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Liberté académique : jusqu’où peut-on aller ?

Eric Guilyardi_VF
Éric Guilyardi
climatologue, directeur de recherche CNRS et membre de l’Institut Pierre-Simon Laplace
En bref
  • Les scientifiques doivent constamment évaluer la balance bénéfice-risque des sujets de recherche au regard des valeurs de la société.
  • La géo-ingénierie regroupe des techniques visant à modifier artificiellement le climat pour réduire la température terrestre, au risque de perturber localement le cycle hydrologique.
  • Certains projets de recherche résultent de stratégies industrielles, comme les cigarettiers qui ont financé des recherches « de diversion » sur d’autres facteurs de risque du cancer du poumon.
  • Le manque de financements publics n’explique pas à lui seul l’intérêt des chercheurs pour les projets industriels, les États continuant à soutenir largement la recherche fondamentale et climatique.

La pro­duc­tion de connais­sances scien­ti­fiques jus­ti­fie-t-elle toutes les liber­tés ? La recherche doit-elle avoir des limites ? Membre du comi­té d’éthique du CNRS, Éric Gui­lyar­di a été rap­por­teur de l’un des der­niers avis1 ren­du par ce comi­té qui éclaire cette ques­tion : « Mani­pu­ler les virus, mani­pu­ler le cli­mat ? Com­ment juger de ce qui est res­pon­sable en recherche ? »

L’essor des connaissances est capital pour les sociétés. Cela justifie-t-il pour autant une liberté académique totale ?

Éric Gui­lyar­di. Bien sûr que non. D’une part, les scien­ti­fiques ont besoin de moyens finan­ciers pour faire de la recherche scien­ti­fique. Elle doit donc répondre aux inté­rêts des acteurs publics et pri­vés qui la financent.

D’autre part, il existe une cer­taine confu­sion autour de la notion de « liber­té aca­dé­mique ». La recherche scien­ti­fique est menée par des êtres humains, dans un contexte social empreint des valeurs de la socié­té. La recherche aca­dé­mique ne peut donc pas être conduite en dehors de ces valeurs, et il est impor­tant de prendre en compte les limites morales asso­ciées, même si celles-ci évo­luent. Les scien­ti­fiques doivent ain­si constam­ment éva­luer la balance béné­fice-risque des sujets de recherche au regard des valeurs de la société.

Comment est-il possible de trancher sur l’éthique d’un sujet de recherche alors que les valeurs sont différentes d’un État à l’autre, d’une époque à l’autre ? D’autant plus que les risques posés par la manipulation des virus ou du climat dépassent les frontières géographiques.

Le ques­tion­ne­ment éthique résulte en effet d’un conflit de valeurs qu’il n’est pas, par défi­ni­tion, facile de résoudre. Une par­tie de ces dis­cus­sions relève de la géo­po­li­tique et un débat inter­na­tio­nal est néces­saire. Pre­nons le cas de la géo-ingé­nie­rie : ces tech­niques de modi­fi­ca­tion arti­fi­cielle du cli­mat per­met­traient éven­tuel­le­ment de réduire la tem­pé­ra­ture moyenne de la Terre, mais entraî­ne­raient poten­tiel­le­ment d’autres effets locaux comme une modi­fi­ca­tion du cycle hydro­lo­gique. On peut ima­gi­ner un scé­na­rio dans lequel un État, par exemple les États-Unis, déploie des tech­niques de géo-ingé­nie­rie pour refroi­dir son ter­ri­toire. Cela pour­rait créer une séche­resse ailleurs, par exemple en Chine ou en Inde, avec des ten­sions géo­po­li­tiques faciles à ima­gi­ner. La connais­sance actuelle du sys­tème cli­ma­tique – qui com­prend des incer­ti­tudes fortes concer­nant l’évolution du cycle hydro­lo­gique – n’est pas suf­fi­sante pour prendre de tels risques.

Comme il n’existe pas de cadre de gou­ver­nance inter­na­tio­nale adop­té par l’ensemble des États, la voie légale me semble hasar­deuse. Les enjeux liés à ces ques­tions doivent être inté­grées dans les négo­cia­tions inter­na­tio­nales. On peut par exemple sou­hai­ter la mise en place d’un mora­toire sur les expé­ri­men­ta­tions en géo-ingé­nie­rie en Europe.

Certains sujets de recherche – comme la géo-ingénierie – devraient-ils être totalement bannis ?

Non. La recherche reste essen­tielle. Non pas à visée de déploie­ment dans le cas de la géo-ingé­nie­rie, mais dans le but d’établir des connais­sances objec­tives. Il est indis­pen­sable de four­nir ces élé­ments aux déci­deurs et diplo­mates pour qu’ils puissent prendre posi­tion en connais­sance de cause lors des confé­rences inter­na­tio­nales. Nous devons aus­si être en mesure de détec­ter le déploie­ment de la géo-ingé­nie­rie dans les pays qui déci­de­raient d’y recou­rir de façon unilatérale.

En revanche, ces recherches contro­ver­sées exigent une gou­ver­nance spé­ci­fique. Il est néces­saire de mettre en place des éva­lua­tions régu­lières, de construire une recherche mul­ti­dis­ci­pli­naire, de prendre le temps et d’être en mesure de stop­per un pro­jet si néces­saire. Arrê­ter des recherches peut être com­pli­qué pour la car­rière des scien­ti­fiques qui la portent et il faut donc des règles spé­ci­fiques impli­quant toutes les par­ties pre­nantes au-delà de la recherche – socié­té civile, entre­prises, asso­cia­tions – dans la déci­sion de conti­nuer ou non.

Les industriels sont-ils responsables de l’émergence de ces recherches controversées ?

Cer­tains pro­jets de recherche résultent de stra­té­gies indus­trielles avé­rées. Par exemple, les ciga­ret­tiers ont finan­cé des recherches dites « de diver­sion » sur d’autres fac­teurs de risque du can­cer du pou­mon. Mais ce n’est pas sys­té­ma­ti­que­ment le cas. Par exemple, l’idée de modi­fier arti­fi­ciel­le­ment le cli­mat pro­vient d’un scien­ti­fique. Ensuite, ces pro­jets ont pu inté­res­ser des indus­triels, dont cer­tains y voient une oppor­tu­ni­té pour retar­der l’action cli­ma­tique ou vendre des cré­dits carbone.

Le manque de financements de la recherche académique ne pousse-t-il pas les scientifiques à se tourner vers ces recherches qui intéressent les industriels ?

Je ne crois pas que l’argument finan­cier suf­fise à jus­ti­fier cela. Les États conti­nuent à inves­tir dans la recherche fon­da­men­tale, et les bud­gets n’ont pas dimi­nué pour les sujets cli­ma­tiques. De plus, des tra­vaux d’économistes indiquent que le finan­ce­ment pri­vé de la recherche publique est en géné­ral diri­gé vers des thé­ma­tiques déjà lar­ge­ment finan­cées par l’argent public, le retour étant par défi­ni­tion meilleur.

Comment mettre en place un cadre éthique pour la recherche académique en France ?

La situa­tion est dif­fé­rente pour les cli­ma­to­logues, qui se retrouvent désor­mais en pre­mière ligne face à la socié­té. La com­mu­nau­té a besoin de mon­ter en com­pé­tences sur les sujets de socié­té, par exemple en se rap­pro­chant des experts en sciences humaines et sociales. Comme pour la san­té, il y aura sans doute un jour des agences de cli­mat. Nos ins­ti­tu­tions de recherche s’intéressent à ces enjeux de « ser­vices cli­ma­tiques », mais les pro­jets demeurent pour l’instant expérimentaux.

Propos recueillis par Anaïs Marechal
1https://​comite​-ethique​.cnrs​.fr/​a​v​i​s​-​d​u​-​c​o​m​e​t​s​-​m​a​n​i​p​u​l​e​r​-​l​e​s​-​v​i​r​u​s​-​m​a​n​i​p​u​l​e​r​-​l​e​-​c​l​i​m​a​t​-​c​o​m​m​e​n​t​-​j​u​g​e​r​-​d​e​-​c​e​-​q​u​i​-​e​s​t​-​r​e​s​p​o​n​s​a​b​l​e​-​e​n​-​r​e​c​h​e​rche/

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