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Comment lutter contre le gaspillage alimentaire

Alimentation : pourquoi les consommateurs gaspillent-ils ?

avec Marina Julienne, journaliste indépendante
Le 11 mai 2022 |
4min. de lecture
Sandrine Costa
Sandrine Costa
économiste, chargée de recherches au laboratoire MoISA* de l’Inrae
En bref
  • Sandrine Costa étudie le gaspillage alimentaire dans le but de proposer des mesures pouvant avoir un impact sur le comportement des consommateurs.
  • En étudiant les restes sur le plateau de 479 personnes ayant mangé dans différents restaurants d’entreprises, elle observe que si 398 personnes avaient laissé de la nourriture, seulement la moitié d’entre elles le déclaraient.
  • La restauration collective est un levier stratégique dans la lutte contre le gaspillage. Il a été estimé que, dans différents pays européens, entre 13 et 55 % des aliments produits et distribués en restauration collective finissaient à la poubelle.
  • Faire une liste de courses, apprendre à cuisiner les restes, leur réserver une place spécifique dans le frigo pour que chaque membre de la famille puisse les repérer, tout cela peut être efficace pour éviter le gaspillage.

Dans quel but avez-vous dirigé, ou co-dirigé, autant de thèses sur le gaspillage alimentaire ?

Pour pro­po­ser des mesures pou­vant avoir un impact sur le com­por­te­ment des consom­ma­teurs. Afin qu’ils gas­pillent moins de den­rées ali­men­taires, il est essen­tiel de com­prendre pour­quoi les indi­vi­dus gas­pillent. Ont-ils conscience ou non de jeter une par­tie de la nour­ri­ture ? Est-ce que cela les met mal à l’aise ou pas ? Quels sont les fac­teurs indi­vi­duels, mais aus­si sociaux ou maté­riels qui influent sur leurs com­por­te­ments ? Ces études sont longues à mener, car elles impliquent de se rendre sur les lieux de res­tau­ra­tion, dans les can­tines, dans les familles, pour obser­ver ce qui s’y passe ou y mener des entre­tiens indi­vi­duels. Nous ne pou­vons pas tou­jours nous conten­ter de pro­pos décla­ra­tifs en réponse à des ques­tion­naires. Notam­ment parce que les indi­vi­dus ont ten­dance à lar­ge­ment mini­mi­ser les com­por­te­ments de gaspillage.

Tout le monde n’a pas la même définition du gaspillage ?

Effec­ti­ve­ment, Maxime Seb­bane, ensei­gnant-cher­cheur en mar­ke­ting à l’Institut Agro Mont­pel­lier, a tra­vaillé sur la res­tau­ra­tion col­lec­tive, et mon­tré à quel point la défi­ni­tion du gas­pillage ne va pas de soi. Elle dépend notam­ment de la quan­ti­té lais­sée (cer­tains estiment que lais­ser la moi­tié d’un mor­ceau de pain, ce n’est pas gas­piller, alors que d’autres vont juger que oui), de la qua­li­té du pro­duit qui reste (un légume mal cui­si­né sera — ou non — consi­dé­ré comme gas­pillé) et même, plus éton­nant, de la nature du pro­duit : par exemple, une per­sonne qui laisse un des­sert peut consi­dé­rer que ce n’est pas du gas­pillage, car il est pré­fé­rable pour sa san­té de ne pas consom­mer trop de sucre ! 

Par ailleurs, nous avons rele­vé un déni du gas­pillage chez beau­coup d’individus. En étu­diant les restes sur des pla­teaux de 479 per­sonnes ayant man­gé dans dif­fé­rents res­tau­rants d’entreprises, nous avons obser­vé que si 398 per­sonnes avaient lais­sé de la nour­ri­ture, seule­ment la moi­tié d’entre elles décla­raient en avoir laissé ! 

Les comportements de gaspillage ne dépendent pas seulement des individus ?

Dans le cadre d’une recherche qua­li­ta­tive menée avec Mar­got Dyen, maître de confé­rences en mar­ke­ting à l’Université Savoie Mont-Blanc et Lucie Sirieix, pro­fes­seur en mar­ke­ting à l’Institut Agro de Mont­pel­lier, nous nous sommes inté­res­sées à ce que les gens font et disent autour de la cam­pagne Man­ger-Bou­ger et de la cam­pagne Anti-gas­pi. Mar­got Dyen a conduit des entre­tiens puis est allée au domi­cile des per­sonnes inter­viewées, pour obser­ver leurs pra­tiques dans leur envi­ron­ne­ment social et maté­riel. Or, nombre de ces pra­tiques reposent sur des com­por­te­ments com­plexes de coopé­ra­tion et de coor­di­na­tion entre les dif­fé­rentes per­sonnes du foyer : quand il faut gérer les pré­fé­rences ali­men­taires de plu­sieurs per­sonnes, les emplois du temps d’adultes, d’enfants et d’adolescents qui ne mangent pas aux mêmes heures, il est très com­pli­qué d’éviter le gas­pillage ! C’est ain­si que les légumes ache­tés pour répondre à l’injonction de la « bonne nutri­tion » peuvent finir à la poubelle…

Quelles recommandations peut-on tirer de ces études ?

En res­tau­ra­tion col­lec­tive, nos recherches ont mon­tré que l’organisation pou­vait clai­re­ment induire des com­por­te­ments de gas­pillage et/ou favo­ri­ser le sen­ti­ment d’un « droit » à gas­piller. Par exemple, fac­tu­rer un prix unique pour une com­po­sante « entrée-plat-des­sert » n’incite pas les convives à modu­ler leurs choix selon leur appé­tit et une taille unique de réci­pient n’invite pas à modu­ler les quan­ti­tés en fonc­tion de l’appétit.

Nous avons mené une expé­ri­men­ta­tion avec plus de 200 par­ti­ci­pants en pro­po­sant aux consom­ma­teurs pour le plat prin­ci­pal des assiettes « petite faim » (21 cm de dia­mètre) ou « grande faim » (24 cm de dia­mètre), ce qui per­met­tait aux per­sonnes de deman­der une quan­ti­té adap­tée à leur appé­tit, et aux cui­si­niers de ser­vir de plus petites quan­ti­tés. Cette mesure très simple à mettre en œuvre a per­mis de réduire de 20 % les quan­ti­tés gas­pillées ! 

Rap­pe­lons que la res­tau­ra­tion col­lec­tive est un levier stra­té­gique dans la lutte contre le gas­pillage. Il a été esti­mé dans dif­fé­rents pays euro­péens qu’entre 13 et 55 % des ali­ments pro­duits et dis­tri­bués en res­tau­ra­tion col­lec­tive finis­saient à la pou­belle. Ce sec­teur en France repré­sente près de 3,6 mil­liards de repas par an, qui génèrent 440 000 tonnes de gas­pillage ; soit une perte éco­no­mique de 910 mil­lions d’euros par an et 1,5 mil­lion de tonnes de gaz à effets de serre évitables !

Quelles mesures peuvent être prises pour réduire le gaspillage à domicile ?

Faire une liste de courses, apprendre à cui­si­ner les restes, réser­ver dans le fri­go une place spé­ci­fique aux restes pour que chaque membre de la famille puisse les repé­rer, tout cela peut être effi­cace. D’une façon plus géné­rale, les recherches que nous avons conduites avec Guillaume Le Borgne, maître de confé­rences en mar­ke­ting à l’Université Savoie Mont-Blanc, ont mon­tré que la sen­si­bi­li­té indi­vi­duelle au gas­pillage avait un effet posi­tif plus mar­qué sur l’adoption de pra­tiques « anti-gas­pillage » que la sen­si­bi­li­té dite « glo­bale ». En clair, des cam­pagnes de com­mu­ni­ca­tion qui mettent en avant les éco­no­mies pou­vant être réa­li­sées par le foyer en gas­pillant moins seront plus effi­caces que des cam­pagnes qui pointent les effets néga­tifs du gas­pillage sur l’environnement, la ges­tion des déchets. Enfin, les per­sonnes sen­si­bi­li­sées au « gâchis » dès l’enfance vont beau­coup moins gas­piller que les autres, ce qui plaide pour une édu­ca­tion à ce sujet dès l’école.

Élé­ments pour l’infographie ici : https://​www​.eating​ci​ty​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​1​5​/​0​2​/​C​o​m​p​o​r​t​e​m​e​n​t​s​-​d​e​-​g​a​s​p​i​l​l​a​g​e​-​e​n​-​r​e​s​t​a​u​r​a​t​i​o​n​-​c​o​l​l​e​c​t​i​v​e​-​M​a​x​i​m​e​-​S​e​b​b​a​n​e​-​W​o​r​k​s​h​o​p​-​C​o​n​s​t​a​n​t​i​n​e​-​2​0​1​4.pdf

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