Les scientifiques doivent-ils prendre position ou rester neutres ?
- Dans son engagement citoyen, un chercheur, dès lors qu’il parle au nom de sa compétence scientifique doit respecter une forme de neutralité argumentative.
- Celle-ci réside dans le fait de n’exposer, même sous l’effet des pressions politiques et économiques, que les résultats les plus assurés sur lesquels il s’appuie, ainsi que les sources correspondantes.
- Pour respecter l’hygiène scientifique, celui qui dénonce l'inaction de l’État doit être en mesure de proposer une action publique efficace et réalisable.
- Le parc naturel américain de Yellowstone a concentré un nombre conséquent de projets de recherche dans le seul but d’accompagner la réintroduction des loups.
- Les recours juridiques imposent un débat public utile en cas d’incertitude scientifique et rappellent aux dirigeants leur devoir d’informer sur les limites des connaissances pour justifier leurs décisions.
Les scientifiques du GIEC l’ont annoncé dès 2018 : une augmentation de la température de la surface de la planète de plus de 1,5°C est une menace pour l’humanité. Face aux effets du dérèglement climatique, la communauté scientifique et les décideurs politiques endossent une responsabilité toute particulière, car si le péril est globalement reconnu de tous, de nombreuses incertitudes demeurent quant aux trajectoires d’adaptation de nos sociétés. Dans cette part d’inconnu, Armand Hatchuel revient sur la nécessité de définir le rapport entre chercheurs et gouvernement pour tendre à une transition sociétale juste.
Des collectifs tels que Scientifiques en rébellion dénoncent l’inaction des pouvoirs publics face au changement climatique, tandis que le syndicat SUD-Recherche1 s’est mobilisé lors de débats politiques relatifs à des enjeux sanitaires. Dans quelle mesure un scientifique peut-il, ou doit-il, s’engager sur la scène publique ?
Armand Hatchuel. L’engagement citoyen n’est pas une attitude inattendue pour les chercheurs. L’image du chercheur isolé dans un laboratoire, produisant des connaissances à l’abri de toute influence extérieure, et sans destinataire connu, relève davantage du mythe que de la réalité. Un chercheur est en premier lieu engagé au sein de sa propre communauté scientifique, où s’opèrent des débats et des controverses. Face à ses pairs, chacun cherche à défendre l’orientation de ses travaux, de ses méthodes et de ses conclusions.
Mais même dans son engagement citoyen, un chercheur, dès lors qu’il parle au nom de sa compétence scientifique doit respecter une forme de neutralité argumentative. Celle-ci réside dans le fait de n’exposer, même sous l’effet des pressions politiques et économiques, que les résultats les plus assurés sur lesquels il s’appuie, ainsi que les sources correspondantes. C’est le respect de l’hygiène scientifique2 (ensemble des principes méthodologiques qui permettent une connaissance fiable)qui garantit, non pas l’absence d’engagement personnel, mais la neutralité scientifique du chercheur.
Face au péril commun que constitue le changement climatique, les responsabilités des scientifiques ont-elles évolué ?
Au sein de démocraties où les décisions font l’objet de débats publics, les chercheurs ont, en effet, le devoir de résister aux diverses pressions de l’opinion pour défendre des thèses vérifiées. Aujourd’hui, la communauté scientifique ne cesse d’alerter : les sociétés humaines sont en danger face au réchauffement climatique. Cependant, au-delà de l’alerte, cette crise devrait inviter les chercheurs à réfléchir davantage à la nature de leurs divers engagements.
Ainsi, alerter d’un danger et formuler des propositions pour guider l’action publique constituent deux registres d’intervention publiques différents. Chacun de ces registres requiert une hygiène scientifique particulière. Un spécialiste du climat est légitime pour avertir des dangers à venir si l’on ne fait rien. Mais, sauf à s’exprimer en simple citoyen, sa compétence de climatologue ne lui suffira pas pour critiquer l’inaction ou l’action publique. Car, pour respecter l’hygiène scientifique, celui qui dénonce l’inaction de l’État doit être en mesure de proposer une action publique efficace et réalisable.
Les controverses autour de la loi Duplomb sont-elles révélatrices d’un décalage croissant entre la communauté scientifique et les décideurs politiques ?
Le gouvernement français, comme tout autre gouvernement, a pour mission de maintenir l’unité démocratique du pays, en faisant des arbitrages entre des impératifs parfois contradictoires. Dans le cadre de la loi Duplomb, ou « loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles », les préoccupations sanitaires et environnementales ont été opposées aux difficultés économiques éprouvées par une partie du monde agricole depuis l’interdiction de certains pesticides (acétamipride). Dans ce débat, il y a aussi deux responsabilités distinctes des chercheurs : alerter des dangers des pesticides, et développer des modèles agricoles sans pesticides. Or, sur l’existence de ces modèles alternatifs, sur leurs résultats réels et sur leur acceptabilité par les agriculteurs, les échanges ont manqué de transparence3. Pour aider à sortir de la confrontation stérile, le rôle du chercheur consiste précisément à mettre en lumière, pour le large public, les alternatives existantes.
Pour proposer ces alternatives, les moyens alloués à la recherche scientifique sont-ils à la hauteur des enjeux ?
Travailler en harmonie avec la nature, inventer de nouveaux modèles agricoles viables, suppose en effet une production colossale de connaissances. Le parc naturel américain de Yellowstone a, par exemple, concentré un nombre conséquent de projets de recherche dans le seul but d’accompagner la réintroduction des loups. Toutes les disciplines de la science y ont été convoquées.
Les enjeux liés au climat et à l’adaptation des sociétés exigent une implication de même ampleur. À elles seules, les sciences du climat ne suffiront pas à répondre à ces défis. Certes, les institutions scientifiques sont inévitablement confrontées à des contraintes politiques ou économiques. Mais, il incombe depuis toujours aux chercheurs, la responsabilité de convaincre les pouvoirs et les concitoyens d’investir prioritairement dans certains champs de recherche.
La responsabilité conjointe des pouvoirs publics et des institutions scientifiques est engagée s’il s’avère que certains pans de la recherche ont été sacrifiés à tort. Et si des coupes générales dans les budgets de la recherche s’imposent, il faut que le choix des priorités fasse aussi l’objet d’un débat scientifique avant d’être politique. Il importe que chaque domaine scientifique puisse exposer à ses collègues d’autres disciplines, les enjeux et les attentes qui sont les siennes. Une compétition aveugle entre domaines de recherche ne garantira nullement que le choix politique sera éclairé.
Le gouvernement japonais a été poursuivi pour son inaction « inconstitutionnelle » face au changement climatique en 2025. En France, on se rappelle le cas similaire avec l’Affaire du siècle en octobre 2021. Plus récemment, l’ONU a adopté une résolution sur la responsabilité climatique des États. Entre l’engagement de la société civile et les alertes des scientifiques, la responsabilité des pouvoirs publics a‑t-elle évolué devant l’urgence climatique ?
Ces recours – faits au nom du droit – sont très utiles. Car, ils imposent un débat qui, souvent, est escamoté. Car, un décideur fait des choix, de façon démocratique ou autoritaire, à partir de connaissances existantes et connues. Mais lorsqu’un décideur doit prendre une décision alors que les connaissances sont manquantes, et que l’on se trouve face à l’inconnu, l’équation est tout autre. Dans ce cas la responsabilité des dirigeants politiques est d’informer le public sans cacher les lacunes de la connaissance et les controverses parmi les experts. Car c’est ce manque de connaissances qui peut expliquer et justifier, devant l’opinion, les décisions prises. Les procès pour inaction peuvent au moins permettre de confronter les propositions de chercheurs et les choix politiques.

