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Les scientifiques doivent-ils prendre position ou rester neutres ?

Armand Hatchuel_VF
Armand Hatchuel
professeur émérite en sciences de gestion et en théorie de la conception à Mines Paris - PSL
En bref
  • Dans son engagement citoyen, un chercheur, dès lors qu’il parle au nom de sa compétence scientifique doit respecter une forme de neutralité argumentative.
  • Celle-ci réside dans le fait de n’exposer, même sous l’effet des pressions politiques et économiques, que les résultats les plus assurés sur lesquels il s’appuie, ainsi que les sources correspondantes.
  • Pour respecter l’hygiène scientifique, celui qui dénonce l'inaction de l’État doit être en mesure de proposer une action publique efficace et réalisable.
  • Le parc naturel américain de Yellowstone a concentré un nombre conséquent de projets de recherche dans le seul but d’accompagner la réintroduction des loups.
  • Les recours juridiques imposent un débat public utile en cas d’incertitude scientifique et rappellent aux dirigeants leur devoir d’informer sur les limites des connaissances pour justifier leurs décisions.

Les scien­ti­fiques du GIEC l’ont annon­cé dès 2018 : une aug­men­ta­tion de la tem­pé­ra­ture de la sur­face de la pla­nète de plus de 1,5°C est une menace pour l’humanité. Face aux effets du dérè­gle­ment cli­ma­tique, la com­mu­nau­té scien­ti­fique et les déci­deurs poli­tiques endossent une res­pon­sa­bi­li­té toute par­ti­cu­lière, car si le péril est glo­ba­le­ment recon­nu de tous, de nom­breuses incer­ti­tudes demeurent quant aux tra­jec­toires d’adaptation de nos socié­tés. Dans cette part d’inconnu, Armand Hat­chuel revient sur la néces­si­té de défi­nir le rap­port entre cher­cheurs et gou­ver­ne­ment pour tendre à une tran­si­tion socié­tale juste.

Des collectifs tels que Scientifiques en rébellion dénoncent l’inaction des pouvoirs publics face au changement climatique, tandis que le syndicat SUD-Recherche1 s’est mobilisé lors de débats politiques relatifs à des enjeux sanitaires. Dans quelle mesure un scientifique peut-il, ou doit-il, s’engager sur la scène publique ?

Armand Hat­chuel. L’en­ga­ge­ment citoyen n’est pas une atti­tude inat­ten­due pour les cher­cheurs. L’image du cher­cheur iso­lé dans un labo­ra­toire, pro­dui­sant des connais­sances à l’abri de toute influence exté­rieure, et sans des­ti­na­taire connu, relève davan­tage du mythe que de la réa­li­té. Un cher­cheur est en pre­mier lieu enga­gé au sein de sa propre com­mu­nau­té scien­ti­fique, où s’opèrent des débats et des contro­verses. Face à ses pairs, cha­cun cherche à défendre l’orientation de ses tra­vaux, de ses méthodes et de ses conclusions. 

Mais même dans son enga­ge­ment citoyen, un cher­cheur, dès lors qu’il parle au nom de sa com­pé­tence scien­ti­fique doit res­pec­ter une forme de neu­tra­li­té argu­men­ta­tive. Celle-ci réside dans le fait de n’exposer, même sous l’effet des pres­sions poli­tiques et éco­no­miques, que les résul­tats les plus assu­rés sur les­quels il s’appuie, ain­si que les sources cor­res­pon­dantes. C’est le res­pect de l’hygiène scien­ti­fique2 (ensemble des prin­cipes métho­do­lo­giques qui per­mettent une connais­sance fiable)qui garan­tit, non pas l’absence d’engagement per­son­nel, mais la neu­tra­li­té scien­ti­fique du chercheur.

Face au péril commun que constitue le changement climatique, les responsabilités des scientifiques ont-elles évolué ?

Au sein de démo­cra­ties où les déci­sions font l’objet de débats publics, les cher­cheurs ont, en effet, le devoir de résis­ter aux diverses pres­sions de l’opinion pour défendre des thèses véri­fiées. Aujourd’hui, la com­mu­nau­té scien­ti­fique ne cesse d’alerter : les socié­tés humaines sont en dan­ger face au réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Cepen­dant, au-delà de l’alerte, cette crise devrait invi­ter les cher­cheurs à réflé­chir davan­tage à la nature de leurs divers engagements.

Ain­si, aler­ter d’un dan­ger et for­mu­ler des pro­po­si­tions pour gui­der l’action publique consti­tuent deux registres d’intervention publiques dif­fé­rents. Cha­cun de ces registres requiert une hygiène scien­ti­fique par­ti­cu­lière. Un spé­cia­liste du cli­mat est légi­time pour aver­tir des dan­gers à venir si l’on ne fait rien. Mais, sauf à s’exprimer en simple citoyen, sa com­pé­tence de cli­ma­to­logue ne lui suf­fi­ra pas pour cri­ti­quer l’inaction ou l’action publique. Car, pour res­pec­ter l’hygiène scien­ti­fique, celui qui dénonce l’i­nac­tion de l’État doit être en mesure de pro­po­ser une action publique effi­cace et réalisable.

Les controverses autour de la loi Duplomb sont-elles révélatrices d’un décalage croissant entre la communauté scientifique et les décideurs politiques ?

Le gou­ver­ne­ment fran­çais, comme tout autre gou­ver­ne­ment, a pour mis­sion de main­te­nir l’unité démo­cra­tique du pays, en fai­sant des arbi­trages entre des impé­ra­tifs par­fois contra­dic­toires. Dans le cadre de la loi Duplomb, ou « loi d’urgence pour la pro­tec­tion et la sou­ve­rai­ne­té agri­coles », les pré­oc­cu­pa­tions sani­taires et envi­ron­ne­men­tales ont été oppo­sées aux dif­fi­cul­tés éco­no­miques éprou­vées par une par­tie du monde agri­cole depuis l’interdiction de cer­tains pes­ti­cides (acé­ta­mi­pride). Dans ce débat, il y a aus­si deux res­pon­sa­bi­li­tés dis­tinctes des cher­cheurs : aler­ter des dan­gers des pes­ti­cides, et déve­lop­per des modèles agri­coles sans pes­ti­cides. Or, sur l’existence de ces modèles alter­na­tifs, sur leurs résul­tats réels et sur leur accep­ta­bi­li­té par les agri­cul­teurs, les échanges ont man­qué de trans­pa­rence3. Pour aider à sor­tir de la confron­ta­tion sté­rile, le rôle du cher­cheur consiste pré­ci­sé­ment à mettre en lumière, pour le large public, les alter­na­tives existantes.

Pour proposer ces alternatives, les moyens alloués à la recherche scientifique sont-ils à la hauteur des enjeux ?

Tra­vailler en har­mo­nie avec la nature, inven­ter de nou­veaux modèles agri­coles viables, sup­pose en effet une pro­duc­tion colos­sale de connais­sances. Le parc natu­rel amé­ri­cain de Yel­lows­tone a, par exemple, concen­tré un nombre consé­quent de pro­jets de recherche dans le seul but d’accompagner la réin­tro­duc­tion des loups. Toutes les dis­ci­plines de la science y ont été convoquées.

Les enjeux liés au cli­mat et à l’adaptation des socié­tés exigent une impli­ca­tion de même ampleur. À elles seules, les sciences du cli­mat ne suf­fi­ront pas à répondre à ces défis. Certes, les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques sont inévi­ta­ble­ment confron­tées à des contraintes poli­tiques ou éco­no­miques. Mais, il incombe depuis tou­jours aux cher­cheurs, la res­pon­sa­bi­li­té de convaincre les pou­voirs et les conci­toyens d’investir prio­ri­tai­re­ment dans cer­tains champs de recherche.

La res­pon­sa­bi­li­té conjointe des pou­voirs publics et des ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques est enga­gée s’il s’avère que cer­tains pans de la recherche ont été sacri­fiés à tort. Et si des coupes géné­rales dans les bud­gets de la recherche s’imposent, il faut que le choix des prio­ri­tés fasse aus­si l’objet d’un débat scien­ti­fique avant d’être poli­tique. Il importe que chaque domaine scien­ti­fique puisse expo­ser à ses col­lègues d’autres dis­ci­plines, les enjeux et les attentes qui sont les siennes. Une com­pé­ti­tion aveugle entre domaines de recherche ne garan­ti­ra nul­le­ment que le choix poli­tique sera éclairé.

Le gouvernement japonais a été poursuivi pour son inaction « inconstitutionnelle » face au changement climatique en 2025. En France, on se rappelle le cas similaire avec l’Affaire du siècle en octobre 2021. Plus récemment, l’ONU a adopté une résolution sur la responsabilité climatique des États. Entre l’engagement de la société civile et les alertes des scientifiques, la responsabilité des pouvoirs publics a‑t-elle évolué devant l’urgence climatique ? 

Ces recours – faits au nom du droit – sont très utiles. Car, ils imposent un débat qui, sou­vent, est esca­mo­té. Car, un déci­deur fait des choix, de façon démo­cra­tique ou auto­ri­taire, à par­tir de connais­sances exis­tantes et connues. Mais lorsqu’un déci­deur doit prendre une déci­sion alors que les connais­sances sont man­quantes, et que l’on se trouve face à l’inconnu, l’équation est tout autre. Dans ce cas la res­pon­sa­bi­li­té des diri­geants poli­tiques est d’informer le public sans cacher les lacunes de la connais­sance et les contro­verses par­mi les experts. Car c’est ce manque de connais­sances qui peut expli­quer et jus­ti­fier, devant l’opinion, les déci­sions prises. Les pro­cès pour inac­tion peuvent au moins per­mettre de confron­ter les pro­po­si­tions de cher­cheurs et les choix politiques.

Propos recueillis par Alicia Piveteau

1Syn­di­cat pour le per­son­nel de la recherche publique↑
2L’hygiène scien­ti­fique décrit les condi­tions que l’on appelle aus­si épis­té­mo­lo­giques de pro­duc­tion d’une connais­sance rigou­reu­se­ment pro­duite et débat­tue. L’intégrité scien­ti­fique est défi­nie par la loi et décrit toutes les règles déon­to­lo­giques qu’un cher­cheur ne doit pas trans­gres­ser dans son acti­vi­té et dans ses publi­ca­tions pour garan­tir leur carac­tère hon­nête et rigou­reux.↑
3Pro­jet natio­nal « Rés0Pest », sys­tèmes de culture zéro pes­ti­cides, mené depuis 2012 par l’Inrae. https://r2.vert.eco/2026/05/29133739/pdis-09–25-1839-fe.pdf↑

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