Accueil / Chroniques / Trois clés pour prendre la bonne décision
Patrice Georget – chronique
π Société

Trois clés pour prendre la bonne décision

Patrice Georget
Patrice Georget
enseignant-chercheur en psychosociologie à l’École universitaire de Management IAE Caen

Cet article fait par­tie de notre maga­zine Le 3,14 dédié au cer­veau. Décou­vrez-le ici

La prise de déci­sion est l’une des dix com­pé­tences psy­cho­so­ciales réper­to­riées par l’Organisation mon­diale de la San­té (OMS), défi­nie comme la capa­ci­té d’un indi­vi­du à répondre effi­ca­ce­ment aux exi­gences et aux épreuves de la vie quo­ti­dienne. Clas­si­que­ment, les neu­ros­ciences dis­tinguent trois étapes dans la prise de déci­sion1 : la for­ma­tion des pré­fé­rences, l’exécution et l’observation de l’action et enfin l’expérience du résul­tat. Il est pos­sible d’identifier et de contour­ner quelques pièges de cha­cune de ces étapes en étant atten­tif à trois duels psy­cho­lo­giques majeurs.

Premier duel : heuristique vs systématique 

« La décision que l’on va prendre : vais-je bien faire ? »

Déci­der consiste à gérer le duel entre les deux vitesses aux­quelles valse notre pen­sée : le fameux sys­tème 1 (rapide et de moindre effort, intui­tif et heu­ris­tique) vs le sys­tème 2 (lent et sys­té­ma­tique, logique et déli­bé­ré)2. L’un et l’autre ont leurs avan­tages (rapi­di­té, faci­li­té, fia­bi­li­té, per­ti­nence) et leurs incon­vé­nients (biais, bruit, coût, fatigue), source de nom­breux débats scien­ti­fiques contem­po­rains. Ce qui est en jeu dans la ges­tion de ce duel est le pro­ces­sus fon­da­men­tal d’inhibition3, c’est-à-dire réus­sir, lorsqu’il le faut, à sus­pendre le juge­ment hâtif, les rou­tines prêtes à l’emploi, les heu­ris­tiques consen­suelles et les pentes natu­relles des biais cog­ni­tifs, autre­ment dit savoir ne pas agir

Il est plus dif­fi­cile d’inhiber les rou­tines que de libé­rer le dis­cer­ne­ment. Cela s’enseigne, s’apprend et s’entraîne : déci­der avec dis­cer­ne­ment consiste à bien mesu­rer et peser le duel entre les deux vitesses de l’esprit qui animent nos choix45 sachant que par­fois les déci­sions intui­tives s’avèrent d’une per­ti­nence redou­table6.

Appli­ca­tion #1

Voi­ci une consigne sur laquelle vous devez prendre une déci­sion : « Jouer au loto de façon à gagner le maxi­mum d’argent ». Pre­nez une minute pour pla­cer cinq numé­ros sur une grille de 1 à 49 et réflé­chis­sez au duel qui s’opère en vous, de manière pro­ba­ble­ment non-consciente. En règle géné­rale nous mobi­li­sons le sys­tème 1 pour jouer au loto, en uti­li­sant, par exemple, l’heuristique de dis­po­ni­bi­li­té des numé­ros fétiches (dates de nais­sances de nos proches) ou encore le biais de repré­sen­ta­tion du hasard (qui en sub­stance cor­rèle hasard à dis­per­sion) et nous amène à jouer des nombres dis­sé­mi­nés, pour « bien jouer au hasard »7 ! Or il se trouve que tout un cha­cun uti­lise les mêmes heu­ris­tiques et biais, aus­si lorsqu’on observe des grilles de joueurs de loto on s’aperçoit d’une part qu’il y a une satu­ra­tion des choix entre 1 et 31 (les dates de nais­sances) et d’autre part qu’il y a très peu de séries. Or les gains sont à par­ta­ger par­mi les gagnants. Pour res­pec­ter la consigne (opti­mi­ser le gain) il faut faire ce que les autres ne font pas : jouer au-des­sus de 31, et des séries, car peu le font, et donc en cas de tirage réus­si on n’a pas à par­ta­ger ! On le voit dans cet exemple, « bien jouer » au loto consiste à inhi­ber la pente natu­relle de ses heu­ris­tiques et ses biais et donc à faire l’effort de lut­ter contre soi. Il en va de même pour la majo­ri­té de nos prises de déci­sion quotidiennes.

Second duel : persévérance vs persévération

« La décision que l’on a prise sans en connaître les effets : ai-je bien fait ? »

Plus l’investissement en temps, en éner­gie ou en moyens (humains, finan­ciers, etc.) aura été impor­tant, plus forte sera la volon­té de légi­ti­mer la déci­sion prise. Mais jusqu’où peut-on per­sé­vé­rer au point de ne plus être objec­tif, ne plus voir les faits ni entendre les argu­ments qui mani­fes­te­ment remettent en cause le fait de gar­der le cap ? S’il est bon et valo­ri­sé socia­le­ment d’être per­sé­vé­rant, il est impor­tant de pou­voir iden­ti­fier la pour­suite qua­si-obses­sion­nelle d’une action contre toute rai­son objec­tive89

Une fois la déci­sion prise, la logique impla­cable des « coûts irré­cu­pé­rables » s’installe, avec son lot de biais cog­ni­tifs bien connus mais dont on a du mal à se dépar­tir : confir­ma­tion d’hypothèse (je cherche les argu­ments qui confirment ma déci­sion, et uni­que­ment ces argu­ments), sta­tu quo (s’il n’y a pas de rai­son de chan­ger, alors pour­quoi chan­ger ?), aver­sion à la perte (chan­ger et ris­quer de perdre à cause du chan­ge­ment est psy­cho­lo­gi­que­ment insup­por­table).

Dif­fi­cile de se pré­mu­nir de cela seul puisque bien sou­vent nous n’avons qu’une faible conscience de nos propres biais cog­ni­tifs. D’où la néces­si­té de contre-mesures qui per­mettent, en amont, d’éviter ces pièges. Par exemple, en s’assurant que les per­sonnes qui prennent les déci­sions ne soient pas les mêmes que celles qui éva­luent les effets et donc la pour­suite ou non de la déci­sion prise. C’est pour ces rai­sons, par exemple, que les nou­veaux Pré­si­dents qui arrivent au pou­voir peuvent plus aisé­ment arrê­ter des pro­ces­sus enga­gés 20 ans aupa­ra­vant et dont tout un cha­cun savait pour­tant l’inefficacité…

Appli­ca­tion #2

Le dilemme du Mon­ty Hall10 illustre bien ce piège déci­sion­nel. Vous avez devant vous trois gobe­lets opaques A, B et C. Sous l’un d’eux on a caché, par exemple, un billet de 50 euros, rien sous les deux autres. Vous devez choi­sir un gobe­let avec pour objec­tif de gagner les 50 €. Vous optez, disons, pour le gobe­let A. L’animateur retourne alors l’un des deux gobe­lets res­tants, dont il est cer­tain qu’il ne contient pas les 50 €, par exemple B. Puis, on vous pro­pose une nou­velle fois de choi­sir : main­te­nir le choix ini­tial (A), ou bien prendre le gobe­let qui reste (C). Que faites-vous ? L’écrasante majo­ri­té des par­ti­ci­pants décide de conser­ver le choix ini­tial (A), esti­mant qu’il n’y a pas de rai­son de chan­ger. Or, pour opti­mi­ser le gain il faut néces­sai­re­ment chan­ger car le gobe­let qui reste (C) a la même pro­ba­bi­li­té que celui retour­né (B). Il est remar­quable de réa­li­ser cette expé­rience en groupe et de consta­ter d’une part à quel point les argu­ments des par­ti­ci­pants reflètent les biais cog­ni­tifs pré­ci­tés, et d’autre part à quel point les posi­tions mino­ri­taires diver­gentes (chan­ger le gobe­let) sont occul­tées du débat par la majo­ri­té qui sou­tient féro­ce­ment que chan­ger n’a aucune pertinence.

Troisième duel : enquêteur ou avocat ? 

« La décision dont on mesure les effets : ai-je eu raison ? »

Notre esprit est par­ti­cu­liè­re­ment habile à recons­truire les séquences du pas­sé en attri­buant des causes internes (com­pé­tence, effort) à nos suc­cès et des causes externes (dif­fi­cul­té, envi­ron­ne­ment) à nos échecs. Le biais rétros­pec­tif est l’ennemi des débrie­fings et de retours d’expériences fiables puisqu’une fois les effets d’une déci­sion connus, sa fonc­tion consiste à nous don­ner le sen­ti­ment d’avoir tou­jours su en amont ce qui allait se pas­ser. Il agit comme un contrôle de l’incertitude a pos­te­rio­ri : « c’était évident, je le savais ». D’une cer­taine manière on devient un avo­cat qui cherche à dis­cul­per ou à incul­per les accu­sés d’une mau­vaise déci­sion, ce qui entraîne une recherche des cou­pables et des res­pon­sables qui « savaient mais n’ont rien dit ». La crise sani­taire actuelle montre que la chasse aux sor­cières se met en place rapi­de­ment. Pour évi­ter ce piège, tant pour soi que pour autrui, il est impor­tant de consi­gner un maxi­mum d’éléments lors de la prise de déci­sions. Et ain­si per­mettre a pos­te­rio­ri un véri­table tra­vail d’enquêteur, dans le but d’améliorer nos prises de déci­sions futures, afin d’éviter que l’avocat qui som­meille en nous construise une « fic­tion fake news » dans notre ciné­ma inté­rieur11

1Phi­lippe Allain (2013). La prise de déci­sion : aspects théo­riques, neu­ro-ana­to­mie et éva­lua­tion. Revue de neu­ro­psy­cho­lo­gie, 5(2), 69–81
2Daniel Kah­ne­man (2012). Sys­tème 1 Sys­tème 2. Les deux vitesses de la pen­sée. Paris, Flam­ma­rion.
3Alain Ber­thoz (2020). L’inhibition créa­trice. Paris, Odile Jacob
4Shane Fre­de­rick (2005). Cog­ni­tive reflec­tion and deci­sion making. Jour­nal of Eco­no­mic Pers­pec­tives, 19 (4), 25–42.
5Oli­vier Hou­dé & Gré­goire Borst (2018). Le cer­veau et les appren­tis­sages. Paris, Nathan
6Gerd Gige­ren­zer (2009). Le génie de l’intuition. Paris, Bel­fond. 
7Mar­cus Du Sau­toy (2014). Le mys­tère des nombres. Folio Essai
8Bar­ry Staw (1976). « Knee-deep in the big mud­dy : A stu­dy of esca­la­ting com­mit­ment to a cho­sen course of action », Orga­ni­za­tio­nal Beha­vior and Human Per­for­mance, 16 (1), pp. 27–44.
9Ansel, D. (2005). Incer­ti­tude et esca­lade d’en­ga­ge­ment. Quand coopé­rer devient ris­qué. Les Cahiers Inter­na­tio­naux de Psy­cho­lo­gie Sociale, 65, 3–12.
10Gérald Bron­ner (2007). L’empire de l’erreur. Elé­ments de socio­lo­gie cog­ni­tive. Paris, PUF
11Lio­nel Nac­cache (2020). Le ciné­ma inté­rieur. Pro­jec­tion pri­vée au cœur de la conscience. Paris, Odile Jacob.

Auteurs

Patrice Georget

Patrice Georget

enseignant-chercheur en psychosociologie à l’École universitaire de Management IAE Caen

Patrice Georget est enseignant-chercheur en psychosociologie à l’Ecole Universitaire de Management IAE Caen qu’il a dirigée de 2015 à 2020. Il a été consultant dans l’industrie en management de la diversité et en prévention des risques. Il est expert auprès de l’APM (Association Progrès du Management) depuis 2009 et intervenant GERME.

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don