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Comment la désinformation fragilise la relation entre la société et la science

Tiffany Morisseau_VF
Tiffany Morisseau
chercheuse en psychologie cognitive, affiliée à l'Institut Catholique de Paris, au Centre de Recherche Médiation, Négociation et Société (CREMENS)
En bref
  • L’exposition aux fausses informations durant la pandémie de Covid-19 a participé à augmenter l’hésitation vaccinale.
  • Les niveaux de confiance sont relativement élevés et atteignent en moyenne 3,62 à l’échelle globale sur une échelle de 1 à 5.
  • Il ne fait aucun doute que de puissants acteurs propagent de fausses informations sur le changement climatique dans le but d’entraver l’action climatique.
  • Certains traits de personnalité (dogmatisme élevé, fort besoin d’unicité) ou facteurs socio-démographiques (niveau d’éducation, genre, précarité) influencent la perméabilité aux fausses informations.
  • Plus que l’ignorance, ce sont les souffrances sociales, économiques et la polarisation de la société qui favorisent la perméabilité aux fausses informations.

Depuis des décen­nies, la dés­in­for­ma­tion pros­père, jusqu’aux plus hauts niveaux des États. Cer­taines consé­quences sont lar­ge­ment docu­men­tées dans la lit­té­ra­ture scien­ti­fique. On sait par exemple que l’exposition aux fausses infor­ma­tions durant la pan­dé­mie de Covid-19 a par­ti­ci­pé à aug­men­ter l’hésitation vac­ci­nale d’une par­tie du public1,2. Une syn­thèse récente montre, elle, que les théo­ries du com­plot favo­risent le rejet des sciences du cli­mat3.

Un fardeau pour la science ?

« La méfiance ne porte pas sur la science elle-même, mais sur cer­tains acteurs ou ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques per­çues comme ayant des inten­tions de mani­pu­la­tion ou des inté­rêts cachés », tem­père Tif­fa­ny Moris­seau. Mal­gré une idée lar­ge­ment répan­due, aucune étude ne pointe vers une crise de confiance géné­ra­li­sée envers la science4. Les niveaux de confiance sont rela­ti­ve­ment éle­vés – ils atteignent en moyenne 3,62 à l’échelle glo­bale sur une échelle de 1 à 5 – et même plu­tôt stables dans le temps.

Mais ce seul indi­ca­teur ne suf­fit pas à décrire les effets de la dés­in­for­ma­tion sur la rela­tion entre le grand public et la science. Si la science reste glo­ba­le­ment res­pec­tée, cer­taines connais­sances pour­tant soli­de­ment éta­blies – comme l’origine anthro­pique du réchauf­fe­ment cli­ma­tique contem­po­rain – sont remises en cause par une petite par­tie de la popu­la­tion. Dans un article publié en 2022, des scien­ti­fiques notent5 : « Nous consta­tons clai­re­ment que les croyances dans les théo­ries com­plo­tistes rela­tives au cli­mat pré­sentent des cor­ré­la­tions néga­tives modé­rées à éle­vées, non seule­ment sur l’acceptation des sciences du cli­mat, la confiance et l’engagement envi­ron­ne­men­tal, mais aus­si sur les com­por­te­ments et le sou­tien aux poli­tiques. »

Quelles sont les causes de cette méfiance renforcée ?

« La défiance du public se concentre sur les sujets poli­tiques : la vac­ci­na­tion, l’environnement, etc., explique Tif­fa­ny Moris­seau. Lorsque des ques­tions scien­ti­fiques deviennent for­te­ment poli­ti­sées, les prises de posi­tion des experts sont sou­vent éva­luées à tra­vers des enjeux par­ti­sans. » Elle illustre : « Pen­dant la crise du Covid‑19, la col­la­bo­ra­tion entre ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques et res­pon­sables poli­tiques s’est dérou­lée dans un contexte de méfiance déjà éle­vée envers les auto­ri­tés publiques, nour­rie notam­ment par les mou­ve­ments anti‑vax, anti‑confinement et, en France, par l’après‑gilets jaunes. » Résul­tat : le rejet des ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques aug­mente, et cela affecte l’ensemble des sujets poli­tiques, y com­pris les sciences du climat.

D’autres fac­teurs ren­forcent cette méfiance. « Les ingé­rences étran­gères, la baisse de la qua­li­té de l’information, les dif­fi­cul­tés éco­no­miques ou encore les scan­dales sani­taires désta­bi­lisent la confiance envers les ins­ti­tu­tions, et donc envers les scien­ti­fiques », com­plète Tif­fa­ny Moris­seau. La ques­tion de la dés­in­for­ma­tion doit se poser non pas au niveau indi­vi­duel mais au niveau du contexte struc­tu­rel. »

Il ne fait aucun doute que de puis­sants acteurs pro­pagent de façon inten­tion­nelle de fausses infor­ma­tions sur le chan­ge­ment cli­ma­tique dans le but d’entraver l’action cli­ma­tique. Au-delà des attaques envers la science du cli­mat, les acteurs de la dés­in­for­ma­tion s’orientent désor­mais vers des stra­té­gies de déni­gre­ment des scien­ti­fiques et de leurs ins­ti­tu­tions pour éro­der la confiance du public. Cette stra­té­gie d’obstruction – pro­fi­tant à cer­tains indus­triels, gou­ver­ne­ments et par­tis poli­tiques – lar­ge­ment docu­men­tée repose sur un vaste éco­sys­tème : think tanks, agences de com­mu­ni­ca­tion, médias conser­va­teurs, etc6.

Comment entraver ces stratégies d’obstruction ?

Dans un rap­port récent7, des scien­ti­fiques s’intéressent à un angle com­plé­men­taire pour lut­ter contre les cam­pagnes de dés­in­for­ma­tion et ain­si ren­for­cer la confiance envers les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques : cibler les vul­né­ra­bi­li­tés sur les­quelles la dés­in­for­ma­tion pros­père. « Face à une infor­ma­tion, nous mobi­li­sons des méca­nismes de vigi­lance épis­té­mique qui nous per­mettent de ne pas accep­ter n’importe quoi, détaille Tif­fa­ny Moris­seau. Cette vigi­lance porte à la fois sur le conte­nu – sa plau­si­bi­li­té par rap­port à nos connais­sances préa­lables – et sur la source : sa com­pé­tence et sa sin­cé­ri­té per­çue. »

Ces méca­nismes cog­ni­tifs s’inscrivent dans un contexte émo­tion­nel et rela­tion­nel. Les théo­ries du com­plot s’ancrent dans des sen­ti­ments de peur, de tris­tesse ou de colère chez les indi­vi­dus, qui influencent la qua­li­té de leurs rai­son­ne­ments. Cer­tains traits de per­son­na­li­té (dog­ma­tisme éle­vé, fort besoin d’unicité) ou encore fac­teurs socio-démo­gra­phiques (niveau d’éducation, genre, pré­ca­ri­té) influencent éga­le­ment la per­méa­bi­li­té aux fausses infor­ma­tions. « Les capa­ci­tés et réponses varient selon les indi­vi­dus, mais la per­méa­bi­li­té aux fausses infor­ma­tions et l’adhésion à des théo­ries com­plo­tistes répond géné­ra­le­ment à des moti­va­tions émo­tion­nelles ou sociales, inter­pelle Tif­fa­ny Moris­seau. Or, ces moti­va­tions dépassent sou­vent de loin l’intérêt des indi­vi­dus à connaître la véri­té. »

Cet inté­rêt à connaître la véra­ci­té d’une infor­ma­tion varie : il n’est pas per­ti­nent – ni réa­liste – d’exercer notre vigi­lance face à chaque infor­ma­tion que nous rece­vons ! « Concrè­te­ment, nous ajus­tons en per­ma­nence notre degré de vigi­lance selon la per­ti­nence de l’information et son inci­dence dans notre quo­ti­dien, pour­suit Tif­fa­ny Moris­seau. Or, croire aux fausses infor­ma­tions, dans la grande majo­ri­té des cas, n’a pas d’incidence sur nos vies. » Ain­si, les indi­vi­dus ne seraient pas pas­sifs face aux infor­ma­tions mais modu­le­raient leur réac­tion en fonc­tion de leurs intérêts.

« Cela se com­bine aux moti­va­tions sociales, émo­tion­nelles, poli­tiques… Et pour cer­taines per­sonnes, il est plus béné­fique d’entretenir de fausses croyances – ce qui per­met de se faire des amis par exemple – que de cher­cher à démê­ler le vrai du faux. » Bien plus que l’ignorance, ce sont donc les souf­frances sociales, éco­no­miques et la pola­ri­sa­tion de la socié­té qui favo­risent la per­méa­bi­li­té aux fausses infor­ma­tions et ren­forcent la méfiance envers les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques. Tif­fa­ny Moris­seau conclut : « Contrai­re­ment au dis­cours poli­tique, les indi­vi­dus ne sont pas idiots et font confiance à la méthode scien­ti­fique. Un levier essen­tiel pour ren­for­cer la confiance dans nos ins­ti­tu­tions, scien­ti­fiques comme poli­tiques, réside dans leur capa­ci­té à nour­rir des débats moins pola­ri­sés, et à mon­trer qu’elles pour­suivent des buts ali­gnés avec ceux de la population. »

Propos recueillis par Anaïs Marechal

1Ales­san­dro San­ti­roc­chi, Pie­tro Spa­ta­ro, Fede­ri­ca Ales­si, Cle­lia Ros­si-Arnaud, Vin­cen­zo Ces­ta­ri, Trust in science and belief in mis­in­for­ma­tion mediate the effects of poli­ti­cal orien­ta­tion on vac­cine hesi­tan­cy and inten­tion to be vac­ci­na­ted, Acta Psy­cho­lo­gi­ca, Volume 237, 2023.↑
2Lee, S.K., Sun, J., Jang, S. et al. Mis­in­for­ma­tion of COVID-19 vac­cines and vac­cine hesi­tan­cy. Sci Rep 12, 13681 (2022). https://doi.org/10.1038/s41598-022–17430‑6.↑
3Inter­na­tio­nal Panel on the Infor­ma­tion Envi­ron­ment [E. Elbeyi, K. Bruhn Jen­sen, M. Aronc­zyk, J. Asu­ka, G. Cey­lan, J. Cook, G. Erde­lyi, H. Ford, C. Mila­ni, E. Mus­ta­fa­raj, F. Ogen­ga, S. Yadin, P. N. Howard, S. Valen­zue­la (eds.)], “Infor­ma­tion Inte­gri­ty about Cli­mate Science : A Sys­te­ma­tic Review,” Zurich, Swit­zer­land : IPIE, 2025. Syn­the­sis Report, SR2025.1, doi : 10.61452/BTZP3426.↑
4https://​www​.poly​tech​nique​-insights​.com/​d​o​s​s​i​e​r​s​/​i​n​d​u​s​t​r​i​e​/​l​e​s​-​g​r​a​n​d​s​-​f​o​n​d​s​-​m​a​r​i​n​s​-​r​e​f​o​n​t​-​s​u​r​f​a​c​e​/​l​a​-​v​i​e​-​d​e​s​-​g​r​a​n​d​s​-​f​o​n​d​s​-​o​b​s​e​r​v​e​e​-​g​r​a​c​e​-​a​u​x​-​n​o​u​v​e​l​l​e​s​-​t​e​c​h​n​o​l​o​gies/, consul­té le 21 sep­tembre 2026.↑
5Bidd­les­tone M, Aze­ve­do F, van der Lin­den S. Cli­mate of conspi­ra­cy : A meta-ana­ly­sis of the conse­quences of belief in conspi­ra­cy theo­ries about cli­mate change. Curr Opin Psy­chol. 2022 Aug;46:101390. doi : 10.1016/j.copsyc.2022.101390. Epub 2022 Jun 11. PMID : 35802986.↑
6Roberts, J. Tim­mons, and others (eds), Cli­mate Obs­truc­tion : A Glo­bal Assess­ment (New York, 2025 ; online edn, Oxford Aca­de­mic, 23 Oct. 2025), https://​doi​.org/​1​0​.​1​0​9​3​/​o​s​o​/​9​7​8​0​1​9​7​7​8​7​1​4​4​.​0​0​1​.0001, acces­sed 14 May 2026.↑
7https://​osf​.io/​p​r​e​p​r​i​n​t​s​/​o​s​f​/​f​u​9​cz_v1, consul­té le 21 sep­tembre 2026.↑

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