Liberté académique : jusqu’où peut-on aller ?
- Les scientifiques doivent constamment évaluer la balance bénéfice-risque des sujets de recherche au regard des valeurs de la société.
- La géo-ingénierie regroupe des techniques visant à modifier artificiellement le climat pour réduire la température terrestre, au risque de perturber localement le cycle hydrologique.
- Certains projets de recherche résultent de stratégies industrielles, comme les cigarettiers qui ont financé des recherches « de diversion » sur d’autres facteurs de risque du cancer du poumon.
- Le manque de financements publics n’explique pas à lui seul l’intérêt des chercheurs pour les projets industriels, les États continuant à soutenir largement la recherche fondamentale et climatique.
La production de connaissances scientifiques justifie-t-elle toutes les libertés ? La recherche doit-elle avoir des limites ? Membre du comité d’éthique du CNRS, Éric Guilyardi a été rapporteur de l’un des derniers avis1 rendu par ce comité qui éclaire cette question : « Manipuler les virus, manipuler le climat ? Comment juger de ce qui est responsable en recherche ? »
L’essor des connaissances est capital pour les sociétés. Cela justifie-t-il pour autant une liberté académique totale ?
Éric Guilyardi. Bien sûr que non. D’une part, les scientifiques ont besoin de moyens financiers pour faire de la recherche scientifique. Elle doit donc répondre aux intérêts des acteurs publics et privés qui la financent.
D’autre part, il existe une certaine confusion autour de la notion de « liberté académique ». La recherche scientifique est menée par des êtres humains, dans un contexte social empreint des valeurs de la société. La recherche académique ne peut donc pas être conduite en dehors de ces valeurs, et il est important de prendre en compte les limites morales associées, même si celles-ci évoluent. Les scientifiques doivent ainsi constamment évaluer la balance bénéfice-risque des sujets de recherche au regard des valeurs de la société.
Comment est-il possible de trancher sur l’éthique d’un sujet de recherche alors que les valeurs sont différentes d’un État à l’autre, d’une époque à l’autre ? D’autant plus que les risques posés par la manipulation des virus ou du climat dépassent les frontières géographiques.
Le questionnement éthique résulte en effet d’un conflit de valeurs qu’il n’est pas, par définition, facile de résoudre. Une partie de ces discussions relève de la géopolitique et un débat international est nécessaire. Prenons le cas de la géo-ingénierie : ces techniques de modification artificielle du climat permettraient éventuellement de réduire la température moyenne de la Terre, mais entraîneraient potentiellement d’autres effets locaux comme une modification du cycle hydrologique. On peut imaginer un scénario dans lequel un État, par exemple les États-Unis, déploie des techniques de géo-ingénierie pour refroidir son territoire. Cela pourrait créer une sécheresse ailleurs, par exemple en Chine ou en Inde, avec des tensions géopolitiques faciles à imaginer. La connaissance actuelle du système climatique – qui comprend des incertitudes fortes concernant l’évolution du cycle hydrologique – n’est pas suffisante pour prendre de tels risques.
Comme il n’existe pas de cadre de gouvernance internationale adopté par l’ensemble des États, la voie légale me semble hasardeuse. Les enjeux liés à ces questions doivent être intégrées dans les négociations internationales. On peut par exemple souhaiter la mise en place d’un moratoire sur les expérimentations en géo-ingénierie en Europe.
Certains sujets de recherche – comme la géo-ingénierie – devraient-ils être totalement bannis ?
Non. La recherche reste essentielle. Non pas à visée de déploiement dans le cas de la géo-ingénierie, mais dans le but d’établir des connaissances objectives. Il est indispensable de fournir ces éléments aux décideurs et diplomates pour qu’ils puissent prendre position en connaissance de cause lors des conférences internationales. Nous devons aussi être en mesure de détecter le déploiement de la géo-ingénierie dans les pays qui décideraient d’y recourir de façon unilatérale.
En revanche, ces recherches controversées exigent une gouvernance spécifique. Il est nécessaire de mettre en place des évaluations régulières, de construire une recherche multidisciplinaire, de prendre le temps et d’être en mesure de stopper un projet si nécessaire. Arrêter des recherches peut être compliqué pour la carrière des scientifiques qui la portent et il faut donc des règles spécifiques impliquant toutes les parties prenantes au-delà de la recherche – société civile, entreprises, associations – dans la décision de continuer ou non.
Les industriels sont-ils responsables de l’émergence de ces recherches controversées ?
Certains projets de recherche résultent de stratégies industrielles avérées. Par exemple, les cigarettiers ont financé des recherches dites « de diversion » sur d’autres facteurs de risque du cancer du poumon. Mais ce n’est pas systématiquement le cas. Par exemple, l’idée de modifier artificiellement le climat provient d’un scientifique. Ensuite, ces projets ont pu intéresser des industriels, dont certains y voient une opportunité pour retarder l’action climatique ou vendre des crédits carbone.
Le manque de financements de la recherche académique ne pousse-t-il pas les scientifiques à se tourner vers ces recherches qui intéressent les industriels ?
Je ne crois pas que l’argument financier suffise à justifier cela. Les États continuent à investir dans la recherche fondamentale, et les budgets n’ont pas diminué pour les sujets climatiques. De plus, des travaux d’économistes indiquent que le financement privé de la recherche publique est en général dirigé vers des thématiques déjà largement financées par l’argent public, le retour étant par définition meilleur.
Comment mettre en place un cadre éthique pour la recherche académique en France ?
La situation est différente pour les climatologues, qui se retrouvent désormais en première ligne face à la société. La communauté a besoin de monter en compétences sur les sujets de société, par exemple en se rapprochant des experts en sciences humaines et sociales. Comme pour la santé, il y aura sans doute un jour des agences de climat. Nos institutions de recherche s’intéressent à ces enjeux de « services climatiques », mais les projets demeurent pour l’instant expérimentaux.

