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Man watching television with two politicians, business men with long liar nose having a debate
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« Le désir de véracité nous porte à soupçonner les discours institutionnels »

Etienne Klein
Etienne Klein
philosophe des sciences et directeur de recherches en physique au CEA

Vous avez par­lé de l’importance de la bonne vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique pen­dant la pan­dé­mie. Avons-nous man­qué cette opportunité ? 

Étienne Klein. En un sens, oui. Pen­dant la pan­dé­mie, nous avons enten­du de très nom­breux scien­ti­fiques, mais nous n’a­vons guère enten­du la science. Nous avons raté une occa­sion his­to­rique de faire de la péda­go­gie scien­ti­fique auprès du plus grand nombre. On aurait pu mon­trer, jour après jour, com­ment tra­vaillent les cher­cheurs, les biais contre les­quels ils luttent, leurs pro­to­coles, leurs erreurs, leurs suc­cès. On aurait éga­le­ment pu prendre le temps d’expliciter cer­taines notions impor­tantes : qu’est-ce qu’un « essai en double aveugle », une ana­lyse sta­tis­tique, une fonc­tion expo­nen­tielle ? Pour­quoi faut-il apprendre à dis­tin­guer cor­ré­la­tion et cau­sa­li­té ? Hélas, au lieu de faire cela, on a pré­fé­ré orga­ni­ser des contro­verses entre personnalités. 

Pen­dant de longs mois, on a confon­du sciences et recherche, qui sont pour­tant deux choses dif­fé­rentes, même si elles ne sont pas étran­gères. Un scien­ti­fique est quelqu’un qui peut dire : nous savons que et nous nous deman­dons si. La pre­mière moi­tié de cette phrase désigne la science, la seconde la recherche. Les sciences repré­sentent des cor­pus de connais­sances dûment mises à l’épreuve et qu’il n’y a pas lieu – jusqu’à nou­vel ordre ! – de remettre en cause : la Terre est ronde plu­tôt que plate, l’atome existe bel et bien, l’univers obser­vable est en expan­sion, etc. Mais ces connais­sances, par leur incom­plé­tude même, posent des ques­tions dont les réponses ne sont pas encore connues des scien­ti­fiques (ni de quiconque).

Répondre à de telles ques­tions, c’est le but de la recherche. Par nature, celle-ci a donc à voir avec le doute, tan­dis que les sciences sont consti­tuées d’acquis dif­fi­ciles à remettre en cause sans argu­ments extrê­me­ment solides. Mais lorsque cette dis­tinc­tion n’est pas faite, l’image des sciences, abu­si­ve­ment confon­dues avec la recherche, se brouille et se dégrade : elles donnent l’impression d’être une bagarre per­ma­nente entre experts qui ne par­viennent jamais à se mettre d’accord. De l’extérieur, for­cé­ment, on a un peu de mal à suivre…

Y a‑t-il une défiance du public à l’égard de la science aujourd’hui ? 

La pan­dé­mie a été révé­la­trice de quelque chose qui la pré­cé­dait : la sus­pi­cion sys­té­ma­tique envers les dis­cours ins­ti­tu­tion­nels. Le phi­lo­sophe Ber­nard Williams a obser­vé dans les socié­tés post­mo­dernes telles que la nôtre deux cou­rants de pen­sée à la fois contra­dic­toires et asso­ciés. D’un côté, un atta­che­ment intense à la véra­cité : en témoignent le sou­ci de ne pas se lais­ser trom­per, la déter­mi­na­tion à cre­ver les appa­rences pour détec­ter d’éventuelles moti­va­tions cachées der­rière les dis­cours offi­ciels. Et, à côté de ce refus – par­fai­te­ment légi­time – d’être dupe, une défiance tout aus­si grande à l’égard de la véri­té elle-même : « existe-t-elle vrai­ment ? », se demande-t-on. Si oui, com­ment serait-elle être autre­ment que rela­tive, sub­jec­tive, tem­po­raire, locale, ins­tru­men­ta­li­sée, cultu­relle, cor­po­ra­tiste, contex­tuelle, factice ?

Curieu­se­ment, ces deux atti­tudes oppo­sées, qui devraient en toute logique s’exclure mutuel­le­ment, se révèlent en pra­tique tout à fait com­pa­tibles. Elles sont même méca­ni­que­ment liées : le désir de véra­ci­té enclenche au sein de la socié­té un pro­ces­sus cri­tique géné­ra­li­sé, lequel fait dou­ter que puissent exis­ter, sinon des véri­tés acces­sibles, du moins des contre-véri­tés démon­trées. Tout cela affai­blit le cré­dit accor­dé à la parole des scien­ti­fiques et à toute forme d’expression institutionnelle. 

Per­met­tez une anec­dote per­son­nelle. Quand j’explique des phé­no­mènes de phy­sique fon­da­men­tale comme le boson de Higgs, per­sonne ne soup­çonne que mon appar­te­nance au CEA puisse déter­mi­ner mon dis­cours. Mais si je parle de la radio­ac­ti­vi­té, on pen­se­ra que mon pro­pos sert de quelque manière tel ou tel inté­rêt du CEA… 

Mais com­ment mar­quer la dif­fé­rence entre ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas ?

La fron­tière entre les deux évo­lue au cours du temps. On a d’ailleurs vu se déployer la dyna­mique typique de l’effet dit « Dun­ning-Kru­ger ». Il s’agit d’un biais cog­ni­tif iden­ti­fié depuis fort long­temps et qui fut étu­dié empi­ri­que­ment en 1999 par deux psy­cho­logues amé­ri­cains, David Dun­ning et Jus­tin Kru­ger. Cet effet s’articule en un double para­doxe : d’une part, pour mesu­rer son incom­pé­tence, il faut être… com­pé­tent ; et d’autre part, l’ignorance rend plus sûr de soi que la connais­sance. Ce n’est en effet qu’en creu­sant une ques­tion, en s’informant, en enquê­tant sur elle, qu’on la découvre plus com­plexe qu’on ne l’eût soupçonné. 

On perd alors son assu­rance, pour la rega­gner peu à peu à mesure que l’on devient com­pé­tent – mais tein­tée de pru­dence, désor­mais. Durant la pan­dé­mie, nous avons vu se déployer en temps réel les dif­fé­rentes phases de cet effet : à mesure que nous nous sommes infor­més, que nous avons enquê­té, nous avons fini par com­prendre que l’affaire est plus com­plexe que nous ne l’eûmes soup­çon­né. Aujourd’hui, (presque) tout le monde, me semble-t-il, a sai­si que cette pan­dé­mie est une affaire dia­ble­ment com­pli­quée. Du coup, l’arrogance se porte un peu moins bien qu’il y a quelques mois, sauf dans les réseaux spé­cia­le­ment des­si­nés pour lui prê­ter main forte.

L’effet Dun­ning-Kru­ger

Les réseaux sociaux sont-ils responsables ? 

En par­tie, car grâce à eux, cha­cun de nous peut désor­mais choi­sir ses infor­ma­tions et fina­le­ment ses « véri­tés ». Le numé­rique per­met même l’avènement d’une nou­velle condi­tion de l’individu contem­po­rain : dès lors qu’il est connec­té, il peut façon­ner son propre accès au monde depuis son smart­phone et, en retour, être façon­né par les conte­nus qu’il reçoit en per­ma­nence de la part des réseaux sociaux. 

Il bâtit ain­si une sorte de monde sur mesure, de « chez-soi idéo­lo­gique », en choi­sis­sant les com­mu­nau­tés digi­tales qui lui cor­res­pondent le mieux. Se mettent ain­si en place ce que Toc­que­ville aurait appe­lé des « petites socié­tés », ayant des convic­tions et des pen­sées très homo­gènes, cha­cune défen­dant sa cause. Dans ce monde-là, nous pou­vons ne jamais être confron­tés à la contra­dic­tion, puisque nous ne ren­con­trons jamais que des biais de confir­ma­tion… Ain­si deve­nons-nous prompts à décla­rer vraies les idées que nous aimons tout en pré­ten­dant… aimer la vérité !

Dans ce cas, les « débats scien­ti­fiques » média­tiques devraient-ils être évi­tés, pour ne pas induire une mau­vaise inter­pré­ta­tion des faits ?

J’ai tou­jours défen­du l’idée que les scien­ti­fiques devraient s’exprimer publi­que­ment car j’ai tou­jours pen­sé qu’il y a un lien entre répu­blique et connais­sance : dans une répu­blique digne de ce nom, les connais­sances, notam­ment scien­ti­fiques, doivent pou­voir cir­cu­ler sans entraves. La ques­tion que je pose­rais est donc plu­tôt celle-ci : « Les médias tels qu’ils sont confi­gu­rés aujourd’hui sont-ils adap­tés à la dif­fu­sion des connais­sances scien­ti­fiques ? Les soi-disant « débats » ne me semblent pas de bons outils. Peut-être fau­drait-il inven­ter de nou­velles formes de confé­rences, les­quelles laissent le temps d’argumenter, d’expliquer com­ment on a fini par savoir ce que l’on sait. Mais cela demande un temps que les médias n’accordent guère…

Quand j’étais plus jeune, je pen­sais que dès que nous avions expli­qué quelque chose clai­re­ment, le job était fait. Mais non ! Car de très nom­breux biais cog­ni­tifs entrent en jeu, qui modulent et déforment les mes­sages émis. C’est donc très com­pli­qué. Je me suis enga­gé dans la vul­ga­ri­sa­tion il y a presque trente ans, et à l’époque je ne savais pas que le chan­tier était aus­si vaste ! 

Il faut trou­ver le moyen de redon­ner du cré­dit à la parole scien­ti­fique (vous remar­que­rez que je pré­fère par­ler de cré­dit plu­tôt que de confiance). Cela com­men­ce­ra sans doute par le retour à l’emploi du nous plu­tôt que du je : quand il s’agit de trans­mettre des connais­sances, je pré­fère en effet qu’un cher­cheur parle au nom de la com­mu­nau­té à laquelle il appar­tient plu­tôt qu’à titre per­son­nel. Car la science est bel et bien une aven­ture col­lec­tive. Et la com­mu­nau­té scien­ti­fique devra ensuite tra­vailler pour inven­ter de nou­veaux modes de trans­mis­sion des savoirs.

Propos recueillis par James Bowers

Auteurs

Etienne Klein

Etienne Klein

philosophe des sciences et directeur de recherches en physique au CEA

Etienne Klein dirige le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA et est membre de l’Académie des Technologies. Il s’intéresse à la question du temps et à d’autres sujets qui sont à la croisée de la physique et de la philosophie. Il est professeur à l’Ecole CentraleSupélec. Il anime également tous les samedis sur France-Culture « La conversation scientifique » et a récemment publié : “Idées de génies” avec Gautier Depambour, Champ-Flammarion, 2021; “Psychisme ascensionnel”, Artaud, 2020 ainsi que “Le Goût du vrai”, Gallimard, coll. Tracts, 2020.

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