­ti­tu­tion­nels différents.

De nombreux gouvernements augmentent considérablement leurs budgets consacrés aux technologies stratégiques, à l’innovation en matière de défense et aux capacités industrielles. Selon vous, quels sont les facteurs qui déterminent si un État est capable de transformer efficacement ces engagements financiers en véritables capacités technologiques et stratégiques ?

Les res­sources finan­cières ne suf­fisent pas à elles seules. Le déve­lop­pe­ment de capa­ci­tés tech­no­lo­giques néces­site des bases solides au sein des ins­ti­tuts de recherche, des uni­ver­si­tés et du capi­tal humain. Dans de nom­breuses tech­no­lo­gies stra­té­giques, le suc­cès dépend d’investissements pro­lon­gés dans la recherche fon­da­men­tale sur de longues périodes avant que des appli­ca­tions com­mer­ciales ne voient le jour. Cela consti­tue des défis dif­fé­rents pour les grandes puis­sances et les puis­sances moyennes. Des pays comme les États-Unis et la Chine dis­posent des res­sources néces­saires pour inves­tir simul­ta­né­ment dans un large éven­tail de tech­no­lo­gies émer­gentes, allant de l’intelligence arti­fi­cielle et des tech­no­lo­gies quan­tiques à la bio­tech­no­lo­gie et à l’énergie de fusion.

Les puis­sances moyennes, en revanche, doivent se mon­trer plus sélec­tives. Des pays comme la France ou le Royaume-Uni ne peuvent pas se per­mettre d’investir à la même échelle dans tous les domaines tech­no­lo­giques. Ils doivent iden­ti­fier les sec­teurs dans les­quels ils dis­posent d’avantages com­pa­ra­tifs et y concen­trer leurs res­sources en consé­quence, sou­vent tout en ren­for­çant la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale. Cette approche com­porte des risques impor­tants. Choi­sir une tra­jec­toire tech­no­lo­gique inadap­tée peut entraî­ner des pertes consi­dé­rables après des années d’investissement. Pour­tant, agir trop rapi­de­ment sans stra­té­gie claire peut s’avérer tout aus­si dangereux.

Dans le contexte de la révo­lu­tion tech­no­lo­gique actuelle, les gou­ver­ne­ments doivent trou­ver un équi­libre dif­fi­cile entre l’urgence et la dis­ci­pline stra­té­gique. Le suc­cès ne dépend pas seule­ment des dépenses, mais aus­si de la capa­ci­té à faire des choix éclai­rés quant aux domaines dans les­quels des capa­ci­tés peuvent réel­le­ment être déve­lop­pées et main­te­nues dans la durée.

Propos recueillis par Aicha Fall
1OECD, OECD Science, Tech­no­lo­gy and Inno­va­tion Out­look, 2023, https://​www​.oecd​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​d​a​m​/​o​e​c​d​/​e​n​/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​r​e​p​o​r​t​s​/​2​0​2​3​/​0​3​/​o​e​c​d​-​s​c​i​e​n​c​e​-​t​e​c​h​n​o​l​o​g​y​-​a​n​d​-​i​n​n​o​v​a​t​i​o​n​-​o​u​t​l​o​o​k​-​2​0​2​3​_​f​b​6​e​6​c​2​0​/​0​b​5​5​7​3​6​e​-​e​n.pdf, consul­té le 12 octobre 2026.↑
2The White House, FACT SHEET : CHIPS and Science Act Will Lower Costs, Create Jobs, Streng­then Sup­ply Chains, and Coun­ter Chi­na, August 9, 2022, https://​bidenw​hi​te​house​.archives​.gov/​b​r​i​e​f​i​n​g​-​r​o​o​m​/​s​t​a​t​e​m​e​n​t​s​-​r​e​l​e​a​s​e​s​/​2​0​2​2​/​0​8​/​0​9​/​f​a​c​t​-​s​h​e​e​t​-​c​h​i​p​s​-​a​n​d​-​s​c​i​e​n​c​e​-​a​c​t​-​w​i​l​l​-​l​o​w​e​r​-​c​o​s​t​s​-​c​r​e​a​t​e​-​j​o​b​s​-​s​t​r​e​n​g​t​h​e​n​-​s​u​p​p​l​y​-​c​h​a​i​n​s​-​a​n​d​-​c​o​u​n​t​e​r​-​c​hina/, consul­té le 12 octobre 2026.↑
3Tai Ming Cheung, Inno­vate to Domi­nate : The Rise of the Chi­nese Tech­no-Secu­ri­ty State (Cor­nell Uni­ver­si­ty Press, 2022, https://​www​.cor​nell​press​.cor​nell​.edu/​b​o​o​k​/​9​7​8​1​5​0​1​7​6​4​3​4​9​/​i​n​n​o​v​a​t​e​-​t​o​-​d​o​m​i​n​a​t​e​/​#​b​o​o​k​T​abs=1, consul­té le 12 octobre 2026.↑
4Reu­ters, Trump rene­go­tia­ting Biden-era CHIPS Act grants, Lut­nick says (June 4, 2025), https://www.reuters.com/world/us/trump-administration-renegotiating-overly-generous-biden-chips-act-grants-2025–06-04/, consul­té le 12 octobre 2026.↑
5Tai Ming Cheung, Inside China’s Tech­no-Secu­ri­ty State (IGCC, Uni­ver­si­ty of Cali­for­nia, 2022), https://​escho​lar​ship​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​q​t​5​f​6​1​c​9​5​8​/​q​t​5​f​6​1​c​9​5​8.pdf, consul­té le 12 octobre 2026.↑
6Tai Ming Cheung, Inno­vate to Domi­nate : The Rise of the Chi­nese Tech­no-Secu­ri­ty State (Cor­nell Uni­ver­si­ty Press, 2022), https://​www​.cor​nell​press​.cor​nell​.edu/​b​o​o​k​/​9​7​8​1​5​0​1​7​6​4​3​4​9​/​i​n​n​o​v​a​t​e​-​t​o​-​d​o​m​i​n​a​t​e​/​#​b​o​o​k​T​abs=1, consul­té le 12 octobre 2026.↑

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