Le secteur du bâtiment, reflet des inégalités mondiales face au changement climatique
- Au cours des deux dernières décennies, les émissions globales de CO2 des bâtiments ont augmenté de 50 %.
- Les émissions du bâtiment (résidentiel) dépassent 1 tonne par personne dans plusieurs régions : Europe et Eurasie, Amérique du Nord, Asie de l’Est, Moyen-Orient et Australie, Japon et Nouvelle-Zélande.
- Environ la moitié des nouveaux bâtiments construits dans les économies émergentes et en développement n’est pas couverte par des réglementations de performance énergétique.
- Le potentiel d’atténuation des leviers de décarbonation du secteur s’élève à 8,2 milliards de tonnes de CO2 en 2050.
La construction et l’exploitation des bâtiments constituent l’un des principaux secteurs émetteurs de CO2 – le principal gaz à effet de serre d’origine anthropique. En 2023, le secteur est à l’origine d’environ 34 % des émissions de CO2 liées à l’énergie (jusqu’à 37 % en incluant les émissions liées aux matériaux de construction), et de 32 % des besoins mondiaux en énergie1. « Son poids dans le bilan mondial des émissions de gaz à effet de serre est considérable, il ne peut pas être ignoré », juge José Lopez. Pour preuve : si l’on souhaite limiter le réchauffement à 1,5°C, le secteur représente 11 % du potentiel global d’atténuation d’ici 2035.
Objectifs de décarbonation
Et pourtant, ce secteur est très éloigné de ses objectifs de décarbonation. Au cours des deux dernières décennies, les émissions globales de CO2 des bâtiments ont augmenté de 50 %2. Alors que les émissions liées à l’usage des bâtiments auraient dû chuter de 28,1 % entre 2015 et 2023 pour respecter les objectifs de décarbonation du secteur, elles ont augmenté de 5,4 %. Aucun indicateur – intensité énergétique, part des renouvelables, certifications environnementales, investissements, avancées politiques – n’atteint ses objectifs. En cause ? « La tendance est portée par les économies émergentes et en développement, en particulier l’Asie », note José Lopez. La demande croissante en énergie est portée par l’Afrique, l’Asie et le Pacifique, et les études montrent que cette croissance devrait se poursuivre. Quant aux économies développées, elles ont diminué leurs émissions pour les bâtiments résidentiels et ont réussi à stabiliser celles du secteur non-résidentiel, d’après le GIEC. L’Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande font figure d’exception, et les trajectoires de l’ensemble de ces pays sont hétérogènes.


Plus de la moitié des émissions du secteur est liée à la production d’électricité et de chaleur qui alimente les bâtiments (les émissions indirectes). Différents scénarios existent pour respecter les objectifs de décarbonation du secteur. Mais attention, coupons court à tout raisonnement simpliste qui pointerait du doigt les économies émergentes et en développement, et féliciterait les économies développées. « Le changement climatique est un révélateur d’inégalités, et le secteur du bâtiment illustre en réalité une double inégalité, abonde José Lopez. Les pays qui ont historiquement le plus émis ne sont pas ceux qui construisent le plus aujourd’hui, et les populations qui ont le plus besoin d’un meilleur confort thermique sont souvent celles qui ont le moins de moyens pour y accéder de manière durable. »
Augmentation des émissions
Le 6ème rapport de synthèse du GIEC détaille les facteurs expliquant pourquoi les émissions du secteur continuent à augmenter, en s’appuyant sur le secteur résidentiel qui constitue la principale composante : la hausse démographique (28 %), l’augmentation de la surface habitable par habitant (et donc le manque de mesures de sobriété, 52 %) et la hausse de l’intensité carbone du mix énergétique mondial (16 %). Or ces facteurs sont très variables géographiquement : par exemple, de nombreuses populations n’ont pas accès à un logement, et le manque de mesures de sobriété ainsi que l’augmentation de la surface habitable par habitant ne concernent donc qu’une partie de la population mondiale. Alors que la hausse démographique a une empreinte modérée pour les régions développées, elle explique une grande part de la hausse des émissions dans celles en développement. Les autres facteurs – augmentation du niveau de vie, manque de mesures de sobriété, faible pénétration des renouvelables et efficacité énergétique – sont aussi marqués d’importantes disparités régionales.

Et comment parler du bâtiment sans s’intéresser aux populations ? « Le logement est un droit, il y a des enjeux colossaux d’équité sociale et géographique face aux disparités d’accès au logement, à la santé et à l’éducation », abonde José Lopez. Alors que la demande croissante en énergie est portée par l’Afrique, l’Asie et le Pacifique, leurs émissions par habitant restent bien inférieures à celles de régions développées. En 2019, la moyenne mondiale des émissions du secteur résidentiel est de 0,85 tCO2 par personne et par an. Les émissions du bâtiment (résidentiel) dépassent 1 tonne par personne dans plusieurs régions (Europe et Eurasie, Amérique du Nord, Asie de l’Est, Moyen-Orient et Australie, Japon et Nouvelle-Zélande). À l’inverse, toutes les autres régions se situent à un niveau inférieur à 0,3 tCO2 par personne (Afrique, Amérique Latine et Caraïbes, Asie du Sud-Est et Sud et Pacifique)5.
Ces écarts soulignent un enjeu central de justice climatique : les régions qui contribuent le moins aux émissions sont souvent celles où les besoins de construction et d’adaptation sont les plus importants. « Aujourd’hui, les économies émergentes et en développement souhaitent construire comme en Europe, poursuit José Lopez. Il est nécessaire de trouver un équilibre et de ne pas converger vers le modèle occidental. Cela s’applique pour les économies en développement mais aussi développées, qui doivent faire un effort significatif pour réduire leurs consommations d’énergie. » Il s’agit d’atteindre des niveaux de vie décents pour l’ensemble de la population, tout en ajustant les standards. Dans le seul scénario de neutralité carbone rapporté par le GIEC où les standards sont les mêmes entre les économies développées et émergentes, la surface optimale de superficie habitable s’élève à 20–40m2 par personne. « Cela pose aussi la question du modèle de développement du secteur : reproduire des modèles intensifs en énergie et en matériaux fortement carbonés, ou développer des modèles adaptés aux contextes locaux, plus sobres et résilients ? », pointe José Lopez.
Codes et standards de construction
Pourtant, les codes et standards de construction ou rénovation progressent peu – une vingtaine de nouveaux codes ont été adoptés en 2023, contre 3 en 2024. « Au global, leur niveau d’application reste limité », ajoute José Lopez. Selon l’Agence internationale de l’énergie, environ la moitié des nouveaux bâtiments construits dans les économies émergentes et en développement n’est pas couverte par des réglementations de performance énergétique (contre moins de 30 % pour le résidentiel dans les pays développés). Or, les prévisions démographiques mettent en avant une croissance de la population mondiale et un exode rural important, ce dernier étant porté à 90 % par l’Afrique et l’Asie. « Un doublement de la surface bâtie est prévu d’ici 2060, majoritairement porté par l’Afrique, informe José Lopez. Il est pourtant très difficile de lutter contre l’uniformisation des standards de construction – béton, acier, verre – qui invisibilise d’autres filières, comme la brique de terre pourtant particulièrement pertinente en Afrique. »
Enfin, alors que les inégalités sont criantes en matière de responsabilité et d’enjeux démographiques, une dernière s’ajoute : les effets du changement climatique. En Europe par exemple, les émissions directes de CO2 du bâtiment ont chuté en 2022 grâce à des températures hivernales douces6. À l’inverse, la hausse des évènements climatiques extrêmes comme les canicules ou les vagues de chaleur représente un défi notamment dans la région Asie-Pacifique. « Ces évènements, conjugués aux constructions de piètre qualité et à l’élévation du niveau de vie, font exploser le recours à la climatisation, commente José Lopez. Deux tiers de la population mondiale vit en climat chaud, l’accès au refroidissement devient un enjeu de santé publique. Mais son développement peut accroitre les émissions et la pression sur les systèmes électriques, et on s’attend à un triplement de la consommation d’énergie du bâtiment pour la climatisation d’ici 2050 ! »
Les leviers de décarbonation du secteur sont connus, comme l’explique le GIEC : la sobriété (occuper l’ensemble des bâtiments existants, partager les logements, ajuster la taille à l’évolution des besoins, etc.), l’efficacité énergétique et la réduction de l’intensité carbone de l’énergie. Leur mise en œuvre serait efficace : le potentiel d’atténuation s’élève à 8,2 milliards de tonnes de CO2 en 2050. Il est le plus élevé dans les économies émergentes et en développement (5,4 milliards tCO2) – pourtant aujourd’hui moins émettrices de CO2 dans ce secteur – et s’élève à 2,7 milliards tCO2 pour les économies développées. « La réalisation de ce potentiel d’atténuation pose un enjeu social majeur : les ménages les plus modestes vivent souvent dans les logements les moins performants. Sans mesures d’accompagnement adaptées, la transition du bâtiment risque donc d’accentuer les inégalités », conclut José Lopez.

