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Trois menaces contre les monnaies numériques

RISK_FORUM_2025
Julien Prat
chercheur CNRS au CREST et responsable de la chaire Blockchain de l'École polytechnique (IP Paris)
En bref
  • L’euro numérique serait une créance auprès de la Banque Centrale Européenne (BCE) comme l’est l’euro fiduciaire. De fait, cette monnaie est bien moins risquée et volatile, comparée à l’ensemble des crypto-monnaies.
  • Mais la numérisation des monnaies comporte des inconvénients majeurs comme leur disruption ou encore une atteinte à la confidentialité des données.
  • S’ajoute à ses menaces la concurrence privé-public qui est bien plus complexe qu’ailleurs, avec notamment le développement du métaverse ou du web3, rendant concrète l’utilisation des cryptos.
  • Une dernière question reste en suspens concernant la confiance des utilisateurs envers ces monnaies. Est-ce que la confiance entre un euro digital et fiduciaire serait la même ?

La trans­for­ma­tion numé­rique n’é­pargne pas la mon­naie. Après la Litua­nie puis la Chine, qui s’est dotée du e‑yuan, ver­sion numé­rique de sa mon­naie, le Nige­ria a lan­cé la sienne bap­ti­sée le eNai­ra. Par­tout dans le monde, de nom­breuses banques cen­trales, dont la Banque cen­trale euro­péenne (BCE), étu­dient des pro­jets simi­laires et testent ce qu’il est désor­mais conve­nu d’ap­pe­ler une MNBC, une Mon­naie numé­rique de banque centrale.

De telles mon­naies sont consi­dé­rées comme une ver­sion digi­tale de la devise du pays. Ain­si, l’eu­ro numé­rique serait une créance auprès de la BCE iden­tique à ce qu’est l’eu­ro scrip­tu­ral ou fidu­ciaire. Concrè­te­ment, il n’y aurait pas de risque de défaut pour le déten­teur, contrai­re­ment aux cryp­to-mon­naies comme le Bit­coin ou l’E­the­reum, qui peuvent subir une forte vola­ti­li­té et qui ne sont pas ados­sées à une devise exis­tante. Mais de nom­breux para­mètres com­plexi­fient la ques­tion du pas­sage à une MNBC en même temps que les menaces sur le sys­tème moné­taire se mul­ti­plient et inquiètent les ban­quiers centraux.

#1 La concurrence public-privé

Prin­ci­pale menace, la concur­rence des acteurs pri­vés s’in­ten­si­fie avec l’é­mer­gence des cryp­to-mon­naies lan­cées par les géants du numé­rique, qu’ils soient amé­ri­cains ou chi­nois. Après avoir ambi­tion­né de lan­cer sa mon­naie vir­tuelle bap­ti­sée Libra puis Diem, Face­book a fina­le­ment renon­cé, mais d’autres grandes entre­prises pri­vées conti­nuent d’é­tu­dier le dos­sier des cryp­to-mon­naies. Le risque est que, en se sai­sis­sant des moyens de paie­ment, ces entre­prises acquièrent une visi­bi­li­té totale sur les paie­ments effec­tués et donc sur les don­nées personnelles.

Outre la menace sur la confi­den­tia­li­té des don­nées, il y a éga­le­ment un risque de dis­rup­tion des mon­naies natio­nales. A for­tio­ri au moment où l’argent liquide dis­pa­raît pro­gres­si­ve­ment et où les paie­ments sont de plus en plus sou­vent déma­té­ria­li­sés. Un autre enjeu impor­tant est celui de la com­pé­ti­tion mon­diale à laquelle se livrent les banques cen­trales. Les prin­ci­pales d’entre elles sont en concur­rence les unes avec les autres pour impo­ser leur mon­naie dans les échanges inter­na­tio­naux, face au dol­lar notamment.

© MIT, CBDC Pro­ject

#2 Web3 et crypto-monnaies

Bien qu’en­core bal­bu­tiant, le web3, cette nou­velle géné­ra­tion d’In­ter­net qui exploite lar­ge­ment la tech­no­lo­gie de la blo­ck­chain, consti­tue une menace sup­plé­men­taire. En effet, les nou­velles tech­no­lo­gies que sont les cryp­to-mon­naies ou la blo­ck­chain per­mettent d’ores et déjà la créa­tion et la pos­ses­sion de moyens de paie­ment « natifs », d’ac­tifs numé­riques, de bit­coins, de NFT, etc. Avec le web3 et le méta­verse, tout cela devient très concret ! De plus, il faut désor­mais comp­ter avec les stable coins, les cryp­to-mon­naies stables. Celles-ci accé­lèrent la vir­tua­li­sa­tion de la mon­naie, car elles réduisent les risques liés à la vola­ti­li­té des cryp­to-mon­naies. Lors­qu’il exis­te­ra, l’eu­ro numé­rique pour­ra s’ins­tal­ler dans le web3 où il sera garan­ti par la banque cen­trale et offri­ra une rela­tive stabilité.

Le col­loque The Future(s) of Money, orga­ni­sé à Paris par la chaire « Blo­ck­chains & plat­forms » de l’Ins­ti­tut Poly­tech­nique de Paris, donne l’oc­ca­sion aux acteurs de l’é­co­sys­tème mon­dial (cher­cheurs, banques cen­trales, experts indus­triels, start-up, créa­teurs de cryp­to-mon­naies…) de s’in­ter­ro­ger sur l’a­ve­nir de la mon­naie – ou plu­tôt “des” mon­naies – à l’heure de la trans­for­ma­tion numé­rique, de la pro­gres­sive dis­pa­ri­tion du cash et de la mul­ti­pli­ca­tion des mon­naies digi­tales. L’é­mer­gence d’une nou­velle tech­no­lo­gie don­ne­ra-t-elle nais­sance à une nou­velle éco­no­mie ? Les ques­tions sont nom­breuses et les avis par­ta­gés voire polé­miques entre les acteurs du monde ban­caire, de la recherche aca­dé­mique, du sec­teur pri­vé ou de la blo­ck­chain. Une bonne occa­sion d’é­chan­ger de façon construc­tive et de voir de quelles manières nous pou­vons tirer pro­fit de la technologie.

#3 L’acceptation par les utilisateurs

À ces menaces mul­tiples et ces inter­ro­ga­tions s’a­joute la ques­tion de savoir si une mon­naie numé­rique émise par une banque cen­trale pour­rait répondre à la demande et aux attentes des usa­gers. Ceux-ci uti­lisent cou­ram­ment des moyens de paie­ment déma­té­ria­li­sés (cartes ban­caires, vire­ments, paie­ments par télé­phone ou par sys­tèmes inter­ban­caires…) et beau­coup d’entre eux ne voient pas for­cé­ment ce qu’une mon­naie numé­rique leur appor­te­rait de plus.

Les MNBC pré­sentent tou­te­fois plu­sieurs avan­tages. À défaut de répondre à la ques­tion de l’a­dop­tion par les usa­gers, la créa­tion d’un euro numé­rique favo­ri­se­rait une rela­tive stan­dar­di­sa­tion des moyens de paie­ment à l’in­ter­na­tio­nal. Si l’eu­ro numé­rique deve­nait un stan­dard, il serait inter­opé­rable, cela per­met­trait des paie­ments et échanges plus rapides, qua­si ins­tan­ta­nés et moins chers. Autre­ment dit, les sys­tèmes de paie­ment inter­na­tio­naux seraient plus effi­caces et plus fiables.

Les avis res­tent par­ta­gés sur l’ap­port de la tech­no­lo­gie numé­rique au monde de la mon­naie. Cer­tains pensent que ce qui se passe actuel­le­ment est un phé­no­mène mar­gi­nal, qui le res­te­ra ; d’autres croient au contraire que l’é­vo­lu­tion en cours consti­tue la colonne ver­té­brale des sys­tèmes finan­ciers de demain. D’autres encore espèrent que la numé­ri­sa­tion condui­ra à l’a­mé­lio­ra­tion des sys­tèmes de paie­ment actuels ain­si qu’à la moder­ni­sa­tion des paie­ments inter­ban­caires et des paie­ments entre par­ti­cu­liers. À condi­tion tou­te­fois de répondre aux attentes des usa­gers… Une seule cer­ti­tude à ce stade, quelle que soit l’op­tion qui se concré­ti­se­ra, la tech­no­lo­gie devra se mettre en confor­mi­té avec la loi.

Propos recueillis par Sophy Caulier

Auteurs

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Julien Prat

chercheur CNRS au CREST et responsable de la chaire Blockchain de l'École polytechnique (IP Paris)

Julien Prat est titulaire d’un Ph.D. en sciences économiques de l’Institut universitaire européen. Il travaille en tant que chercheur CNRS rattaché au CREST et professeur chargé de cours à l’École polytechnique. Avant de rejoindre le CREST en 2012, il a travaillé, de 2004 à 2008, en tant que maître de conférences à l’université de Vienne et, de 2009 à 2012, en tant que chercheur à l’Institut d’analyse économique de Barcelone.

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