La liberté académique en France est-elle en déclin ?
- Il n’existe pas, en France, de définition consensuelle de « liberté académique ».
- En France, les poursuites judiciaires abusives prennent la forme de procédures-bâillons, qui n’ont pas pour but de remporter le procès, mais d’intimider ou entraver l’action d’une personne.
- Un « climat de suspicion » pèserait en particulier sur les chercheurs s’exprimant « sur les sujets contemporains liés à Israël ».
- Selon Olivier Beaud, les universités françaises ne sont pas vraiment autonomes, puisqu’elles sont sous tutelle financière de l’État et écrasées par la bureaucratie.
Licenciements massifs au sein des organismes de recherches, retraits de subventions, attaques verbales envers des chercheurs et universitaires, mise en place du « Gold Standard Science » qui tente d’imposer à la science ses normes depuis l’extérieur… L’offensive menée par l’administration Trump vis-à-vis de la science et des universités depuis janvier 2025, d’une violence sans précédent, creuse l’érosion de la liberté académique aux États-Unis déjà engagée depuis 2020. Mais qu’en est-il en France ? Si la liberté académique résiste encore, les menaces sont bien réelles.
Une liberté professionnelle limitée par une éthique
Première difficulté pour qui se penche sur la liberté académique : il n’existe pas, en France, de définition consensuelle de la notion. L’expression apparaît d’ailleurs peu dans le droit français. On la trouve, au pluriel, dans l’article L952‑2 du code de l’éducation, qui reconnaît en elle « le gage de l’excellence de l’enseignement supérieur et de la recherche français ». Le même article affirme aussi le socle de cette liberté réservée aux universitaires : « une pleine indépendance » et « une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent (…) les principes de tolérance et d’objectivité »1.
Alors derrière la lettre, quel est l’esprit du texte ? « La liberté académique est une liberté professionnelle qui se définit positivement comme “une responsabilité à l’égard du savoir”, pour reprendre les mots de Paul Ricoeur. Elle ne peut se comprendre en profondeur qu’en prenant en compte deux éléments : l’idée d’université et l’éthique académique. Elle suppose l’acquisition de titres universitaires et le respect d’une méthodologie et de normes établies et reconnues par les pairs. C’est pour ces raisons que la résistance aux ingérences extérieures en est le corollaire naturel », explique Olivier Beaud.
On peut donc considérer que la liberté académique présente deux versants indissociables. Le premier, individuel, recouvre une triple liberté reconnue à l’universitaire : liberté de recherche, d’enseignement, d’expression dans le cadre de ses fonctions et dans les limites de l’intégrité scientifique. Le second versant, institutionnel cette fois, concerne la communauté, c’est-à-dire l’université, qui doit pouvoir s’auto-gouverner. Notamment en choisissant elle-même son président ou doyen, recruter seule ses membres, disposer d’une pleine indépendance vis-à-vis des pouvoirs extérieurs « qu’ils soient politiques, économiques, religieux ou estudiantins ».
« Mais en France, il y une certaine tendance à l’invoquer à tort et à travers car la notion est méconnue, et très mal comprise. En croyant la protéger, on l’identifie à tort à la liberté d’expression », renchérit Olivier Beaud.
Des ingérences étrangères bien réelles
En creux, une atteinte à la liberté académique pourrait donc se définir comme une action ayant pour effet de restreindre ou d’entraver, sans justification légitime, l’exercice des libertés de recherche, d’enseignement, de diffusion des savoirs et d’expression scientifique des enseignants-chercheurs, ou l’autonomie des institutions universitaires. Ces atteintes peuvent être circonscrites dans le temps et l’espace, comme beaucoup plus diffuses.
Parmi elles, les ingérences étrangères, qui ont pour but d’influencer, exploiter ou compromettre les activités universitaires françaises, via le financement de chaires, le recrutement de chercheurs, ou encore des pressions exercées sur les ressortissants des pays concernés, étudiants et enseignants. Le rapport d’information du sénateur Gattolin2, rendu public en 2021, avait établi que la France constituait « déjà une cible importante de ces opérations », et qu’elles étaient menées principalement par la Chine, mais aussi la Russie, la Turquie, certains États du Golfe Persique, bien qu’aucun ne puisse « se targuer des moyens et de l’ampleur de la stratégie chinoise ».
Condamnations, privations de liberté et procédures-bâillons
Plus visibles encore sont les condamnations, les privations de liberté (« notamment en Iran, en Russie ou en Tunisie » selon un rapport3 sur la liberté académique commandé par France Universités et signé Stéphanie Balme, paru en octobre 2025) ou encore les refus d’accès au terrain d’étude de chercheurs à l’étranger.
Le fait même que ces poursuites abusives, historiquement lancées contre des militants de la société civile, des lanceurs d’alerte ou des journalistes, touchent des universitaires est révélateur en soi.
En France, les poursuites judiciaires abusives prennent plutôt la forme de procédures-bâillons, ces actions en justice engagées non pas pour remporter le procès, mais pour intimider ou entraver l’action d’une personne s’exprimant dans le débat public. Une enquête ministérielle4 recense depuis 2022 celles qui concernent des universitaires et chercheurs : 10 en 2022, 8 en 2023 et 5 en 2024. Des chiffres qui pourraient être sous-estimés, faute de remontées systématiques.
Si les chiffres parlent peu, le fait même que ces poursuites abusives, historiquement lancées contre des militants de la société civile, des lanceurs d’alerte ou des journalistes, touchent des universitaires est révélateur en soi. « En règle générale, elles sont intentées par des personnalités politiques ou des entreprises privées. Mais on a aussi vu apparaître ces dernières années des actions entre universitaires : Didier Raoult, en particulier, a attaqué en diffamation plusieurs de ses pairs ayant critiqué ses travaux, comme Karine Lacombe. Il a perdu tous ces procès », illustre Olivier Beaud.
Des intrusions politiques sur fond de polémiques
Toute intrusion politique, même symbolique, dans la vie de l’université mérite également attention. Début 2021, Frédérique Vidal, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche avait annoncé devant l’Assemblée nationale vouloir faire dresser « un bilan de l’ensemble des recherches qui se déroulent dans notre pays », après avoir affirmé sur Cnews5 que « l’islamo-gauchisme gangrène la société dans son ensemble, et l’université n’est pas imperméable ». Outre l’énormité de l’entreprise, cette initiative ressemblait à s’y méprendre à une tentative de contrôle du gouvernement sur l’un des prés carrés de l’université : le choix souverain de ses recherches. Les déclarations de Frédérique Vidal ont provoqué un tollé dans la communauté scientifique et les médias, et suscité d’interminables polémiques. L’enquête « à ce jour, n’a jamais été diligentée », précise le rapport Balme.
S’émouvoir, légitimement, des agissements inconsidérés d’étudiants est une chose, s’immiscer dans la gestion interne d’un établissement public d’enseignement supérieur en est une autre.
On se souvient aussi que Gabriel Attal, alors Premier ministre, avait cru bon d’intervenir lors d’un conseil d’administration de Sciences Po Paris, en mars 2024. Après une manifestation pro-Gaza non autorisée organisée au sein de l’établissement, une étudiante membre de l’Union des étudiants juifs se serait vu refuser l’accès selon nos collègues du Monde6. « Cette intervention était une violation évidente de la liberté académique, dans son versant institutionnel », commente Olivier Beaud. « S’émouvoir, légitimement, des agissements inconsidérés d’étudiants est une chose, s’immiscer dans la gestion interne d’un établissement public d’enseignement supérieur en est une autre. »
Sur la même période, certaines collectivités, comme les régions AURA et Île-de-France, ont également décidé de subordonner l’octroi de subventions publiques à l’adoption d’une charte « républicaine » ou « pour la défense des valeurs de la France et la laïcité » qui laissent « implicitement entendre que les universités ne rempliraient pas, de facto, leurs obligations légales et citoyennes », selon le rapport Balme.
Stigmatisation et accusations publiques
Le contexte tendu qui prévaut depuis plusieurs années aurait également été propice à un phénomène accru de stigmatisation ou de mise en cause publique d’universitaires, par des groupes de pression divers, qui peuvent largement déborder l’université. Un « climat de suspicion » pèserait en particulier sur les chercheurs s’exprimant « sur les sujets contemporains liés à Israël », estime le rapport Balme, après avoir évoqué un exemple d’accusation publique d’antisémitisme porté contre le travail d’un chercheur par d’autres chercheurs. Comment ce climat supposé se traduit-il dans des actes concrets ? Et plus largement, les mises en causes de chercheurs et d’enseignants sont-elles fréquentes ? En augmentation ? Quels types d’accusations sont portés ? Qui les porte ? Faute de recensement officiel, ou d’une littérature scientifique fournie et revue par les pairs, difficile de se faire une idée précise du phénomène et de ses contours.
Un chiffre peut toutefois donner une première idée de son ampleur. En 2025, 277 enseignants et chercheurs ont déposé des demandes de protection fonctionnelle, ce dispositif qui permet à tout agent public de demander à son administration de le protéger s’il est mis en cause en raison de ses fonctions. Cette mesure reste toutefois bien imprécise : rien ne dit que ces demandes relèvent toutes d’atteintes à la liberté académique, ni que toute atteinte donne lieu à une demande de ce type. Le manque de données pourrait cela dit être corrigé dans les années à venir : une proposition de loi sur la liberté académique, encore en discussion entre les deux chambres, prévoit la création d’un observatoire dédié au sein du HCERES.
Autre zone d’ombre : la part d’enseignants et de chercheurs qui, dans ce contexte de pressions diffuses et multiples, renoncent à exercer pleinement leur liberté académique. Le rapport Gattolin alertait déjà sur une autocensure de plus en plus fréquente dans les milieux universitaires par crainte d’une dégradation des relations avec les partenaires étrangers. « Lors d’entretiens, de nombreux universitaires nous ont confié qu’ils s’interrogent sur les limites de ce qu’ils peuvent légitimement dire ou écrire, même lorsqu’ils savent qu’ils en ont le droit, voire le devoir », note le rapport Balme. Jusqu’où plonge cette autocensure ? Là encore, impossible à dire, car si le sujet commence à être analysé aux États-Unis, il est encore peu étudié en France.
Des menaces internes
Viennent enfin les atteintes auxquelles on pense peut-être le moins : celles qui découlent du système universitaire lui-même. « Les principales menaces ne sont pas d’ordre idéologique. Cela peut changer bien sûr. Si l’extrême-droite arrivait au pouvoir, nous risquerions fort de vivre ce que vivent aujourd’hui les États-Unis… Mais aujourd’hui, les atteintes les plus dangereuses sont structurelles, financières, administratives », avance Olivier Beaud. « En France, les universités ne sont pas vraiment autonomes, puisqu’elles sont sous tutelle financière de l’État et écrasées par la bureaucratie. La LRU (NDLR : loi du 10 août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités), qui devait améliorer la situation, n’a fait que l’aggraver. Autre fléau, imposé par les présidents : le transfert des tâches administratives aux enseignants et chercheurs. »
Petit à petit, le système conduit donc à provoquer sa propre érosion. Fragilisé, il pourrait peiner à faire face aux menaces externes qui l’attendent peut-être. D’aucuns, comme le rapport Balme et France Universités, plaident donc pour une constitutionnalisation de la liberté académique. « Cela reviendrait en pratique à placer sa protection entre les mains du Conseil d’État, qui voit à tort l’universitaire comme un simple fonctionnaire », estime Olivier Beaud. Pour le juriste, l’urgence consiste donc non pas à constitutionnaliser ni même à légiférer sur la liberté académique, mais à mieux protéger le statut d’universitaire, aujourd’hui régi par un simple décret modifiable à l’envi par le gouvernement, en adoptant une loi ordinaire qui pourrait s’inspirer de la loi organique protégeant les magistrats. Une sécurité qui aiderait ensuite les académiques à défendre eux-mêmes leur liberté.

